déc 072014
 
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Plus de 100 000 personnes ont manifesté jeudi 6 novembre à Bruxelles contre les mesures d’austérité du nouveau gouvernement de droite. Une mobilisation sociale historique en Belgique marquée par quelques incidents en fin de cortège. 1000 à 2 000 manifestants plus radicaux, notamment des dockers d’Anvers, ont renversé deux voitures, incendié des poubelles et affronté la police. La police a répliqué avec gaz lacrymogènes et jets d’eau, et en chargeant les manifestants à plusieurs reprises.

Source : Le Monde (presse).

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Une vidéo :

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L’atmosphère fut brûlante ce jeudi à la Manifestation nationale. Si elle fut une réussite pour les syndicats, avec plus de 100 000 personnes présentes, elle le fut moins sur son bon déroulement: on dénombre en effet de nombreux et violents incidents. Selon des informations de nos confrères de la Dernière Heure, pas moins d’une cinquantaine à soixantaine de policiers ont été blessés dont certains on ne peut plus sérieusement. « Deux policiers ont été gravement blessés au cours de la manifestation. Ils ont tous deux essuyé un jet de pavé à la tête et ont dû être recousus. Chacun d’entre eux a reçu une trentaine de points de suture », a indiqué Christian De Coninck, porte-parole de la zone de police Bruxelles Capitale / Ixelles.

En fin de manifestation, la police a chargé la foule afin de disperser plusieurs centaines de manifestants qui s’étaient rassemblés entre la Porte de Hal et la gare de Bruxelles-Midi, a constaté l’agence Belga. Des incidents se sont déclarés à l’issue de la manifestation nationale et plusieurs véhicules ont été incendiés. Un noyau de plusieurs centaines de manifestants a continué à affronter les forces de l’ordre, qui ont utilisé du gaz lacrymogène et des arroseuses. Vers 16h, la police a finalement chargé pour disperser la foule, sans faire de distinction entre les casseurs et les autres personnes présentes.

Les manifestants se sont réfugiés sur l’avenue de Stalingrad, bloquée par un cordon policier, mais une centaine de personnes se trouvent toujours sur le Boulevard de Midi, cette fois à hauteur de la gare de Bruxelles-Midi.

De nombreux débris jonchent la chaussée et les dégâts sont importants.

Plusieurs syndicalistes interrogés ont déploré ces incidents qu’ils estiment « contre-productifs ». Selon eux, des anarchistes et les dockers d’Anvers sont à la base des violences.Cet après-midi, les forces de l’ordre ont utilisé des gaz lacrymogènes et des pompes à eau lors d’une confrontation avec les manifestants à la gare du Midi, où des pavés ont été jetés. Des arrestations ont été effectuées.

 

Un journaliste de La DH signale sur Twitter que « le quartier de la porte de Hal est démonté ».

En outre, quelques voitures civiles ont été dégradées et des poubelles sont en feu.

Entre 50 et 60 policiers blessés

Une trentaine d’arrestations parmi les manifestants sont à dénombrer. Selon les informations de nos confrères de La Dernière Heure/Les Sports, pas moins d’une cinquantaine à soixantaine de policiers ont été blessés dont certains on ne peut plus sérieusement. « Deux policiers ont été gravement blessés au cours de la manifestation. Ils ont tous deux essuyé un jet de pavé à la tête et ont dû être recousus. Chacun d’entre eux a reçu une trentaine de points de suture », a indiqué Christian De Coninck, porte-parole de la zone de police Bruxelles Capitale / Ixelles

Réseau Stib en difficulté

La Stib annonce que le trafic est dense sur plusieurs de ses lignes. « Nous nous attendons à une heure de pointe difficile avec beaucoup de retards », prévient la société de transport en commun. La station de prémétro Lemonnier a été fermée jeudi vers 17h15 sur ordre de police après la manifestation nationale, a signalé un porte-parole de la Stib sur Twitter. Les trams 3 et 4 ne s’y arrêtent plus. Les trams 51 et 82 ne roulent plus entre la Gare du Midi et la Porte de Ninove. La police bruxelloise a par ailleurs précisé vers 16h15 que le Boulevard Anspach, où s’est déroulée la manifestation nationale, était rouvert à la circulation entre De Brouckère et la Rue des Riches Claires.

L’heure de pointe de la soirée se déroule normalement sur les autoroutes autour de Bruxelles et sur les principaux axes de la capitale, annonce jeudi le centre flamand du trafic (Verkeerscentrum Vlaanderen). Les problèmes de circulation générés par la manifestation se concentrent principalement sur la partie sud de la petite ceinture, dont quelques tunnels demeurent fermés.

Le comité ministériel restreint invitait les représentants des trois syndicats jeudi à 17h00 pour « poursuivre le dialogue », a indiqué le cabinet du Premier ministre Charles Michel.

 

 

 

 

Cécile Jodogne dénonce les violences contre les pompiers

 

La secrétaire d’État bruxelloise en charge du Service de l’Incendie et de l’Aide Médicale Urgente a fermement dénoncé jeudi les violences exercées contre les pompiers ambulanciers et la dégradation de leur matériel de travail lors de la manifestation nationale. Se disant consternée par les violents incidents survenus à l’encontre des pompiers ambulanciers bruxellois et des services de police, Cécile Jodogne a tenu à rappeler que le droit de manifester était un fondement de la démocratie.

« Il est cependant regrettable qu’une minorité violente profite de ce droit pour saccager et attaquer. S’en prendre ainsi aux postes médicaux, mis en place pour porter secours immédiatement aux manifestants, est inadmissible », a-t-elle commenté.

Pour Mme Jodogne, une fois qu’une estimation claire de l’étendue des dégâts et des blessures sera établie, « il faudra prendre des mesures envers les auteurs de ces actes inacceptables ».

 


La FEB occupée par plus de 150 personnes

 

Le siège de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB) à Bruxelles a été occupé par plus de 150 militants des Jeunes Organisés et Combatifs (JOC), des Jeunes FGTB, des Jeunes ACV-CSC Bruxelles, de l’USE, des Jeunes Anticapitalistes (JAC) et de l’Union syndicale étudiante (USE) entre autres, a indiqué jeudi Antoine Roisin, porte-parole des JOC. La FEB a confirmé l’occupation mais n’a pas souhaité la commenter. « Nous avons tenu une assemblée et un tribunal symbolique pour juger la FEB qui détruit l’emploi, s’accapare les richesses et détourne la démocratie. L’une des propositions de ce tribunal est de réduire le temps de travail avec maintien de salaire et embauche compensatoire. Quant aux responsables et administrateurs de la FEB, le jury populaire envisage de les condamner aux travaux forcés », a indiqué Antoine Roisin, porte-paroles des JOC.

« Depuis des années, la FEB et ses membres prêchent l’austérité et la destruction de nos avenirs au nom des profits de leurs actionnaires. Pour l’imposer via leurs relais politiques, ils ont pris en otage la démocratie », a-t-il ajouté.

Plus de 100.000 participants dans le cortège, selon les syndicats

Alors que le cortège de la manifestation nationale s’élance dans les rues du centre de Bruxelles, les syndicats évaluent à plus de 100.000 personnes la participation à celle-ci. Les trois organisations (CSC, FGTB et CGSLB) ont par ailleurs indiqué accepter l’invitation de leurs représentants au conseil des ministres restreint qui se tiendra à 17h. La FGTB revendique au moins 60.000 participants, tandis que la CSC indique fournir quelque 50.000 manifestants. La police de Bruxelles a confirmé l’estimation de 100.000 manifestants sur son fil twitter.

« C’est la mobilisation la plus importante depuis des années », se félicite Marie-Hélène Ska, secrétaire générale de la CSC. « Ce qui me frappe, c’est la présence de personnes qui ne manifestent jamais d’ordinaire. »

Marc Goblet, le secrétaire général de la FGTB, a tenu à rappeler que cette manifestation constituait « un signal fort pour le gouvernement ». « Les mesures prévues touchent tout le monde. Le pouvoir d’achat sera mis à mal, tant pour les travailleurs que pour les allocataires sociaux et les petits indépendants. »

Jan Vercamst, le président de la CGSLB, a pour sa part indiqué qu’il était ravi de répondre à l’invitation du Premier ministre, ajoutant que son organisation conservait des contacts avec les partis libéraux et le CD&V. Il a par ailleurs balayé la question communautaire quant à la participation à la manifestation, précisant que 60% des militants CGSLB présents sont néerlandophones.

Le dispositif de sécurité nécessaire à un événement de cette ampleur est en vigueur, indique la police de Bruxelles. Une vingtaine de membres de la Croix-Rouge de Belgique sont également mobilisés. Les pompiers font savoir que, étant donné la difficulté de passage, des équipes sont en stand-by en cas d’accident.

 

Des slogans forts

Parmi les moments forts de l’événement, plusieurs slogans ne sont pas passés inaperçus. « Michel 1er nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage », stipule un paquet de cigarettes géant porté par des affiliés CSC Metal. « Ici, dumping social » , annonçait ainsi une vaste banderole installée devant l’entrée de la tour GDF Suez.

Surfant sur la mode des clowns, un membre du syndicat chrétien, avec son nez rouge et son chapeau, signale sur sa pancarte: « Je suis un clown triste, un plat de misère pour nous », renvoyant vers le site internet du même nom unplatdemisere.be.

Et en Flandre? Ils travaillent selon le Voka…

Dans près de 90% des entreprises du Nord du pays, tous les employés sont sur leur lieu de travail ce jeudi 6 novembre selon la Voka. Dans un communiqué, le réseau des entreprises flamandes annonce que la plupart des travailleurs du secteur privé ont décidé de poursuivre normalement leur activité malgré la manifestation nationale dans les rues de la capitale.

La Voka apporte, en outre, quelques précisions sur les 10% d’entreprises où les effectifs ne sont pas au complet. Dans l’immense majorité de celles-ci, moins de 10% des collaborateurs sont absents. Parmi les plus de 1.000 entreprises flamandes évoquées par la Voka, il y en a seulement 10 où plus de 30% du personnel ne s’est pas présenté sur son lieu de travail ce matin.

Le patron des patrons, Jo Libeer, exprime sa gratitude aux 1,6 millions de salariés « qui travaillent aujourd’hui pour préserver notre prospérité. »

« Les objectifs avoués de la manifestation reposent sur une déformation de grande ampleur de la réalité »

Les objectifs avoués de la manifestation « reposent sur une déformation de grande ampleur de la réalité », estime jeudi l’Union wallonne des Entreprises (UWE) dans un communiqué. « Il s’agit, dans le programme gouvernemental, de préserver un modèle social et non de le mettre à mal. Et la marge de manœuvre est très réduite, contrairement à ce que prétendent les syndicats et les opposants politiques », analyse l’UWE. Cette dernière déplore en outre que cette manifestation, de même que les quatre journées de grève prévues, n’a pas été précédée de la moindre concertation, ni avec le gouvernement ni avec les employeurs.

Source : La libre (Presse).

 

nov 282014
 
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Tribune pour une organisation entre les ZAD et contre les violences policières

par le groupe MARCUSE

Le groupe MARCUSE (Mouvement Autonome de Réflexion Critique à l’Usage des Survivants de l’Économie) est un collectif d’auteurs critiques apparu au début des années 2000. En 2004, ils publiaient De la misère en milieu publicitaire, toujours disponible aux éditions de La Découverte, et en 2012 La liberté dans le coma aux éditions de La Lenteur. À Sivens, ils ont pu suivre et prendre part à la contestation envers le conseil général et le projet de barrage inutile qui a causé la mort de Rémi Fraisse. Dans un contexte de manifestations contre les crimes policiers qui réunissent lycéen-ne-s, écologistes et habitant-e-s de cités, voici leur analyse, mise en affiche et en tract.

Télécharger le texte en format tract

Un jeune homme de 21 ans est mort dans la nuit du 25 au 26 octobre à Sivens. Personne ne conteste plus désormais que c’est une grenade offensive – une arme de guerre – lancée par un gendarme mobile qui l’a atteint et tué sur le coup.

Moins de 48 heures plus tard, la presse et l’élite politique du pays divulguaient les résultats d’un rapport d’experts, qu’elles connaissaient depuis plusieurs jours et qui éreintait le projet de barrage sur le ruisseau du Testet : trop grand, trop ravageur écologiquement et, au fond, d’une utilité contestable. Bref, il n’aurait pas fallu commencer les travaux. Dommage pour les nombreuses personnes blessées au mois de septembre, par flashball notamment, parce qu’elles tentaient de faire barrage de leur corps à la destruction de la forêt. Dommage pour Rémi Fraisse.

Ils avaient raison de contester ce projet, mais ils avaient raison trop tôt, car il était inconcevable pour messieurs Carcenac (président du conseil général du Tarn, commanditaire du projet) et Gentilhomme (le préfet) de suspendre les travaux en attendant la publication de ce rapport. Nous vivons dans un monde où le plus souvent, il ne sert à rien d’avoir raison.

Doublement dommage pour Rémi F., sa famille et ses amis qui le pleurent : non seulement il a laissé sa vie à un endroit où nombre de décideurs admettent aujourd’hui qu’il n’y avait pas lieu de déforester. Mais en plus, il a été abattu par des gendarmes qui n’avaient aucune raison d’être là… si ce n’est susciter des heurts avec les franges de manifestants qui ont pour coutume d’en découdre avec la police.

Rappelons qu’il n’y avait rien, ni machine ni matériel de chantier à défendre pendant le rassemblement d’opposants du 25 octobre. L’objectif était simplement que les télévisions aient leur lot d’images de guérilla à diffuser les jours suivants, pour au moins reconquérir une opinion locale que la violence employée par les autorités pour avancer les travaux avait émue. Messieurs Carcenac et Gentilhomme savaient qu’à l’issue de ce weekend de manifestation, plus aucun argument ne resterait en faveur de leur barrage, que Ségolène Royal allait les lâcher, etc. Il fallait donc d’urgence en fabriquer un nouveau : les contestataires sont des « violents », des « casseurs ».

