Court texte d’analyse de la situation actuelle, du point de vue d’un anarchiste :
La lutte est une fête !
Après une courte décennie de luttes successives qui ont vu réapparaître plus fréquemment des pratiques radicales d’action directe et d’autonomie (sabotage, assemblées autonomes, émeutes, séquestrations de patrons…), les perspectives de conflits massifs sont aujourd’hui plus faibles. Si les luttes contre l’aménagement de nos vies par le capitalisme se multiplient, se construisent parfois autour d’assemblées autonomes et réinvestissent les pratiques d’action directe, elles restent dans des états de relative faiblesse par rapport aux enjeux. C’est notamment le cas avec le nucléaire, dont on cherche encore le réel mouvement d’opposition, malgré des brèches qui ont été faites (Valognes, anti-THT). Quant à la restructuration du capitalisme, elle continue sa course effrénée, et suscite toujours plus d’exploitation et de domination, sans oppositions fortes. Les derniers accords sur la compétitivité et l’emploi – qui font passer le CPE comme une réforme bien gentillette – en témoignent.
Ce n’est pas tant à convaincre de la folie mortifère de la domination capitaliste qu’il faut nous atteler, tant elle semble viscéralement partagée par beaucoup de gens. C’est plutôt à convaincre et partager qu’il est possible de vivre autre chose, même par petits bouts, et que ces petits bouts sont d’une importance capitale. Il nous faut donc ouvrir des brèches, des espaces-temps libérés, des pratiques alternatives ; il nous faut créer des interstices contre la dépossession et l’exploitation de nos vies.
Ces brèches doivent aussi être des bases matérielles et conviviales pour nous : sans être fermées, il s’agit aussi d’améliorer nos propres conditions d’existence et de s’arroger un peu de certitude et de stabilité dans un monde confus et incertain lancé à pleine vitesse. Mutualiser et s’associer. Nous n’en serons que mieux préparés pour lutter. Et ce n’est qu’ainsi qu’il sera possible de retrouver du plaisir et de la joie dans nos combats.
Les brèches sont aussi toutes les offensives contre la domination capitaliste et la domestication étatique, et toutes les luttes dans lesquelles nous pouvons nous reconnaître. Certaines sont en cours, d’autres peuvent être anticipées (agitation sur les facs avec une nouvelle réforme, les suppressions de postes et la hausse des frais d’inscription ; prochaine réforme des retraites etc.). Entrer en résonance avec des énergies sociales – en premier lieu les nôtres – qui ne demandent qu’à se libérer par la rencontre avec d’autres. C’est peut-être aussi ajuster nos idéologies et nos habitus militants à de nouveaux contextes sociaux…
Ces brèches que nous ouvrons déjà ne sont pas à idéaliser : elles restent prises dans la domination capitaliste, elles sont nécessairement incomplètes, expérimentales et contradictoires. Une société libertaire ne pourra voir le jour que quand les structures sociales actuelles seront renversées. Il ne pourra pas être fait l’économie d’une révolution. Or, rien n’est plus improbable qu’une révolution ; rien n’est plus nécessaire aussi. Au moins ces brèches permettent de faire perdurer cette vieille idée de la révolution, et transmet des pratiques et des savoirs plus libres et plus égalitaires – ce qui est un rôle essentiel. Et rien n’empêche qu’elles soient des points d’ancrage et de liaison, avec une visée stratégique d’ensemble.
Mais ce n’est pas tout : il faut considérer surtout ces brèches comme des expériences sensibles communes, où la force de la solidarité et de la rencontre propre aux communautés en lutte se retrouve. Les brèches sont d’abord des moments de retrouvailles avec l’existence ; c’est goûter ici et maintenant à la liberté et à la joie. Les luttes sont des fêtes de l’existence. S’il y a bien quelque chose qui peut motiver à lutter, c’est l’intensité des expériences de vie que nous connaissons quand le carcan du système s’estompe. A nous de batailler pour les faire advenir à nouveau, et les rendre toujours plus durables et moins digérables par la domination capitaliste et la domestication étatique. Encore faut-il que notre motivation ne soit pas portée par l’illusion du devoir, mais par l’envie…
Firmin l’anarchiste