L’opération médiatico-policière à laquelle on assiste depuis lors, à l’échelle nationale cette fois, est du même ordre : il s’agit de discréditer la multitude d’oppositions apparues en France ces dernières années contre des projets d’infrastructure telles que des autoroutes, des lignes TGV, des aéroports, ou encore un stade, une ferme-usine… Le message de Manuel Valls, de ses commissaires et de ses communicants est clair : ceux qui s’opposent à ces projets de manière résolue et conséquente (non, c’est non) sont des casseurs, des Bonnot ou des Ravachol qui sèmeront la violence et la désolation partout où on les laissera s’enkyster.

Pratique : cela permet de ne pas avoir à discuter et justifier la violence et les dévastations que nécessitent chaque jour, aux quatre coins de la terre, le fonctionnement de centrales nucléaires, la fabrication de téléphones portables ou la pulvérisation de pesticides – ici des mines d’uranium et de coltan où les conditions de travail sont infernales, là des guerres civiles et des paysans chassés de leur terre, partout des eaux souillées et des cancers à tire-larigot. Plutôt parler d’une vitrine cassée à Albi que du bouleversant paysage de forêt décimée à Sivens, ou des conséquences humaines et sanitaires du productivisme agricole. Plutôt jeter de nouveaux téléspectateurs dans les bras de Marine Le Pen en brandissant le spectre de l’anarchie, que laisser entrevoir à la population des manières de lutter qui permettent de sortir de l’impuissance et du désespoir politiques.

Au lendemain de la mort de Rémi F., Thierry Carcenac a eu cette phrase stupéfiante : « Mourir pour des idées, c’est une chose mais c’est quand même relativement stupide et bête. » À cette fripouille, nous rétorquons : « Tuer pour ses intérêts et pour la croissance, c’est abject, même si c’est relativement banal, à l’échelle de la planète. »

Car s’il faut voir dans cette mort la conséquence d’une idée, c’est de celle qui anime obsessionnellement tous les gestionnaires du monde, du cadre de PME aux chefs d’État en passant par le moindre élu local : la croissance à tout prix ; l’emploi même s’il est inutile ou nuisible ; le développement infini, pour rester ou devenir plus attractif que le voisin et consolider leur pouvoir.

Le même jour, Carcenac a aussi poussé ce cri du cœur : « Si tous les chantiers qui déplaisent doivent être protégés ainsi, où va–t-on ? ». Effectivement, où va-t-on si les gens se mêlent de leurs affaires et que les représentants ne peuvent plus s’en occuper à leur place, en s’en mettant plein les poches avec leurs petits copains entrepreneurs ? C’est la crainte qui se répand ces jours-ci dans l’oligarchie française : qu’il ne soit plus possible d’engager des travaux d’infrastructure industrielle dans le pays sans que surgissent des opposants informés, déterminés et librement organisés. Qu’il ne soit plus possible de faire tourner la machine à cash sans que de simples citoyens posent bruyamment les questions qui fâchent : ce projet, pour quoi faire ? au profit de qui ? et avec quelles retombées sur notre milieu de vie ?

C’est pour cela qu’il est si important, pour l’État, qu’un mouvement de jeunesse n’émerge pas, qui mettrait en question à la fois les moyens (policiers) et les finalités (capitalistes) de son action. Où irait-on si lycéens et étudiants réclamaient le désarmement de la police, en dénonçant de concert les crimes racistes commis ordinairement dans les banlieues et la répression sauvage des manifestations anti-capitalistes ? Où irait-on si les différentes Zones à Défendre contre les projets industriels et commerciaux scélérats continuent de se relier, de se coordonner, de se fédérer, en paroles et en actes ? Difficile pour sûr de savoir où cela nous mènera, mais s’engager sur ce chemin est la plus belle chose qui puisse nous arriver.

À quelques encablures de Sivens, mi-novembre 2014,

Groupe MARCUSE
(Mouvement Autonome de Réflexion Critique
à l’Usage des Survivants de l’Économie)

nov 112014
 
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La mobilisation sociale contre les mesures du gouvernement Michel a été très importante ce jeudi. Plus de 100 000 manifestants, d’après la police, ont défilé depuis midi en front commun dans les rues de Bruxelles. Les syndicats estiment la participation à 120 000 personnes, et demandent la reprise du dialogue social. Des incidents se sont produits entre policiers et manifestants dans le quartier de la gare du Midi.

Les violences ont éclaté entre certains manifestants et la police près de la Gare du Midi. D’après le porte-parole de la police de Bruxelles, il s’agirait de dockers. Une dizaines de voitures ont été incendiées. La Croix-Rouge de Belgique a enregistré jeudi 36 soins sur place et 24 évacuations vers des hôpitaux, selon le bilan final des interventions des secouristes. Des policiers et des manifestants figurent parmi les blessés. Deux policiers seraient dans un état grave.

Video et fil de la journée:

http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_manifestation-nationale-a-bruxelles-coup-d-envoi-de-la-mobilisation-sociale?id=8395356

 

 

 

Réflexions sur les luttes contre les grands travaux

 Posted by on 2 novembre 2014 at 18 h 32 min  Non classé  Commentaires fermés
nov 022014
 
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A l’occasion de la mort d’un camarade au Testet, les luttes contre l’aménagement capitaliste du territoire et de nos vies sont de nouveau sur le devant de la scène. Le texte ci-dessous participe à remettre en perspective les enjeux de ces luttes.

http://zad.nadir.org/spip.php?article1097

Réflexions sur les luttes contre les grands travaux

lundi 21 janvier 2013, par zadist

Des acteurs-trices engagés dans les luttes contre des grands chantiers (construction d’une LGV au Pays Basque sud, projet d’aéroport à notre Dame des Landes -NDDL, mise en place d’une ligne THT Cotentin-Mayenne) se sont retrouvés cet été, aux rencontres d’Eychenat (Ariège) organisées par l’OCL-OLS.

Il s’agissait d’échanger des informations et des analyses sur chacun de ces combats, d’analyser leurs forces et leurs faiblesses et de voir comment contribuer à renforcer les dynamiques engagées.

L’objet de cet article n’est pas de présenter les caractéristiques de ces différents chantiers ni les spécificités des luttes qui s’y opposent. De nombreux articles de Courant alternatif leur ont été, leur sont et leur seront consacrés et nous vous invitons à vous y référer [1].

Il s’agit ici plutôt de rendre compte de quelques questionnements et analyses que nous avons échangés au cours de ces rencontres.

Une politique de métropolisation

« Grands Travaux Inutiles Imposés » – GTII-, cette expression convient-elle pour désigner ces chantiers ? En fait, elle apparaît comme un label déposé que des mouvements institutionnels de gauche comme ATTAC, le Front de gauche ou certains Verts ont collé sur ces grands chantiers. Mais, inutiles à qui ? L’adjectif sans autre précision n’a pas beaucoup de sens. Il serait plus adéquat de dire que ces travaux sont socialement inutiles, pire, nuisibles et destructeurs, et imposés aux populations par le mensonge et par la force. Tous ces grands chantiers en projet ou en cours portent en commun un même modèle de développement. Ils s’inscrivent dans une dynamique de métropolisation, par l’accroissement de la densification de l’habitat, par la mise en place de plans de rénovation urbaine, par le développement des nouvelles Industries Culturelles et Créatives (ICC) ; ils relèvent d’une politique d’aménagement du territoire visant à la concentration des richesses, à l’intensification de leur circulation d’un grand pôle à un autre. Ces pôles urbains sont mis en concurrence entre eux. Les terres ne sont plus qu’un lieu de passage, un espace à détruire ou bien à transformer en ressource touristique et de récréation.

Pour tenter de se faire accepter, ces projets se parent parfois de l’image d’un capitalisme vert, d’un développement dit durable, alors qu’ils ont des conséquences désastreuses sur l’environnement, des impacts très néfastes et destructeurs sur les plans économiques, sociaux, culturels.

C’est ce que dénoncent ceux-celles qui s’y opposent en remettant en cause à la fois le modèle de société et de développement que ces grands chantiers impliquent et la façon dont ils sont décidés, leur gestion politique, puisqu’ils sont imposés aux populations contre leur gré.

Institutionnels légalistes et partisans de l’action directe

Les luttes contre ces chantiers ont des caractéristiques communes. En particulier, s’y côtoient, dans des relations plus ou moins conflictuelles, des acteurs très différents : des institutionnels (élus, partis, syndicats, associations, ONG) porteurs d’une vision citoyenniste [2] prônant seulement des actions légalistes ainsi que, parfois, des pseudo alternatives ; et des composantes favorables à des actions directes, qui replacent l’aménagement du territoire dans le contexte d’une contestation globale du système (critique du développementisme, défense de la terre, remise en cause du modèle économique et social, dénonciation de l’éco-capitalisme), cherchent à promouvoir des formes d’auto-organisation et de type assembléaire et prônent un type de société radicalement autre. Si la présence de ces deux composantes entraîne des clivages, il peut y avoir une certaine porosité entre elles.

La question du coût

Que signifient ces grands travaux à un moment où le capitalisme est confronté à une crise de rentabilité et de sa propre reproduction ? Seraient-ils une tentative de réponse d’une fraction du capital pour rebondir malgré l’impasse économique actuelle ?

Une des failles ou des contradictions dans la réalisation des grands chantiers semble être que, avec la crise des finances publiques et la réduction drastique des budgets, les Etats européens, les régions et l’UE ne peuvent pas se permettre de dépenser des tonnes de fric dans de nombreux gros projets mis en concurrence.

Beaucoup des grands chantiers ont été conçus il y a plusieurs années et reposaient sur une dynamique de croissance alors importante ; depuis quelque temps l’Europe est entrée dans une autre période. Tous les grands travaux prévus ne vont sans doute pas se faire, du moins dans les délais envisagés. Des hauts responsables eux-mêmes en arrivent à émettre des contre-arguments ; c’est par exemple le cas de Pépy, patron de la SNCF, qui expliquait récemment que le développement du TGV et des LGV plombait complètement les comptes et, à terme, la viabilité économique de l’entreprise. Quand on parle du TGV dans le Val di Susa ou de l’EPR à Flamanville, on entend dire que si cela coûte trop cher, peut-être que… En tout cas, si certains projets sont abandonnés par leurs promoteurs, ce n’est pas le modèle de développement dont ils sont porteurs qui sera mis en doute. Mais s’il est décidé que, pour l’impérialisme européen, la LGV Lyon-Turin doit se faire, le rapport critique de la Cour des comptes n’aura eu la valeur que d’une simple mise en garde…

Les logiques étatiques et même régionales pèsent fortement dans la compétition généralisée entre les zones et les pôles pour que la phase actuelle des grands travaux soit menée à bien. Ces logiques suivent celle de l’aménagement territorial voulu par le capitalisme européen qui, en guerre économique avec l’Asie, les Etats-Unis et des pays émergents, cherche à s’affirmer par ces projets d’infrastructures. La dimension prise par les grands chantiers est mondiale, c’est ce modèle de développement destructeur et nuisible qui est pensé et imposé partout sur la planète par l’élite dirigeante. La logique du capitalisme n’étant pas à 100% rationnelle, il est difficile de conclure sur la façon dont il évalue la rentabilité de ces grands travaux et de savoir si les difficultés des finances publiques d’aujourd’hui vont avoir des conséquences sur l’avenir proche des chantiers. En effet, si la philosophie des Etats et de l’UE est de mêler financements publics et privés (PPP), les financeurs privés ne mettront pas la main au porte-monnaie si cela ne leur rapporte pas et les financeurs publics coopéreront difficilement vu la crise du financement de l’Etat et des collectivités ; même aux yeux de Rousset, président PS de la région Aquitaine et fervent défenseur d’une LGV Bordeaux-Hendaye destinée à être financée par les partenariats public-privé, ceux-ci apparaissent à présent comme des « bombes à retardement » budgétaire qui font la part belle aux grands groupes du BTP et rendent « impotentes » les collectivités.

En tout cas, si le coût des grands travaux constitue un point faible capable peut-être de remettre en cause la réalisation de certains d’entre eux, il ne semble pas que l’argument des sommes faramineuses qui leur sont consacrées, alors que les coupes sociales sont de plus en plus importantes, aide à renforcer la mobilisation, du moins au Pays Basque sud pour ce qui est du TGV ; peut-être parce que, dans ce nouveau contexte des conséquences de la crise, ces thèmes des grands chantiers sont relégués derrière les autres questions sociales.

Un double enjeu pour le capitalisme

Au-delà de savoir si un projet est utile ou inutile en terme de bénéfice social ou même de rentabilité pour le capitalisme, ce qu’on voit à l’œuvre c’est une logique d’organisation de l’espace, de contrôle et de dépossession. ll y a en effet un double enjeu derrière ces grands travaux : structurer un grand espace européen offrant de nouvelles conditions pour la profitabilité du capitalisme, où le libre jeu de la rentabilité peut s’installer sans limite ; et domestiquer et homogénéiser les populations, détruire les résistances locales, diluer les particularismes culturels… La raison d’être de l’industrie et des grands travaux quels qu’ils soient, c’est certes de répondre à des besoins façonnés mais c’est aussi d’asseoir un rapport social de domination, qui n’est pas lié en totalité à la finalité économique et financière. La vie entière des gens est surdéterminée par ces infrastructures. Ils doivent vivre, penser, rêver de la même manière partout sur la planète. De ce point de vue, ces projets sont une attaque directe contre les gens, leur mode de vie, leur culture, tout ce qui les soude entre eux, et leur permet justement d’entreprendre des luttes collectives.

Face à cette agression, la logique de ceux-celles qui luttent, c’est celle de leurs vies : ils-elles n’acceptent pas que l’on dispose de leurs vies et modes de vie. Et par la lutte, ils-elles se réapproprient la décision sur ce qu’ils-elles veulent et ne veulent pas.

Si certaines luttes contre les grands chantiers ont gagné force et impact débordant largement le cadre local, dans des lieux comme Nantes, le Pays Basque, le Val di Susa, c’est qu’elles naissent et se renforcent sur le terreau local d’une culture politique et sociale riche et active, c’est qu’elles perçoivent l’écho d’autres luttes simultanées ou sont nourries des expériences et de la mémoire de luttes précédentes.

Ainsi, la force du combat du Val di Susa vient de ce que, au début, il s’est appuyé sur un sentiment d’appartenance des gens de la vallée, avec une culture de lutte et de résistance, et un degré d’affrontement qui s’est joué sur des bases très claires : « non au TGV, ce chantier ne se fera pas », avec des méthodes d’action diversifiées, dont des formes radicales prises en charges et assumées par l’ensemble de la communauté en lutte qui s’est auto-désignée comme le « peuple NoTAV ». Et ce combat s’est diffusé à Turin, à Milan, à Bologne, etc., et au-delà des frontières. En Italie, la lutte du Val di Susa est devenue au cours des dernières années, dans le contexte du berluscolisme et du reflux considérable des conflits ouvriers et sociaux en général, le symbole de la résistance collective, de la rébellion populaire et dans tout le pays, des centaines de milliers de personnes se reconnaissent et s’identifient à ce combat. De plus, des lieux de rassemblement, de rencontres et de débats régulièrement mis en place dans toute la Vallée ont permis à la lutte d’avoir ce caractère ouvert et solidaire.

Or, cette référence communautaire, ces repères collectifs, ces visions solidaires, ces projets en commun ont tendance à disparaître dans la société capitaliste. Une des conséquences du développement des flux pour les besoins du capital, c’est de nous séparer de notre passé, de nous couper de nos références, de nous individualiser et de nous isoler, ce qui rend plus difficile que les gens s’agrègent pour lutter ensemble. Nous sommes ainsi plus atomisés et plus fragilisés, et en particulier à la merci de toutes les répressions.

Faiblesses et difficultés

Les luttes contre les grands travaux s’opposent à des forces très puissantes, pouvoirs publics, multinationales, idéologie du progrès, car même si le développementisme et le productivisme sont de plus en plus remis en cause, les idées de progrès et de modernité, présentées comme porteuses d’emploi, d’activité et de richesses, restent malgré tout des signes d’adhésion à cette société….. Les chantiers sont multiples, cohérents entre eux, et sont menés de front, s’ajoutant les uns aux autres ; et comme nous ne pouvons pas faire face à tous, nous dirigeons nos forces contre celui qui nous semble important ou le plus scandaleux. Par exemple, nous disaient les camarades basques cet été, nous luttons contre le TGV, mais nous nous trouvons encerclés par d’autres projets, un super-port de commerce, des autoroutes, l’exploitation du gaz de schiste… et tout est fait pour que les choses semblent inéluctables. Dans tous les cas, il y aura quelques endroits avec des résistances et beaucoup d’autres sans aucune opposition : donc, les victoires que l’on peut obtenir ne peuvent être que partielles, ce qui peut expliquer cette impression un peu pessimiste d’être encerclés.

Un autre problème qui rend difficile la mobilisation est que ces luttes doivent commencer très en amont, à un moment où les projets sont au stade de la conception et apparaissent encore abstraits pour la population. Face au silence et aux mensonges des promoteurs de ces projets, il y a un énorme travail à faire pour chercher l’information, la diffuser, pour expliquer, analyser les causes, les conséquences …. Cela donne un côté un peu intellectuel à la lutte contre un projet qui est encore à l’état virtuel. Il n’empêche que l’action commence bien avant les travaux. Ce sur quoi il faut réfléchir, c’est comment intervenir à chaque étape du projet (que ce soit au cours de son élaboration, pendant les travaux préliminaires, lors de la phase d’acceptation sociale avec les enquêtes publiques… ) soit pour parvenir à l’empêcher à ce stade, soit pour préparer une mobilisation importante pour le moment où le chantier démarre effectivement.

Une difficulté encore, mentionnée par les militant-es contre le TGV au Pays Basque, c’est la tendance au ‟délégationnisme”, comme on dit de l’autre côté des Pyrénées. Même si l’opinion est très hostile au TGV et si les débats à propos des grands chantiers ont imprégné toute la société, passer à une implication active dans la lutte, à des actions de désobéissance, c’est une autre chose ; de même que maintenir une mobilisation dans la durée en évitant essoufflement voire découragement. Les luttes contre les grands chantiers sont en général très longues et les gens ont tendance à s’en remettre aux individus, groupes ou associations qui s’investissent dans l’opposition avec détermination et persévérance.

De plus, partout où ces projets rencontrent de la résistance, ils sont imposés par la force et par la violence, avec pour conséquences d’affaiblir les acteurs-trices de la lutte, de démobiliser, de diviser, de faire peur, de faire dépenser du temps et de l’énergie dans des procès et des mobilisations antirépressives et défensives. Quand la zone devient militarisée, que le chantier est défendu par des troupes armées, on ne peut plus agir sans un mouvement de masse qui s’impose par le nombre. Et quand des travaux ont commencé, que des tronçons du chantier sont en cours de réalisation, cela a un indéniable impact psychologique démobilisateur, y compris chez les plus militant-es. Aujourd’hui, pour le TGV basque (sud), il reste encore 70% du budget à dépenser pour les travaux, mais les dégâts sont déjà énormes.

En fait, la faiblesse principale est l’absence d’un mouvement massif et populaire. Se côtoient, en se tolérant plus ou moins bien, des groupes institutionnels, très organisés et puissants, d’autres personnes qui sont sur des bases antiautoritaires ou d’écologie radicale, et, comme à NDDL, le mouvement des occupants, mais la conjonction de ces forces ne débouche pas forcément sur une alchimie capable de susciter des mobilisations de masse comme au Val di Susa, pouvant rassembler 60 ou 80 000 personnes pour entraver les travaux… La difficulté est de créer et de maintenir une communauté d’action pertinente pour avancer, avec des acteurs différents mais qui partagent le même objectif, et qui se montrent solidaires parce que leurs modes d’action ne sont pas antagonistes mais complémentaires. Parfois, la diversité, l’hétérogénéité peuvent donner beaucoup de force au mouvement. C’était le cas à la manifestation du 24 mars, à Nantes, quand il y avait à la fois la force de frappe de la Confédération paysanne avec l’arrivée des tracteurs, plus le cortège des gens qui s’étaient organisés pour mener des actions, plus la masse des manifestants. La manifestation de réoccupation mobilisant 40 000 personnes le 17 novembre est à cet égard encore plus exemplaire. C’est aussi un signe de force du mouvement, au Val di Susa, quand les forces institutionnelles défilent en portant des flambeaux et des banderoles « Nous sommes tous des Black Blocs » pendant que d’autres s’affrontent avec la police.

Comment contribuer au renforcement des luttes ?

En fonction de ce que les acteurs sur le terrain décident et des appels qu’ils font, il est important de se rendre sur place, d’apporter son soutien pour renforcer une action, une manifestation, pour concentrer des forces sur une échéance importante, pour bloquer une étape précise d’un projet et pour peser, y compris politiquement… Quand une lutte est fortement engagée, qu’elle a une grande incidence sur la société, elle peut devenir un lieu de rencontres, d’échanges entre différents combats. Ceci aussi bien au niveau d’une même région qu’à celui d’un pays et de l’Europe. Ainsi, dans la mesure où l’opposition au TGV a été une référence importante au Pays Basque, des discussions, des liens et des campagnes communes ont pu se faire à l’échelle des provinces (Guipuzcoa, Biscaye, Navarre) avec les acteurs d’autres luttes : incinérateurs, super-port, autoroute, etc.. Mais, c’est difficile car chaque lutte a ses propres rythmes, ses propres exigences, sa propre dynamique… Des questions tactiques, de priorité par exemple, se posent, difficiles à trancher parfois : faut-il concentrer des forces à un moment donné sur une action un peu centrale ou continuer à multiplier les actions locales, par exemple ? La lutte de NDDL apparaît aujourd’hui très emblématique. Le fait que Jean-Marc Ayrault soit premier ministre n’y est pas étranger. Le grand aménageur de la métropole nantaise (projets culturels, aéroport, rénovation urbaine…) personnifie en partie l’enjeu et peut contribuer à porter l’écho de la lutte bien au-delà des 2000 hectares impactés par le projet.

La vaste opération militaire « César » contre les occupant-es de la ZAD, déclenchée le 16 octobre dernier, a suscité de nombreuses réactions, donnant une ampleur nouvelle à la lutte. Messages de soutien, rassemblements et actions de solidarité se multiplient en France et dans d’autres pays. Partout des comités de soutien se constituent. La manifestation de réoccupation du 17 novembre, pour reconstruire un lieu de lutte sur la zone, a représenté un test important. En dépassant largement les enjeux locaux, NDDL et la ZAD (rebaptisées respectivement Notre Dame des Colères et Zone à défendre) sont devenus des symboles et la lutte contre le projet d’aéroport apparaît gagnable, pour peu, comme il est dit dans l’article de Courant alternatif de novembre, que « la résistance s’élargisse durablement, se renforce en pertinence et ne se laisse pas instrumentaliser par les forces institutionnelles. »

On sait que la victoire sur un site peut être obtenue quand il y a à la fois le rapport de force et des failles dans ce que l’on combat. A NDDL, et sans doute aussi dans le Val di Susa, ces conditions semblent rassemblées. Ces contradictions internes au camp d’en face, ces failles, ces éléments conjoncturels, d’ordre ‟tactique”, ne sont pas à négliger dans le cadre d’une lutte et d’un rapport de force toujours très précaire et difficile, mais à condition que l’orientation générale de celle-ci, la richesse de ses pratiques et des éléments critiques qu’elle contient n’en dépendent pas ou ne se voient effacées car ce sont elles qui donnent un caractère ouvert et fédérateur à la lutte. Faire le lien entre les luttes contre les projets de TGV, d’aéroports, de tous les chantiers destructeurs, est essentiel : cela permet d’une part de rendre bien visibles les enjeux qui se situent au-delà de chaque projet spécifique et de chaque combat local et d’autre part de faire prendre conscience du modèle de planification territoriale et de société contre lequel il s’agit de lutter. Si nous ne voulons pas laisser les organisations institutionnelles, qui prennent le pouvoir aux dépens des luttes, monopoliser les liaisons entre les différents fronts de lutte en Europe et dans le monde, il est important que ceux-celles qui se battent radicalement contre ces grands chantiers destructeurs tissent eux-mêmes des liens entre eux-elles à une échelle intra et extra-européenne. Une tâche importante, c’est de faire un travail de coordination inter-luttes, ou au moins une circulation des informations. Cela pourrait prendre plusieurs formes.

Bulletin, modeste, de liaison inter-luttes qui parle des combats locaux contre ces grands (et moins grands) chantiers qui tous procèdent de la même logique de dépossession des gens de leur territoire et de leur vie. Bulletin qui ferait ressortir les traits et les axes communs, les différences aussi, qui permettrait d’échanger sur les questions qui nous préoccupent, de mieux comprendre la logique capitaliste à l’œuvre dans ces tentatives pour intensifier l’urbanisation du territoire, de se renforcer mutuellement, de s’organiser pour programmer les rencontres à venir…

Rencontres plus ou moins régulières, en profitant des échéances de mobilisation dans telle ou telle région pour organiser une coordination de collectifs. Cela se faisait dans d’autres luttes et mouvements, l’essentiel étant d’éviter la bureaucratisation en créant des « structures » détachées des rythmes et des besoins de la lutte, des mobilisations.

Outils Internet permettant de partager et diffuser rapidement informations et analyses sur diverses situations, les bilans des collectifs, les débats, les éventuelles divergences, etc. Ils ont généralement vocation à porter des informations et analyses et à relayer les appels à se mobiliser. Ils peuvent tout aussi bien être des supports d’échanges entre collectifs de lutte, avec synthèses de situations, bilans, analyses, propositions, comptes-rendus de réunions et d’assemblées décisionnelles ou de débat.

Mais les coordinations inter-luttes ne dépendent pas seulement des outils mis en place et d’aspects formels ou organisationnels : elles dépendent des luttes elles-mêmes, de leur intensité, de leur ouverture, de leur autonomie, de la richesse des contenus qu’elles portent et mettent en discussion, de leur capacité à tisser de nouveaux liens et modes de rencontres en fonction des besoins qu’elles expriment. Les luttes que l’on connaît comme celles du Val di Susa, de l’aéroport de NDDL, contre la ligne THT Cotentin-Maine, ont montré l’importance de la création d’espaces et de lieux ouverts (les « presidi » No TAV, les maisons et locaux occupés dans la ZAD, le château d’eau et le bois occupés sur le territoire de la commune du Chefresne, ou encore les week-ends de mobilisation et de débats, les camps d’été permettant moments de rencontre et d’échanges et journées de mobilisation et de dénonciation…) dans une continuité d’actions et de présence sur place. Ce qui permet d’en faire des moyens de soutien, d’agrégation, ouverts aux populations locales (afin de maintenir le lien, un contact, entre ceux-celles qui luttent au quotidien et ceux-celles qui ne peuvent que venir ponctuellement), mais aussi des lieux d’information, d’échanges et de coordination entre luttes se situant dans des perspectives proches (contre un projet de centrale à gaz en Bretagne, contre le projet de grand stade OL Land à Lyon, contre le doublement d’une ligne THT dans le Pas-de-Calais, contre le centre d’enfouissement de déchets nucléaires de Bure…) et d’autres luttes de résistance urbaines et rurales autour de la réappropriation de terres, de lieux de vie, d’habitat et d’activités.

Le préalable à toute coordination, c’est finalement le sentiment que les luttes ne peuvent compter que sur elles-mêmes, leurs solidarités réciproques, leur capacité à additionner leurs forces et à se renforcer mutuellement, en particulier dans les moments critiques ou décisifs. Ces liaisons directes de luttes à luttes, ces coordinations horizontales, ces recherches de multiples points de connexion, définissent aussi une démarche politique, une manière de se positionner dans un contexte. Et là, cette démarche n’a pas que des amis et des supporters. Elle se heurte à tous ceux qui ont intérêt à la fragmentation des luttes, au saucissonnage des problématiques et des revendications parce qu’elle leur permet d’exister et de prospérer en occupant ces places et fonctions d’intermédiaires professionnels, de porte-paroles auto-proclamés, de représentants permanents, de direction politique, de médiateurs avec les instances du pouvoir politique. La richesse des contenus portés par les luttes et les manières de se battre et de tisser des liens sont eux-mêmes des enjeux et des éléments du combat.

Sur le « Capital » de Piketty

 Posted by on 23 octobre 2014 at 17 h 07 min  Chômage / Précarité / Travail / Syndicalisme / Capitalisme  Commentaires fermés
oct 232014
 
book

http://www.contretemps.eu/lectures/sur-capital-piketty

David Harvey vient de publier Seventeen Contradictions and the End of Capitalism (Profile Press et Oxford University Press). Dans le texte ci-dessous, initialement paru en anglais sur son blog, il propose un compte rendu critique du livre de Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, complémentaire du texte de Michel Husson que nous avions publié dans nos colonnes il y a quelques mois.

Thomas Piketty est l’auteur d’un livre intitulé Le capital au XXIème siècle qui a récemment fait grand bruit. Il y plaide pour des impôts progressifs et une taxe globale sur la richesse, qu’il présente comme la seule voie permettant d’inverser la tendance menant à la constitution d’une forme « patrimoniale » de capitalisme caractérisé par des inégalités de richesse et de revenu qu’il qualifie de « terrifiantes ». Il décrit par ailleurs, avec un luxe de détails éprouvant qui rend difficile de le réfuter, la manière dont cette double inégalité sociale de richesse et de revenu a évolué au cours des deux derniers siècles, avec une insistance particulière sur le rôle du patrimoine. Il démolit ainsi la vision répandue selon laquelle le capitalisme fondé sur le marché libre diffuserait la richesse et constituerait le principal rempart assurant la défense des libertés individuelles. En l’absence d’interventions actives de la part de l’État pour redistribuer les richesses, Piketty montre que le capitalisme de libre marché produit des oligarchies anti-démocratiques. Cette démonstration a au moins autant nourri l’indignation progressiste que provoqué la rage du Wall Street Journal.

Le livre a souvent été présenté comme un substitut, ajusté au 21ème siècle, du travail portant le même titre et accompli au 19ème siècle par Karl Marx. Piketty nie en réalité que c’était là son intention, ce qui est juste de sa part dans la mesure où son livre ne porte pas du tout sur le capital. Il ne nous dit ni pourquoi le krach de 2008 a eu lieu, ni pourquoi il est si long pour autant de gens de se libérer du double fardeau du chômage prolongé et de logements qui ont fait l’objet de saisies immobilières (lost to foreclosure). Il ne nous aide pas à comprendre pour quelles raisons la croissance est actuellement si molle aux États-Unis en comparaison de la Chine et pourquoi l’Europe est prisonnière d’une politique d’austérité et d’une économie en état de stagnation. Ce que Piketty montre statistiquement (et nous lui devons beaucoup ainsi qu’à ses collègues pour cela), c’est que le capital a eu tendance, tout au long de son histoire, à produire des niveaux d’inégalités toujours croissants. Pour beaucoup d’entre nous, ce n’est pas là une découverte. Il s’agissait de surcroît de la conclusion théorique exacte à laquelle Marx avait abouti dans le volume 1 de son Capital. Piketty néglige cela, ce qui n’a rien de surprenant puisque, face à aux accusations de la droite faisant de lui un marxiste déguisé, il a depuis affirmé ne pas avoir lu le Capital de Marx.

Piketty rassemble beaucoup de données pour appuyer son argumentation et son explication des différences entre revenu et richesse est aussi utile que convaincante. Il se livre par ailleurs à une défense réfléchie des impôts sur l’héritage, des impôts progressifs et d’une taxe globale en tant qu’antidotes possibles – quoiqu’on puisse douter de leur caractère politiquement viable – à une concentration accrue de la richesse et du pouvoir.

Mais comment expliquer cette tendance à l’inégalité croissante au fil du temps ? À partir de ses données, agrémentées d’allusions littéraires soignées à Jane Austen et Balzac, Piketty dérive une loi mathématique afin d’expliquer ce qui se joue : l’accumulation toujours croissante de la richesse du côté des fameux 1% – un terme popularisé grâce au mouvement « Occupy » – dérive du fait simple que le rendement du capital (r) excède toujours le taux de croissance du revenu (g). D’après Piketty, cela constitue et a toujours constitué « la contradiction centrale » du capital.

Mais une régularité statistique de ce type peut difficilement fonder une explication adéquate, et encore moins une loi. Quelles forces produisent et maintiennent une telle contradiction ? Piketty n’en dit rien. La loi est la loi et les choses ne sauraient être autrement. Marx aurait évidemment attribué l’existence d’une telle loi à l’asymétrie de pouvoir entre capital et travail, et cette explication est encore valable. Le déclin régulier de la part des salaires dans le revenu national depuis les années 1970 a procédé de l’affaiblissement politique et économique des travailleurs alors que le capital mobilisait technologies, chômage, délocalisations et politique anti-salariés (pensons à celles mises en œuvres par Margaret Thatcher et Ronald Reagan) pour écraser toute opposition. Comme l’a avoué dans un moment d’égarement Alain Budd, un conseiller économique de Margaret Thatcher, les politiques anti-inflation des années 1980 se sont révélées « un très bon moyen d’accroître le chômage, et accroître le chômage était un moyen extrêmement séduisant d’affaiblir les classes populaires… Ce qui a été planifié ici en termes marxistes c’est une crise du capitalisme qui a recréé une armée de réserve de travailleurs et a permis aux capitalistes de réaliser des profits importants depuis lors ». Les inégalités de rémunération entre les travailleurs moyens et les dirigeants de grandes entreprises s’établissaient à 1 pour 30 en 1970. Elles se situent aujourd’hui bien au-dessus 1 pour 300, et dans le cas de MacDonalds à 1 pour 1200.

Mais dans le volume 2 du Capital de Marx (que Piketty n’a pas lu non plus bien qu’il se permette de le rejeter joyeusement), Marx pointe le fait que la tendance du capital à abaisser les salaires aurait à terme pour effet de restreindre la capacité du marché à absorber les produits du capital. Henry Ford reconnut ce dilemme il y a fort longtemps, lorsqu’il fixa à 5 dollars le salaire pour une journée de travail de 8 heures afin, comme il le dit alors, d’accroître la consommation. Beaucoup ont d’ailleurs pensé que la faiblesse de la demande solvable avait sous-tendu la Grande Dépression des années 1930. Cela inspira des politiques keynésiennes expansionnistes après la Seconde Guerre mondiale et aboutit à une baisse des inégalités de revenus (mais guère des inégalités de richesse), dans le contexte d’une croissance forte tirée par la demande. Néanmoins, cette solution reposait sur l’accroissement relatif du pouvoir des travailleurs et sur la construction de l’ « État social » (selon l’expression utilisée par Piketty), fondé sur une taxation progressive. « Au total, écrit-il, sur la période 1932-1980, presque un demi-siècle, l’impôt fédéral sur le revenu aux États-Unis s’établit en moyenne à 81% ». Et cela n’a en aucune manière sapé la croissance (une autre preuve mise en avant par Piketty qui réfute les croyances de droite).

À la fin des années 1960, il devint clair pour de nombreux capitalistes qu’ils devaient faire quelque chose contre le pouvoir excessif des travailleurs. D’où la rétrogradation de Keynes du panthéon des économistes respectables, le passage au mode de pensée de Milton Friedman fondé sur une politique de l’offre, la croisade pour stabiliser sinon réduire la taxation, pour démanteler l’État social et pour discipliner la force de travail. À partir de 1980, les taux supérieurs d’imposition ont été abaissés et les revenus du capital – source majeure de revenu pour les super-riches – ont été imposés à un taux beaucoup plus faible aux États-Unis, accroissant brutalement les flux de richesses en direction des 1% les plus riches. Mais comme le montre Piketty, l’impact sur la croissance a été négligeable. Ainsi, la « percolation » des profits des riches vers le reste de la population – une des croyances favorites de la droite – ne fonctionne pas. Rien de tout cela ne dérive d’une quelconque loi mathématique mais relève de la politique.

Mais quand par la suite la roue a tourné, la question la plus pressante est devenue : où est la demande ? Piketty ignore systématiquement la question. Les années 1990 ont répondu à ce problème par une vaste expansion du crédit, notamment à travers l’inclusion des prêts hypothécaires financiarisés dans les marchés à risque. Mais la bulle financière qui en a résulté était vouée à éclater comme elle l’a fait en 2007-2008, entraînant dans sa chute Lehman Brothers et l’ensemble du système de crédit. Reste que les taux de profit et, plus profondément, la concentration de la richesse privée ont retrouvé très rapidement, après 2009, leurs niveaux d’avant-crise alors que les populations continuaient à pâtir de la crise. Les taux de profit des entreprises atteignent aujourd’hui les niveaux les plus élevés de l’histoire des États-Unis. Les entreprises sont assises sur des masses de liquidités et refusent de les dépenser car les conditions du marché ne leur apparaissent pas suffisamment robustes.

La formulation par Piketty de la loi mathématique masque davantage la politique de classe à l’œuvre qu’elle ne la révèle. Comme l’a remarqué Warren Buffet, « bien sûr qu’il y a une guerre de classe, et c’est ma classe, celle des riches, qui la mène et qui est en train de gagner ». Une mesure clé qui lui assure la victoire tient dans les inégalités croissantes de richesse et de revenu entre les 1% les plus riches et tous les autres.

Il y a néanmoins une difficulté centrale avec la thèse de Piketty, à savoir qu’il repose sur une définition erronée du capital. Celui-ci n’est pas une chose mais un processus de circulation au cours duquel l’argent est utilisé pour générer un surplus d’argent, généralement – mais pas exclusivement – à travers l’exploitation de la force de travail. Piketty définit le capital comme le stock des actifs possédés par les individus privés, les entreprises et les Etats, qui peuvent être échangés sur le marché, peu importe d’ailleurs que ces actifs soient utilisés ou non. Cela inclut la terre, la propriété immobilière, les droits de propriété intellectuelle aussi bien que ma collection d’art ou de bijoux. La mesure de la valeur de toutes ces choses constitue un problème technique délicat qui n’a pas trouvé de solution consensuelle. Afin de calculer un taux de rendement (r) significatif, il faut être capable de calculer la valeur du capital initial. Malheureusement, il est impossible de l’évaluer indépendamment de la valeur des biens et services utilisés pour produire, ou du montant auquel ils peuvent être vendus sur le marché. L’ensemble de la pensée économique néoclassique (qui constitue le fondement de la pensée de Piketty) est fondé sur une tautologie. Le taux de rendement du capital dépend de manière décisive du taux de croissance dans la mesure où le capital est évalué à travers ce qu’il produit et non via ce qui est entré dans sa production. Sa valeur est donc fortement influencée par les conditions spéculatives et peut être significativement déformée par la fameuse « exubérance irrationnelle » que Greenspan1 a attribuée aux marchés financier et immobilier. Si nous soustrayons le logement et l’immobilier – sans même parler ici de la valeur des collections d’art des spéculateurs – de la définition du capital (et les arguments en faveur de son inclusion sont plutôt faibles), l’explication par Piketty de l’inégalité croissante de richesse et de revenu est alors mise en échec, même si demeurent pertinentes ses descriptions de l’état, passé et présent, des inégalités.

L’argent, la terre, l’immobilier et l’équipement qui ne sont pas utilisés productivement ne sont pas du capital. Si le taux de rendement du capital qui est utilisé se situe à un niveau élevé, c’est parce qu’une partie du capital est retiré de la circulation et se trouve, dans les faits, en grève. Restreindre l’offre de capital aux nouveaux investissements – un phénomène dont nous sommes actuellement les témoins – assure un taux élevé de rendement du capital qui est en circulation. La création d’une telle rareté artificielle n’est pas l’apanage des compagnies pétrolières afin de s’assurer une forte rentabilité des capitaux investis : c’est ce que fait n’importe quel capital quand la chance lui est donnée. Voilà ce qui sous-tend la tendance du taux de rendement du capital – peu importe la manière dont il est défini et mesuré – à excéder le taux de croissance du revenu. Voilà comment le capital parvient à assurer sa propre reproduction, nonobstant les conséquences pour nous. Voilà comment vit la classe capitaliste.

Il y a de nombreux résultats valables dans les données mises en avant par Piketty. Mais son explication des tendances inégalitaires et oligarchiques est profondément erronée. Ses propositions visant à remédier aux inégalités apparaissent naïves, pour ne pas dire utopiques, et il n’a certainement pas construit un modèle efficient pour comprendre le capital du 21ème siècle. Pour cela, nous avons toujours besoin de Marx ou d’équivalents contemporains.

Traduit par Ugo Palheta

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  • 1. Directeur, de 1987 à 2006, de la Réserve fédérale, c’est-à-dire de la banque centrale états-unienne.
date:

12/06/2014 – 08:58

David Harvey

oct 232014
 
tai chi 1

Texte écrit en 2008, téléchargeable sur:

http://sd-1.archive-host.com/membres/up/4519779941507678/NotessurlinsurrectionquivientTiqqunComiteinvisibleAppel.pdf

Dans ce texte écrit au cours de l’été 2008, il ne sera pas question de l’ « affaire des neuf de Tarnac », de leur paradoxale défense et de la propagande qui a voulu faire croire à la résurgence d’un supposé terrorisme qualifié d’« ultra-gauche » ou d’« anarcho-autonome » [1], par l’Etat.

 

 

Après son titre accrocheur, ce livre se remarque par son style désabusé, carbonisé, presque dépressif. L’existence contemporaine y est décrite avec un désenchantement qui exalte la vérité. Ce qui est énoncé à ce sujet devient évidence. A moins que ce soit l’évidence même mise sur le papier. C’est ce que du moins pensent les « rédacteurs » : « ils se sont contentés de mettre un peu d’ordre dans les lieux communs de l’époque, dans ce qui se murmure aux tables des bars, derrière la porte close des chambres à coucher ». Et il est vrai que nous sommes décontenancés à la lecture de cet ouvrage, tant ce qui est énoncé est ressenti par tous – mais rarement avoué. Outre l’analyse et les propositions directement transposées des thèses défendues par l’ex-groupe Tiqqun [2] depuis 1999 (éclatement en 2001), et développées également dans divers textes pas forcément des mêmes personnes (l’Appel et la brochure Rupture [3]), les anecdotes nous permettent de nous arrêter sur des faits dont on ne perçoit même plus le grotesque, le scandaleux, ou la force de résistance. Utile, soit. Mais aussi poétique et historique : ce livre suscite dans un premier temps un certain attrait car rarement l’époque contemporaine avait été mieux « sentie ». Nous ne ferons pas de résumé, parce que ce livre ne se résume pas : il se lit d’une traite, d’un souffle.

 

Le constat du désastre s’élabore autour de six cercles :

1)       D’abord la quête identitaire et la généralisation d’une angoisse diffuse (« Pour qui refuse de se gérer, la ‘‘ dépression ’’ n’est pas un état, mais un passage, un au revoir, un pas de côté vers une désaffiliation politique »).

2)       Tout le divertissement et la désagrégation des rapports sociaux, de la figure du bouc-émissaire qu’est l’immigré à l’éclatement des liens intimes, en passant par l’école républicaine (« ‘‘ Devenir autonome ’’, cela pourrait vouloir dire, aussi bien : apprendre à se battre dans la rue, à s’accaparer des maisons vides, à ne pas travailler, à s’aimer follement et à voler dans les magasins »).

3)       Le travail-marchandise (« Nous admettons la nécessité de trouver de l’argent, qu’importent les moyens, parce qu’il est présentement impossible de s’en passer, non la nécessité de travailler »).

4)       Le monde urbain, source d’isolement et lieu du contrôle (« Le premier geste pour que quelque chose puisse surgir au milieu de la métropole, pour que s’ouvrent d’autres possibles, c’est d’arrêter son perpetuum mobile »).

5)       L’économie (« Ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise ; ce n’est pas le travail qui manque, c’est le travail qui est en trop »).

6)       L’environnement et le risque pour les espèces, dont l’humain, de disparaître (« Là où les gestionnaires s’interrogent platoniquement sur comment renverser la vapeur ‘‘ sans casser la baraque ’’, nous ne voyons d’autre option réaliste que de ‘‘ casser la baraque ’’ au plus tôt, et de tirer parti, d’ici là, de chaque effondrement du système pour gagner en force »).

7)       La civilisation, parce qu’il ne s’agit pas d’une société en crise, mais de l’effondrement d’une forme de civilisation globale et suicidaire (« Décider la mort de la civilisation, prendre en main comment cela arrive : seule la décision nous délestera du cadavre »).

 

Par contre nous discuterons essentiellement trois points, des propositions qui engagent un débat, tellement le livre se veut programmatique. Les critiques faites ici ne peuvent apparaître comme un point de vue totalement externe à la perspective générale proposée dans ce livre sur le plan du moins de la constitution de « communes », bien au contraire. Partout aujourd’hui la jeunesse radicale part désormais loin du magma urbain et de la cocotte minute marchande pour tenter de produire ailleurs ses propres rapports individuels. Ce qui peut créer ici la distance d’un débat critique, est alors essentiellement la conception de cette « commune » et l’ontologie qui l’a sous-tend, comme la perspective strictement insurrectionnaliste qu’elle dessert, et la nature de la libération qui y est ici proposée.

 

Ð

 

Remontrance et incantation

d’une nouvelle « conscience de soi ».

 

 

La proposition essentielle dans ce livre est celle de créer des « communes ». A priori, c’est là un mot à la résonance historique plutôt sympathique. Mais c’est aussi un point qu’il faut approfondir afin de ramener directement les analyses trop brièvement évoquées dans L’insurrection qui vient (IQV) – réflexions qui pourrait-on dire n’ont pas leur principe d’intelligibilité dans ce livre -, aux textes plus théoriques publiés par l’ex-groupe Tiqqun. Car au travers plutôt d’une écriture du vécu et de l’anecdote, voire aphoristique, on ne peut s’empêcher de penser que les textes de l’Appel et de L’IQV cherchent davantage à « faire mouche » que des textes qui seraient apparus à certains que trop hermétiques jusque là. Le livre a tous les traits d’un manifeste.

 

Le rapport de Tiqqun (et ses proches) à la « communauté qui vient » est très fort, il est déjà central et posé de manière très fouillée par ses auteurs dans souvent des textes complexes d’une sensibilité intellectuelle très marquée (Heidegger d’abord, Guattari, Foucault, Deleuze, Lyotard, Agamben ensuite) [4].  La thèse de fond s’énonce comme suit : le « Spectacle » (on ne parle pas ici de sa compréhension par les Tiqqun) produit un type d’aliénation où les individus sont sans individualités. Ces individus sont alors des Blooms (M. Bloom est le personnage principal du livre de James Joyce, Ulysse) [5]. Les Blooms sont les dépossédés, spectateurs de leur propre vie, impuissants à avoir la moindre action sur leur propre monde qui ne leur appartient plus. Cette aliénation est comprise comme un é-videmment complet, total : « y’a pas d’hommes, il n’y a que des Blooms qui font semblant d’être des hommes » écrivent-ils. Cette aliénation couvre toutes les sphères de la vie quotidienne dans « le monde de la marchandise » : perte de l’expérience fondamentale de la vie comblée par la recherche forcenée « d’expériences » ou d’aventures de l’extrême (sexuelles, sportives, professionnelles, artistiques, etc.) (Tiqqun, n°1, p.27) ; « fétichisme de la petite différence » qui se révèle comme la « tragi-comédie de la séparation : plus les hommes sont isolés, plus ils se ressemblent, plus ils se détestent et plus ils s’isolent ». Intériorisant la domination, privé de toute substantialité humaine, le Bloom se réfugie dans des identités particulières substitutives : « Français, exclu, artiste, homosexuel, breton, citoyen, raciste, musulman, bouddhiste, ou chômeur, tout est bon qui lui permet de beugler sur un mode ou sur un autre, les yeux papillotant d’émotion, un miraculeux ’’JE SUIS ’’ » (ibid., p.30, voir aussi dans ce registre le « Premier cercle. I am what I am », dans L’IQV). Mais d’où vient en particulier cette aliénation ? C’est là que la singularité de Tiqqun est intellectuellement très marquée, il faut brièvement revenir à l’ontologie heideggerienne pour les comprendre [6].

 

Chez Heidegger en effet, dans Sein und Zeit, le Dasein (l’être-là) est dit être « toujours mien », se rapportant donc à l’individu. Quand toutefois elle est prise en considération, l’essence de cette « mienneté », c’est-à-dire de « l’ipséité » (le même dans le changement), est réduite au procès d’auto-extériorisation dans lequel le Dasein se découvre livré à la « clairière » du monde pour y mourir. Or pour Heidegger c’est ce cocon originaire de « fusion » entre l’homme et le monde qui a été brisé au Vème siècle avant J.-C. avec le geste métaphysique de Platon contre les philosophes pré-socratiques. Désormais l’homme est dissocié de l’objet à connaître pour en connaître la vérité (premier geste fondateur pour Heidegger de la pensée scientifique et technique). On entre là dans la grande phase de « l’oubli de l’être », où l’ensemble du monde devient pensé par cette métaphysique et y est « arraisonné » avec le ravage écologique qui en découle. Cette métaphysique, c’est la pensée occidentale, une « conscience de soi » qui donc ne se rapporte plus au monde. Suivant Heidegger, c’est à la reconquête consciente de l’unité perdue de l’être que s’attache Tiqqun, notamment au travers d’une incarnation de l’ontologie heideggerienne dans l’histoire : l’origine perdue écrivent-ils, est alors celle de « l’être communautaire » des individus. Car pour eux, les modes communautaires d’être au monde des anciennes sociétés primitives ou passées étaient bien une expérience du « Commun originaire », où pour Heidegger l’on vivait et pensait dans une forme d’appartenance totale à l’être sans séparation (cette expérience humaine fondamentale était « non consciente » ou seulement consciente au niveau aphoristique chez les penseurs présocratiques). Le Bloom, lui est cet être sans appartenance, totalement vidé de son « être communautaire ». C’est l’individu qui dit « I am what I am » (JE = JE), qui n’a plus son être dans le monde de son origine. L’individu se croît, se pense, se vit comme une monade atomisée alors qu’il ne l’est pas. C’est donc cette essence communautaire de l’individu qui va être développée dans la « commune » de lutte. L’avènement du « Tiqqun » comme restauration de l’être en sa demeure (dans les textes de la Kabbale dite lourianique – une tendance hérétique tardive fortement messianique -, Tiqqun est le terme qui désigne « la restauration de l’harmonie cosmique » par la médiation de certaines prières mystiques [7]) sera alors l’œuvre commune des Blooms devenus conscients d’eux-mêmes et membres du « Parti imaginaire » que l’on attend comme le Messie « qui vient ». Mais ce faisant, Tiqqun fait disparaître toute ipséité à l’individualité, et pousse le pas vers une mystique holiste. Dans un style toujours heideggerien, « il n’y a de communauté que dans les rapports singuliers. Il n’y a jamais la communauté, il y a de la communauté, qui circule. La communauté ne désigne jamais un ensemble de corps conçus indépendamment de leur monde, mais une certaine nature des rapports entre ces corps et de ces corps avec leur monde. La communauté, dès qu’elle veut s’incarner en un sujet isolable, en une réalité distincte, dès qu’elle veut matérialiser la séparation entre un dehors et son dedans, se confronte à sa propre impossibilité. Ce point d’impossibilité, c’est la communion. La totale présence à soi de la communauté, la communion, coïncide avec la dissipation de toute communauté dans les rapports singuliers, avec son absence tangible » [8].

Nous avons là pourtant une simple et classique critique morale de l’individualisme et la solution libératoire sera toute aussi morale, sur le mode d’une « rhétorique de la remontrance » [9]. Face à la conscience de soi propagée par le « I am what I am » où l’on se représente son contenu hors du Soi communautaire, c’est-à-dire hors de cette « expérience intérieure à la communauté », il faut arrêter de se représenter son essence comme un « I am what I am », il faudrait se représenter et penser les choses autrement [10], il faudrait modifier sa conscience de soi pour prôner notamment la « commune » qui est re-théorisée à l’aune de la thèse de « l’oubli de l’être ». On voit là, la nature du concept d’aliénation, c’est d’abord un « concept idéologique », « c’est le concept selon lequel l’aliénation consiste en une représentation, dans un acte de pensée » [11]. On voit bien la genèse de cette « conscience de soi » aliénée, quand on lit, « I am what I am, donc, non un simple mensonge, une simple campagne de publicité, mais une campagne militaire, un cri de guerre dirigé contre tout ce qu’il y a entre les êtres » (soulignés par les rédacteurs). Le monde (et l’économie, cf. « L’économie comme magie noire », Tiqqun n°1) n’est pour eux qu’une « interprétation » qu’il faudrait se contenter de réfuter.

 

Ð

 

Esprit es-tu là ?

Théorie de la « commune », de la libération

 et du rappel de l’être.

 

 

La sortie de la métaphysique de l’oubli de l’être débouche logiquement sur la création de nos fameuses « communes » (qui sont finalement à la fois effectuation et moyen de la libération de la métaphysique du « I am what I am ») et se pense alors comme suit. Pour les Tiqqun en effet, nous sommes dans un moment historique crucial (un « événement » au sens de Foucault, c’est-à-dire une rupture entre deux épistémès) permettant un passage réalisant ce dépassement de la métaphysique. Parce que le Spectacle lui fait faire l’expérience de la plus totale séparation d’avec « la communauté » (de ce « Commun originaire »), parce qu’il est un « ravage méthodique, depuis des siècles, de tout ce qui n’est pas lui : familiarités de quartier, de métier, de village, de lutte, de parenté, attachement à des lieux, à des êtres, à des saisons, à des façons de faire et de parler » (L’IQV, p. 31), le Bloom en « s’ouvrant à la communauté s’abolit comme Bloom, se détache de son détachement et retrouve le chemin de l’être » (Tiqqun, n°1, p.44). L’ouverture à la « communauté » est donc l’antidote à « l’oubli de l’être » heideggerien (ils reprennent là, G. Agamben, La communauté qui vient, philosophe proche des Tiqquns et qu’ils connaissent bien). Dans son combat « à hauteur de mort » contre le règne total de la Séparation, le Bloom fait « l’expérience de la communauté la plus profonde » car la « conscience de soi (…) est une expérience intérieure de la communauté » qui incite à « déserter cette société et à trouver les hommes », ceux qui forment « le Parti Imaginaire » (voir, le passage « Se trouver » dans L’insurrection qui vient).

 

Comment on s’y prend pour poser concrètement ces vues libératoires qui peuvent apparaître très intellectuelles à beaucoup ? L’ouvrage appuie d’abord et justement sur une critique des « milieux » militants qui « sont tout particulièrement à fuir » parce qu’ils nous ôtent l’énergie de faire la révolution du fait qu’ils ressassent inlassablement leurs échecs historiques et l’amertume qu’ils en conçoivent (« leurs usure, comme l’excès de leur impuissance, les ont rendus inaptes à saisir les possibilités du présent »). Sans cette base sociale des « milieux » (à une autre époque on disait le « militantisme, stade suprême de l’aliénation » [12]) où les militants conçoivent toujours leur action comme une remise à plus tard de l’existence pour mieux verser dans d’éternelles réclamations en ne cessant par exemple aujourd’hui d’appeler l’Etat au secours (en opposant l’Etat ou la politique au marché), le Comité invisible s’adresse alors à ces « singularités quelconques » que sont les Blooms, pour en venir finalement à proposer une conception de la création de « communes » entre ces êtres é-vidés (« dans chaque usine, dans chaque rue, dans chaque village, dans chaque école . Enfin le règne des comités de base ! », in IQV). Il faut que ce peuple bloomesque se réapproprie localement le pouvoir, tout en se méfiant des organisations et en retrouvant « le goût de la palabre ». « Une commune se forme à chaque fois que quelques-uns, affranchis de la camisole individuelle, se prennent à ne compter que sur eux-mêmes et à mesurer leur force à la réalité ». Ou encore « La commune, c’est ce qui se passe quand des êtres se trouvent, s’entendent et décident de cheminer ensemble. La commune, c’est peut-être ce qui se décide au moment où il serait d’usage de se séparer. C’est la joie de la rencontre qui survit à son étouffement de rigueur. C’est ce qui fait qu’on se dit ‘‘ nous ’’, et que c’est un événement ». Ces communes en quelque sorte sont aussi « auto-instituantes » (« Toute commune veut être à elle-même sa propre base »), mais elles ne se substitueraient pas aux institutions instituées, car leur destin nous le verrons, est la plénitude de l’insurrection purificatrice. Elles seraient en tout cas tout autre que des organisations et collectifs définis par un dedans et un dehors, une ligne idéologique, des objectifs et une hiérarchie.

Tout passerait dans ces communes « par la densité des liens en leur sein. Non par les personnes qui les composent, mais par l’esprit qui les anime ». Cet « esprit » qui relève pour les individus d’une nouvelle « conscience de soi » communautaire, c’est comme si on en faisait une personne morale et agissante, et vers laquelle les incantations libératoires vont être proférer. Cette « conscience de soi » collective qui forme un « esprit » s’apparente quelque peu, on pourrait dire, au « Nima » (l’acquis culturel) qui meut le groupe en question dans la constitution d’un « Bolo » [13], à l’« ambiance » dans la « tribu » de M. Maffesoli (même si celle-ci pour les rédacteurs serait plutôt du côté de la « communauté terrible »), ou encore à la « culture hippie » (sans parler de ses dimensions spiritualistes) qui était souvent la raison agissante de la « commune hippie » [14]. Dans cette vision de la « commune » il y aurait comme une préexistence dans l’ordre ontologique, de « l’esprit » – comme « conscience de soi intérieure à l’être communautaire » et s’incarnant dans des « relations » -, sur les individus. Identifier un groupe, une « commune » ou un « Bolo » à un « esprit » que l’on identifie comme le lieu de vérité ontologique de cet ensemble et des membres qui le constitue, c’est peut-être d’abord avoir la possibilité de contrôler et de déterminer au regard de cet « esprit », les individus qui y sont rassemblés. Il peut ainsi sembler que c’est là encore une de ces réalités abstraites (la « Nation », la « Société », les « Structures », le « Social », les « Rapports sociaux », les « Dispositifs », « l’Etat », « On », etc.) qui servent à l’évanouissement de notre propre liberté instituante et de notre capacité concrète d’agir, parce qu’elles sont des réalités ayant consistance et être par soi, dominant l’individu et le déterminant. Le Grand Fleuve ontologique de cet « esprit » de l’ « être communautaire » primitif de la « commune » et son invocation militante perpétuelle, peut rapidement ne savoir que faire de la nature des roues qu’il entraîne dans son mouvement, puisque dans cette conception de la « commune » c’est lui qui leur transmet sa force et détermine leur nature, leur identité et leur fonction de rouage au regard de ce Grand Fleuve.

Ð

 

Communes pour l’insurrection :

la question de la fascination pour le désastre et la violence.

 

 

La perspective libératoire développée dans L’insurrection qui vient doit être elle aussi renvoyée aux textes préexistants. Avec les Tiqquns, « l’appropriation de l’oubli de l’être », c’est-à-dire la libération de nous, les Blooms, ne se pose plus comme chez Heidegger sur un plan métaphysique (après l’expérience du néant, on se réconcilie dans l’être dans une « pensée remémoratrice » d’ordre physico-mythico-poétique), mais pratique. Ils ont en effet cherché à « inscrire la logique de son accomplissement au sein même de l’histoire dans un style purement hégélien » [15]. Il faut ainsi que quelque chose se soit réalisé complètement jusqu’à la nausée, pour voir surgir son dépassement : c’est là la structure de l’insurrection qui vient. On lit ainsi que « la métaphysique marchande est la métaphysique qui nie toute métaphysique et d’abord elle-même comme métaphysique » (Tiqqun, n°1). C’est donc par le développement total de la société marchande, que le désert se répandra dans la totalité de l’existant. Permettant l’expérience du néant cela engendre la reconnaissance de l’oubli de l’être communautaire, et donc le réveil, le sursaut, l’arrivée du « Tiqqun ».

Le Bloom joue là un rôle essentiel dans ce schéma : « nous voyons apparaître un type d’homme dont la radicalité dans l’aliénation précise l’intensité de l’attente eschatologique » (Théorie du Bloom), car c’est finalement « par l’expérience absolue de son aliénation écrivent P. Garrone et D. Caboret, [qu’] il se rend capable de se réapproprier son essence métaphysique et donc de se supprimer comme Bloom ». Cependant dans cette vision les individus sont entièrement réduits à des Blooms, ils ne sont plus ontologiquement que des exemplaires du Spectacle et de la biopolitique, ces derniers constitueraient en quelque sorte la substance (vide) de leurs membres. Rien ne subsiste du sujet. Forcément dans cette conception où l’aliénation est totale, le monde ne peut être que renversé dans sa destruction totale, et le Bloom doit être happé par son être-vers-la-mort. C’est là dans un geste libératoire et purificateur, le moment et le rôle de l’insurrection. Pourtant la perspective est simplement l’opposition d’une vision du monde à une nouvelle vision du monde qui doivent dans l’insurrection et dans la constitution des « communes », s’intervertir. Très marqué par la dialectique nihiliste du prophète kabbaliste Jacob Franck [16] (« Je ne suis pas venu dans ce monde pour votre élévation, mais pour vous précipiter au fond de l’abîme »), c’est-à-dire de l’accomplissement du néant pour voir arriver son dépassement, c’est également toute la conception des « communes » et de « l’insurrection qui vient » qui en est tributaire. L’insurrection est alors la figure finale de cette dialectique : « car le désastre est l’issue du désastre » (Théorie du Bloom, n°1) ou encore « Le Parti imaginaire revendique la totalité de ce qui en pensées, en paroles ou en acte conspire à la destruction de l’ordre présent. Le désastre est son fait » (Thèses sur le Parti imaginaire). Ainsi, pour ce Bloom agrégé avec  d’autres en « communes », « de toute évidence, il n’a pas d’autre fin que de dévaster ce monde, c’est même là son destin, mais il ne le dira jamais. Car sa stratégie est de produire le désastre, et autour de lui le silence » (Thèses sur le Parti imaginaire, n°1). C’est là semble-t-il la proposition d’une révolution portée par le simple désir de vengeance et un goût prononcé pour le morbide, l’insurrection semble sans but, sans finalité, sans son propre dépassement, elle est à elle-même son propre but, et cela suffirait. Non seulement le réalisme catastrophile d’une telle situation peut paraître douteux mais dans son hypothèse, on pourrait penser que ce ne peut être là qu’un changement de pouvoir, et non une transformation véritable du monde qui sape la « domination réelle » (Marx) du capital sur le travail. Cette fascination du présent vu sous le plus mauvais jour, sans concessions ni nuances, explique peut-être que le Comité invisible reste dans le moment révolutionnaire violent, dans l’instant insurrectionnel sans se risquer à proposer des pistes pour ce que pourrait être un monde post-révolutionnaire. Jamais les « communes » semblent être imaginées comme un moment post-révolutionnaire. D’ailleurs, cette violence si on la détache de toute sa justification nihiliste propre à Tiqqun, nous sommes bien conscients qu’elle sera peut-être nécessaire. Mais plutôt que d’être fascinés par cette dernière – dans un désir de vengeance plutôt qu’un désir de vivre ?- c’est à regret que nous serons prêts à y recourir au moment opportun.

                                                  

C’est ici que les descriptions évidentes mais sans nuances faites de notre monde dans L’insurrection qui vient prennent tout leur sens. Le style de l’écriture comme les descriptions suivent le parti pris de montrer au travers d’anecdotes ou de ressentis une somme de choses mauvaises, qui auraient pour résultat implicite de comprendre que tout est mauvais et détestable dans son entièreté. Il suffirait de se rendre compte de cela en buvant jusqu’à la lie la coupe de la désolation, pour effectuer la prise de conscience de ce déploiement total dans le Bloom du vécu du néant, et permettre ainsi au Tiqqun d’arriver. Cependant en prenant l’exact opposé de l’optimisme béat du progressisme servile et de la publicité souriante, on renvoie encore la compréhension de l’économie comme une simple abstraction, une croyance, une interprétation – « l’économie considérée comme magie noire » (Tiqqun, n°1) -, dont il faudrait simplement se défaire et réfuter. Or, rien n’est dit de cette dépendance matérielle obligée à l’économie, où malgré le frelatage automatisé du goût et du contenu des valeurs d’usage, les individus-rouages qui y participent semblent encore trouver des facilités, des avantages et même des satisfactions qu’il serait inutile de nier au vu de la profondeur enracinée de la dépossession. En contrepartie de l’aliénation économique, l’économie reste capable de nous construire un certain « confort » ambivalent et contre-productif [17], du moins de réaliser (plus ou moins, selon l’achèvement de l’économie et l’empoisonnement qui est sa réalité) notre subsistance automatisée sous plastiques et kits de construction IKEA. Plus encore, dans ce nouveau cynisme où au regard de la crise écologique et sanitaire, l’économie ne promet plus rien mais trépigne en nous disant que finalement « c’est ainsi », ce sont encore ces multiples satisfactions et facilités qui nous assoupissent et nous réduisent à de la servilité volontaire envers elle. Ainsi malgré l’aveu bureaucratique des gestionnaires de la crise d’un empêchement dernier à une restructuration complète de la société, les populations ne perdent pas confiance dans les institutions de la vie dominante comme avait pu le penser Illich. A l’intérieur de la crise, on ne voit toujours pas venir « l’inversion radicale des institutions » qui était espérée dans La convivialité, mais au contraire les technocrates et les « partis politiques alternatifs » qui conduisent ou veulent conduire le troupeau au-delà du seuil de d’auto-destruction. C’est là un fait essentiel qui entraîne que toute volonté de noircir le tableau jusqu’à la nausée, frappe tout simplement à côté de l’économie réellement existante. C’est parce qu’ancrée dans nos vies, parce que l’irréalité de sa « métaphysique réelle » (R. Kurz) surgit sur le substrat de son fondement méta-économique réel (qui la sous-tend et dont elle se sert, en l’exploitant – de moins en moins – dans le surtravail), que l’économie est très forte et nous tétanise d’agir alors que sa crise est là dans son évidence, sous nos yeux. Le problème central n’est donc pas un statut de « croyance » à une économie perçue comme une métaphysique, une vue du monde, qu’il faudrait nier en dressant le tableau le plus noir possible. C’est là aussi que le livre peut être seulement distrayant. S’« il faut organiser le pessimisme » disait Walter Benjamin (Sens unique), cela ne nous semble pas suffisant.

          

Commune et insurrection sont intimement liées. On lit que « la commune est l’unité élémentaire de la réalité partisane. Une montée insurrectionnelle n’est peut-être rien d’autre qu’une multiplication de communes, leur liaison et leur articulation ». Car cette appropriation du pouvoir par le peuple qui est prônée, doit être associée à une lutte vis-à-vis du pouvoir en place, dans la ligne chez Tiqqun de la résurrection de la « lutte armée » en vue de la « guerre civile » fonctionnant sur une « opacité offensive » : cela passe par le blocage physique de l’économie (abandon du travail, fraudes, pillage, sabotage, manifs sauvages, etc.) et parce que le pouvoir en place ne se laissera pas faire, l’insurrection se fera contre les forces de l’ordre, et est conditionnée par leur anéantissement (harceler la police, résister à la répression, détruire les fichiers informatiques, s’armer tout en rendant superflu l’usage des armes ce qui est une thèse centrale chez eux [18]).

               Ainsi dans le Parti imaginaire, à côté des Blooms happés par leur être-vers-la-mort qui ravagent le monde par des actes destructifs (tueries, suicides, attentats, etc. [19]), et des membres conscients du groupe Tiqqun qui dans la figure du missionnaire donnent sens et valeur à des pratiques qui a priori en seraient dépourvues, l’enjeu véritable de L’IQV est de créer une nouvelle force à ce Parti en proposant un schéma aux autonomes, aux anarchistes, aux bandes d’ami-e-s qui se constituent à la campagne, en leur proposant de constituer des « communes ». La voile de la stratégie mondiale du Parti imaginaire est alors totalement déployée avec la dernière pierre apportée par ce livre : tout le monde est en place, en rang et bien aligné. L’IQV apparaît alors comme un manuel pour cette « minorité de corps [qui] doivent y prendre la guerre pour objet exclusif de leur existence. Ils seront les guerriers » (« Ceci n’est pas un programme »). Alors chez ce Bloom nihiliste, « rien n’est plus émouvant ; parce que cette absence de soi n’est pas un simple manque, un défaut d’intimité avec soi-même, mais au contraire une positivité ». Positivité qui serait « qu’il veut humaniser sa vocation à la mort ». Nous sommes là au noyau théorique de cette fascination pour la violence et cette dialectique du désastre. Cependant loin d’appuyer sur une critique de la « virilité classique » du guerrier, de chercher à le critiquer et à le contenir [20], l’écriture souvent forte et lyrique de ce livre, appelle à tout soumettre à ce moment de l’insurrection, et l’affrontement avec toute la fascination qui s’y rattache y est présenté comme lumière et plénitude.

             La qualité de l’écriture qui n’est pas le moindre des attraits de ce livre, est aussi un piège, une fascination peut s’exercer dès lors rapidement et faire perdre tout esprit critique. En manquant de prudence, ce livre risque de devenir une sorte de Bible du révolutionnaire-délinquant. D’ailleurs, si nous sommes d’accord pour affirmer que la résistance, c’est de la délinquance, nous refusons de retourner cette formule, et encore plus étendre cette résistance à tous les « actes gratuits » ou désespérés (avec l’épisode de décembre 2005, désormais le Bloom le plus pur c’est le casseur, et la « commune » la plus efficace, la bande de casseurs. Après les attentats de 2001 pensaient les Tiqqun, le Bloom idéal était alors le musulman acculé au terrorisme par l’occidentalisation…). Certes ce sont dans les périphéries où existent les plus grandes injustices et où persistent en même temps des liens communautaires, que se passent les velléités insurrectionnelles les plus grandes. Mais la figure du banlieusard en Nike et BMW ne doit pas être mystifiée. Combien sont-ils dans ces quartiers à vouloir transformer radicalement le monde ? Ce sont aussi pour certains des individus qui ont parfaitement intériorisé les normes dominantes et qui souhaitent arriver en haut, en faisant fi du fait que cela veut dire en laisser en bas. Par ailleurs, certains amalgames sont un peu rapides : comparer Bassora et la Seine-Saint-Denis demande sans doute quelques explications.

             Face à cette nostalgie qui se fascine pour les années de plomb et toutes leurs bandes de luttes armées et pathologies criminelles comme la « Manson Family » – nostalgie qui pousse Tiqqun et ses proches jusqu’à y reconnaître leurs ancêtres [21] -, « il faut aussi résister à une tendance écrivent J. Guigou et J. Wajnsztejn, très présente chez les jeunes ‘‘ radicaux ’’, à vouloir réduire 68 à l’utilisation qui peut en être faîte aujourd’hui. C’est une tendance qui finalement se préoccupe peu de ce qui s’est passé et de l’interprétation située qu’on peut en faire, avec le recul. Il ne s’agit alors, dans une optique très activiste, que d’en reprendre quelques recettes et les appliquer. Pour ne prendre que quelques exemples (…), les réactions plus ou moins individuelles ou de groupe contre la police puiseraient leur modèle dans les batailles rangées contre la police dans les années 60-70, etc. Chaque fois, ce qui est oublié, c’est le contexte de lutte, le travail préparatoire des assemblées étudiants-ouvriers, l’insubordination ouvrière des jeunes prolétaires 0S, à la fois isolés parce que déracinés mais en même temps soudés par leur proximité de masse dans les grandes forteresses ouvrières (…) Mais aujourd’hui, nous ne sommes plus dans le même registre puisque c’est la violence individuelle ou de mini groupes qui semblent chercher à provoquer l’ébranlement, sans attendre que cette violence viennent s’ancrer sur des bases plus solides. On est parfois assez proche des raisonnements de la RAF allemande sur la nécessité de créer des actes exemplaires en l’absence d’un réel mouvement de lutte radical (…) C’est parce qu’il n’ y a pas (encore) cette force collective (…), que l’acte exemplaire n’apparaît que comme un acte artificiel correspondant à la volonté plus ou moins spectaculaire de ‘‘ faire un coup ’’ ou d’exercer un rituel comme dans les tentatives maintes fois répétées d’occuper la Sorbonne » [22]. Pour l’heure, la violence que l’on pourrait opposer à la Méga-machinisation de nos vies, dévoile comme écrivait J. Ellul, ce qu’est devenue la politique, ici et maintenant : cette violence exprime la haine absolue du pouvoir absolu. Car si la puissance étatique tend vers l’absolu, les moyens pour la combattre ne peuvent plus rester relatifs. La « lutte armée » dans sa forme aveugle et les moyens démesurés des Etats ne sont plus que des frères ennemis, des formes immanentes à une même logique de totalisation.

 

Ð

 

La catastrophe comme aubaine :
Un insurrectionnalisme messianique.

 

 

De plus si le livre développe une stratégie insurrectionnelle de « bandes » à la Mad Max, il cherche après avoir décrit une véritable ambiance de fin d’un monde sans nuances, à tirer parti de l’effondrement présent : « Attendre encore est une folie. La catastrophe n’est pas ce qui vient, mais ce qui est là », « c’est moins sur les crises ‘‘ naturelles ’’ qu’il faut compter que sur les crises sociales »). Pour cela il faut jouer la carte de la « multiplicité de groupes, de comités, de bandes pour organiser l’approvisionnement et l’autodéfense d’un quartier, voir d’une région en soulèvement ». La crise future rendant le système extrêmement vulnérable comme la montré par exemple l’épisode de l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans [23], c’est alors une aubaine pour transformer le monde, elle est même présentée comme la dernière chance de révolution. Il y a désormais un recours systématique de la stratégie révolutionnaire dans sa projection dans le moment apocalyptique du déclin et de la chute de l’économie, il semble là qu’on cherche toujours à reproduire artificiellement dans l’ailleurs espéré d’une « uchronie », les affrontements qu’on désespère de voir surgir dans la société présente. Le moment de la crise catastrophique ou de la future crise sociale, est attendu alors comme le moment de la venue du Messie de l’insurrection, et tous s’y préparent. C’est toute cette vision apocalyptique au niveau écologique comme social, à l’évidence non interrogée, qui soutient la stratégie insurrectionnelle et les éléments de sa mise en place. Le cadre de l’insurrection est placé dans cette téléologie implacable, où l’avenir apocalyptique est dissimulé dans le présent, l’avenir ne résultant plus directement de l’immanence de nos actions présentes, délibérées ou involontaires. En ce sens, nous avons là un insurrectionnalisme de « crise », une nouvelle catastrophilie. On pourrait alors souscrire à cette remarque de R. Riesel et J. Semprun à propos de ce livre, écrivant que ses rédacteurs « qui se déclarent plus portés à l’organisation et à l’ ‘‘ expérimentation de masse ’’, voient dès maintenant dans la décomposition de toutes les formes sociales une ‘‘ aubaine ’’ : de même que pour Lénine l’usine formait l’armée des prolétaires, pour ces stratèges qui misent sur la reconstitution de solidarités inconditionnelles de type clanique, le chaos ‘‘ impérial ’’ moderne forme les bandes, cellules de base de leur parti imaginaire, qui s’agrégeront en ‘‘ communes ’’ pour aller vers l’insurrection » [24].

S’il n’est pas question d’opposer à ce catastrophisme messianique, un autre schéma hégélien (la matrice prolétarienne des stades successifs) qui attendrait de voir le train de la réalisation de quelque chose pour en connaître le dépassement, nous pensons que quel que soit en effet la mort lente de l’économie et ses derniers râles écologiques qui pourraient bien l’emporter avec eux, nous sommes nous-mêmes l’économie, et il y a forte chance que le spectacle de son écroulement, avec nous dessous, n’ait rien sur le moment de réjouissant ni ne donne l’envie de se révolter, au contraire… (pensons à ce qu’est devenu le mouvement anarchiste en août 1914). C’est bien parce que nous n’avons pas envie de crever nous aussi dessous, qu’une sécession – et d’abord avec le travail-marchandise – est et doit être pensée, construite et engagée concrètement, ici et maintenant. Mais trouver là une aubaine pour une insurrection, n’est guère réaliste ni enthousiasmant. Non seulement un ennemi quand il est blessé à mort est d’autant plus redoutable dans ses moyens de répression, mais on sait aussi que s’il sait détruire beaucoup de choses, il en construit aussi.

 

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D’autres développements dans ce livre sont aussi très stimulants, notamment sur la constitution de communes en relative auto-suffisance pour construire des rapports individuels propres, notamment en groupe (pour faire cependant une « économie de guerre »…). La commune serait alors là pour « dissoudre la question des besoins. Elle veut briser, en même temps que toute dépendance économique, toute sujétion politique, et dégénère en milieu dès qu’elle perd le contact avec les vérités qui la fondent ». Pour se faire la commune viserait à s’organiser pour ne plus travailler dans le cadre du travail-marchandise. A côté d’une certaine autosuffisance relative de la commune, les rédacteurs acceptent alors toutes sortes de compléments : par exemple une « nécessaire disposition à la fraude », tandis que « la question du travail ne se pose qu’en fonction des autres revenus existants ».

De plus parce que la question de la réappropriation des savoirs et savoir-faire pour l’autosuffisance relative est centrale pour eux aussi [25], il faut également prendre en compte qu’« un ensemble de savoirs et techniques n’attend que d’être pillé et arraché à son emballage moraliste, caillera ou écolo. Mais cet ensemble n’est encore qu’une partie de toutes les intuitions, de tous les savoir-faire, de cette ingéniosité propre aux bidonvilles qu’il nous faudra bien déployer ». « Il ne faut pas négliger tout ce qu’au passage certains métiers, formations ou postes bien placés procurent de connaissances utiles ». A ce sujet d’ailleurs, la perspective n’est également et heureusement pas puriste. Tout en continuant aujourd’hui à travailler pour de l’argent (communisation des salaires, temps auto-réduits, etc.), nous pourrions utiliser nos vacances non pas à des loisirs, mais à former d’autres personnes dès que l’on se sent capable de transmettre une pratique essentielle pour sortir de l’économie, mais aussi pour se former soi-même à l’autoconstruction en paille, techniques de combat, pratiques potagères, etc. Car « il s’agit de savoir se battre, crocheter des serrures, soigner des fractures aussi bien que des angines, construire un émetteur radio pirate, monter des cantines de rue, viser juste, mais aussi rassembler les savoirs épars et constituer une agronomie de guerre, comprendre la biologie du plancton, la composition des sols, étudier les associations de plantes et ainsi retrouver les intuitions perdues, tous les usages, tous les liens possibles avec notre milieu immédiat et les limites au-delà desquelles nous l’épuisons ».

 

C’est certes un ouvrage stimulant qui fera probablement date, notamment les parties détachées de toute la conception cathartique propre à l’ontologie heideggerienne, sur « les communes ». La perspective de la séparation, de la sécession, de l’exit, du « marronage », bref de la sortie de la société techno-marchande, est donc aussi la notre, mais ce n’est pas une sécession contre, c’est une sécession pour quelque chose qui ne soit pas seulement destructif, mais justement qui relève de ce qu’un auteur appelle, la « substruction » [26] (à la fois subversif et constructif). Un recul critique – et nous n’avons voulu ici qu’apporter notre pierre à une critique des textes de Tiqqun – vis-à-vis de cet ouvrage dans les milieux anarchistes, autonomes, conseillistes, marxiens ou écologistes, est nécessaire tellement l’opération de séduction semble bien menée. Un recul critique, parce que nous ne voulons ni d’une nouvelle idéologie ni d’une nouvelle religion.

 

JV. et Clément H, été 2008.

 


[1] Historiquement, l’ « ultragauche » est formée des courants d’origine communiste (et non anarchiste) qui refusèrent très tôt la conception développée par Lénine et ses amis d’un parti d’avant-garde, seul apte à diriger le prolétariat vers sa libération, tout comme ils s’opposèrent à un parti social-démocrate cogérant la société avec le patronat et rejetèrent le parlementarisme. On a parlé d’ « ultra-gauche » au sujet de différents courants : la gauche germano-hollandaise, le conseillisme (Anton Pannekoek, Paul Mattick, Castoriadis, Lefort, le situationnisme quand il a repris la solution des conseils, même si l’IS développe des réflexions totalement autonomes) et le bordiguisme. Bourré d’erreurs et organisant souvent la confusion, le seul ouvrage qui comble un vide reste pourtant celui de C. Bourseiller, Histoire générale de l’ultra-gauche, Denoel, 2003. La mouvance « autonome » est elle aussi à distinguer de l’anarchisme et de l’ultra-gauche, voir les deux mémoires d’histoire de Sébastien Schifres, sur La mouvance autonome en France de 1976 à 1984 sur le site : < http://sebastien.schifres.free.fr/>

[2] L’insurrection qui vient s’annonce ainsi comme un ouvrage répétant et poursuivant notamment le texte « Ceci n’est pas un programme » : « Dans ces conditions, le passage des luttes sur les lieux de travail aux luttes sur le territoire, la recomposition d’un tissu éthique sur la base de la sécession, la question de la réappropriation des moyens de vivre, de lutter et de communiquer entre nous, forment un horizon inatteignable tant que ne sera pas admis le préalable existentiel de la separ/azione. Separ/azione signifie : nous n’avons rien à voir avec ce monde. Nous n’avons rien à lui dire, ni rien à lui faire comprendre. Nos actes de destruction, de sabotage, nous n’avons pas besoin de les faire suivre d’une explication dûment visée par la Raison humaine. Nous n’agissons pas en vertu d’un monde meilleur, alternatif, à venir, mais en vertu de ce que nous expérimentons d’ores et déjà, en vertu de l’irréconciliabilité radicale de l’Empire et de cette expérimentation, dont la guerre fait partie. Et lorsque à cette espèce de critique massive, les gens raisonnables, législateurs, les technocrates, les gouvernants demandent : ‘‘ Mais que voulez-vous donc ? ’’, notre réponse est : ‘‘ Nous ne sommes pas des citoyens. Nous n’adopterons jamais votre point de vue de la totalité, votre point de vue de la gestion. Nous refusons de jouer le jeu, c’est tout. Ce n’est pas à nous de vous dire à quelle sauce nous voulons être mangés. ’’ La principale source de notre paralysie, ce avec quoi nous devons rompre, c’est l’utopie de la communauté humaine, la perspective de la réconciliation finale et universelle », Tiqqun, vol. 2, 2001, p. 250.

[3] Le texte anonyme l’Appel est disponible sur : < http://1libertaire.free.fr/Appel01.html >; la brochure Rupture de Simon, 2006, sur : < http://1libertaire.free.fr/BrochureRupture.html >

[4] Comme seul le fondement de la thèse sur la proposition de la « communauté qui vient » nous intéresse, nous ne commentons pas les développements sur la « communauté terrible ».

[5] cf. Tiqqun, Théorie du bloom, La fabrique, 2004.

[6] Il faut ici renvoyer à la lecture de D. Caboret et P. Garrone, Avant-garde et mission…la tiqqounerie, 1999, disponible à l’adresse internet suivante : < http://laguerredelaliberte.free.fr/doc/tiqq.pdf >, qui développent la filiation à Heidegger, à la kabbale lourianique et aux nihilistes politiques. Parce qu’écrit en 1999 suite à la parution du n°1 de Tiqqun, ce texte n’aborde pas la critique d’une autre des sources du groupe qui apparaîtra très nettement en 2001 avec le n°2 de la revue : Michel Foucault. J.-M. Mandosio aborde ce côté-là de la critique de Tiqqun dans le chapitre « Longévité d’une imposture : Michel Foucault » de son livre D’or et de sable, éd. Encyclopédie des nuisances, 2008.

[7] « Une telle croyance confère à l’homme un pouvoir démesuré sur les entités cosmiques et sur la divinité elle-même » précise le Dictionnaire critique de l’ésotérisme, dir. Jean Servier, PUF.

[8] Tiqqun, « Introduction à la guerre civile », n°2, 2001. On dira là, dans cette conception philosophique déconstruisant « la » communauté pour la renvoyer dans le fondement supposé moins idéaliste des « rapports singuliers », que les auteurs de Tiqqun n’ont qu’opéré une translation de l’idéalisme, de la « communauté » vers les « rapports singuliers » (« rapports » devenus des tierces personnes morales et agissantes, c’est-à-dire en les invoquant, eux aussi, incantatoirement et de manière inlassable). A l’inverse, on pourrait penser que « la substance des relations dans lesquelles l’individu est pris écrit Michel Henry n’est jamais que sa propre substance, les rapports dans lesquels s’inscrit sa vie individuelle lui appartiennent, ce sont les rapports et les déterminations de cette vie elle-même. Je cite L’idéologie allemande : ‘‘ les conditions d’après lesquelles les individus sont en relations les uns avec les autres sont des conditions faisant partie de leur individualité, elles ne sont rien qui leur soit extérieur ’’. Et Marx ajoute quelques lignes plus loin : ‘‘ Ce sont les conditions de leur propre activité et elles sont produites par cette propre activité. ’’ Parce que les relations sociales sont intérieures à l’individu et ne désignent rien d’autre que certaines modalités de sa vie personnelle, l’idée d’une détermination [ontologique s’entend] de l’individu par le ‘‘ social ’’ apparaît immédiatement absurde. Elle présuppose l’abstraction du social, son hypostase hors de l’individu comme une réalité différente de lui et l’établissement alors d’une relation de causalité externe entre cette prétendue réalité sociale et l’individu lui-même. Toutes les déterminations subjectives individuelles et concrètes sont ainsi arrachées au lieu de leur réalité originelle, projetées dans le ciel du mythe où elles déploient dans l’abstraction une existence nouvelle et se proposent à nous à titre de ‘‘ conditions objectives’’ ». De plus chez Tiqqun (comme chez F. Guattari ou M. Foucault), cette insistance sur les « relations » ou les « rapports », est une vieille définition de la réalité dernière comme essence dialectique, où finalement la réalité dernière est entre les éléments reliés ou rapportés entre eux. Pour le Marx de M. Henry, « ce n’est jamais la contradiction, l’opposition qui est première, mais bien au contraire les termes entre lesquels la contradiction est dîte s’instituer, et ces termes eux-mêmes ne sont jamais des entités générales, des classes, des structures mais au contraire des réalités particulières, déterminées, singulières. Ce sont ces réalités particulières qui sont premières et tout ce qui se passe dans l’expérience, les heurts et les conflits qui s’y produisent, les équilibres plus ou moins durables qui s’y installent, ne sont jamais que les effets de ces réalités et de leurs déterminations propres, leur point de rencontre », M. Henry, Le socialisme selon Marx, Sulliver, 2008, « Introduction à la pensée de Marx », p. 10-11. « Mais ‘‘ s’éprouver soi-même ’’ à la manière d’une souffrance n’a rien à voir avec la tautologie morte du A=A du sujet formel et vide de l’idéalisme allemand ni avec le ‘‘ Je suis moi ’’ de Husserl. S’éprouver soi-même veut dire pour la souffrance [on pourrait dire de même avec la jouissance, comme dans l’orgasme] parvenir en soi, se charger de son contenu propre, se subir soi-même, se souffrir soi-même dans un souffrir plus fort que toute liberté », dans « Eux en moi : une phénoménologie », M. Henry De la phénoménologie, tome 1, PUF, 2003, p. 201.

[9] Article de Jacques Guigou, « Tiqqun ou une rhétorique de la remontrance », 2006, sur < http://1libertaire.free.fr/JGuigou01.html >. Une des premières actions prédicatrices du groupe étant par exemple un « sermon » sur la place de la Sorbonne (le texte du sermon est publié dans le n°1).

[10] P. Garrone et D. Caboret commentent cela quand ils écrivent qu’ « il est donc caractéristique qu’en dévoilant l’essence métaphysique du monde, elle [la Tiqqounnerie] ne peut le combattre qu’en tant que catégorie philosophique, c’est-à-dire en tant qu’adversaire de même condition qu’elle. Aussi, a-t-elle trouvé l’expression exacte pour qualifier son activité, lorsqu’elle affirme qu’elle lutte uniquement contre une ‘‘ interprétation ’’. Egarée dans ses périlleux exercices scolaires, elle ne peut annoncer aux hommes leur libération que sous la forme d’un postulat moral : troquer leur conscience actuelle contre la conscience véritable », c’est-à-dire l’absolutisation de la communauté comme essence en dernière instance de l’individu, op. cit. (nous soulignons).

[11] Cf. Michel Henry, Marx. Une philosophie de la réalité, tome 1, Gallimard, 1991 (1976).

[12] « Il y a une énorme contradiction entre ce qu’ils [les militants] prétendent désirer et la misère et l’inefficacité de ce qu’ils font (…) Bien qu’insatisfait, le militant reste incapable de reconnaître et d’affronter ses désirs. (…) Militer, ce n’est pas s’accrocher à la transformation de sa vie quotidienne, ce n’est pas se révolter directement contre ce qui opprime, c’est au contraire fuir ce terrain. Or ce terrain est le seul qui soit révolutionnaire pourvu que l’on sache que notre vie de tous les jours est colonisée par le capital et régie par les lois de la production marchande. (…) En militant, il donne du poids à son existence, sa vie retrouve un sens. Mais ce sens, il ne le trouve pas en lui-même dans la réalité de sa subjectivité, mais dans la soumission à des nécessités extérieures. De même que dans le travail il est soumis à un but et à des règles qui lui échappent, il obéit en militant aux « nécessités de l’histoire ». (…) L’activité du militant n’est pas le prolongement de ses désirs, c’est parce qu’elle obéit à une logique qui lui est extérieure (…) Leur solution n’avance jamais, parce que lorsque les militants se les posent, ils se les posent comme séparées de leur vie », dans Le militantisme, stade suprême de l’aliénation, vol. 1, 1972.

[13] P.M., Bolo’Bolo, L’éclat, 2003.

[14] Ainsi un auteur écrit à la suite de son périple dans plusieurs « communes hippies » en Californie en 1969 : « Je ne pouvais déceler aucun dénominateur commun. Aucune commune ne ressemblait à la précédente. La simple définition à laquelle j’avais pensé (vivre ensemble et partager un but commun) recouvrait des réalités si diverses qu’elle en arrivait à ne plus avoir aucun sens. L’objectif commun peut par exemple être seulement de s’amuser. Je découvris que ce que les gens faisaient, lisaient, croyaient, espéraient, c’est cela qui était le plus important, et c’était moins l’expression d’une vie en commun que d’une culture hippie. A partir de cette constatation, je commençai à y voir clair : les communes sont le résultat d’une culture (…) Les communes sont créées et soutenues par une culture. Elles sont créées et soutenues parce qu’elles sont un mécanisme du pouvoir collectif qui aide cette culture à survivre. C’est pourquoi les communes sont rarement ‘‘ la chose en elle-même ’’. Elles sont la manifestation d’une culture qui veut survivre », Bob Fitch, « Les communes et la culture hippies », revue Esprit, octobre 1970, p. 505.

[15] P. Garonne et D. Caboret, op. cit.

[16] « Il ne fait maintenant plus aucun mystère que Julien Coupat, par l’idée d’une mission à accomplir, est marqué jusqu’au ridicule par les sentences de Franck », P. Garrone, D. Caboret, op. cit.

[17] « Dans un certain sens, c’est l’industrialisation, plus que l’homme, qui a profité des progrès de la médecine : les gens sont devenus capables de travailler plus régulièrement dans des conditions plus déshumanisantes », Illich, La convivialité, Seuil, 1973, p. 16.

[18] Cette idée que le fait d’être armé peut rendre superflu d’utiliser les armes, est présentée comme une logique de dissuasion : « Lorsqu’en mars 1977, 100 000 personnes manifestent à Rome parmi lesquels 10 000 sont armées et qu’à l’issue d’une journée d’affrontements aucun policier ne reste sur le carreau quand cela eût été si facile de faire un massacre, on perçoit un peut mieux la différence qu’il y a entre l’armement et l’usage des armes. Être armé est un élément du rapport de force, le refus de demeurer abjectement à la merci de la police, une façon de s’arroger notre légitime impunité », dans « Ceci n’est pas un programme », op. cit., p. 254.

[19] Il y a une fascination devant la violence gratuite chez Tiqqun, qui n’est encore pas nouvelle : « Rien ne peut expliquer l’absence systématique de remords chez ces criminels (K. Kinkel par exemple), sinon le sentiment muet de participer à une grandiose œuvre de saccage. De toutes évidence, ces hommes en eux-mêmes insignifiants sont les agents d’une raison sévère, historique et transcendante qui réclame l’anéantissement de ce monde, c’est-à-dire l’accomplissementde son néant », (Thèses sur le parti imaginaire, n°1). « On trouvait déjà dans le n°1 de Tiqqun l’apologie des ‘‘ carnages, suicides et dérèglements divers ’’ (…). Tant Foucault [avec Pierre Rivière] que Tiqqun s’inscrivent dans une tradition littéraire bien française d’exaltation du crime dépourvu de mobile apparent, des fantasmes d’Andre Gide sur l’ ‘‘ acte gratuit ’’ (Les Caves du Vatican, 1914) aux spéculations de Maurice G. Dantec sur les tueurs en série (Les Racines du mal, 1995), en passant par la célèbre exhortation d’Andre Breton : « l’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule » (Manifeste du surréalisme, 1924) », dans Jean-Marc Mandosio, D’or et de sable, Encyclopédie des nuisances, 2008, p. 233 ; sur Tiqqun cf. p. 231-236. On lit aussi dans La théorie du Bloom, au sujet de Richard Durn : « La contradiction entre l’isolement, l’apathie, l’impuissance, l’insensibilité du Bloom d’un côté et de l’autre son cassant besoin de souveraineté ne peuvent qu’amener plus de ces gestes absurdes, meurtriers… ».

[20] « Dorénavant, la machine de guerre [pour faire la révolution] devra se défendre non seulement des attaques hostiles, mais aussi de la menace que sa minorité guerrière ne se sépare d’elle (…) Etablit un rapport majeur à la violence veut seulement dire, pour nous, établir un rapport majeur à la minorité des guerriers (…). Le guerrier n’est pas une figure de la plénitude (…). Le guerrier est une figure de l’amputation. Le guerrier est cet être qui n’accède au sentiment d’exister que dans le combat, dans l’affrontement avec l’Autre ; cet être qui ne parvient pas à se procurer par lui-même le sentiment d’exister. Rien n’est plus triste, au fond, que le spectacle de cette forme-de-vie qui, dans chaque situation, attendra du corps-à-corps le remède à son absence à soi (…) Le guerrier est une figure de l’inquiétude et du ravage. A force de n’être pas là, de n’être que pour-la-mort, son immanence est devenue misérable, et il le sait », dans « Ceci n’est pas un programme », op. cit., p. 254-255.

[21] « Là où le mouvement ouvrier avait depuis longtemps été liquidé, comme aux Etats-Unis ou en Allemagne, il y eut un passage immédiat de la révolte étudiante à la lutte armée, passage où l’assomption de pratiques et de tactiques propres au Parti Imaginaire fut souvent masquée par un vernis de discours socialiste voire tiers-mondiste. Ce fut en Allemagne, le mouvement du 2 juin, la Rote Armee Fraktion (RAF) ou les Rote Zellen, et aux Etats-Unis le Black Panther Party, les Weathermen, les Diggers ou la Manson Family, emblème d’un prodigieux mouvement de désertion intérieure », Tiqqun, n°2, « Parti imaginaire et mouvement ouvrier », p. 241.

[22] J. Guigou et J. Wajnsztejn, « Compléments à Mai 68 et le Mai rampant italien », juillet 2008, disponible à l’adresse : < http://membres.lycos.fr/tempscritiques/texte.php?ordre=34 >

[23] Ainsi, au sujet de l’ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans, des insurrectionnalistes américains écrivent : « Nous sommes en train de vivre une des plus grandes perturbations de l’économie capitaliste et l’ordre social depuis peut-être les rébellions urbaines de Los Angeles qui ont secoué le pays en 1992. (…)Les autorités sont démoralisées : Un tiers de la police de la Nouvelle Orléans a déserté et le reste opère avec des véhicules, du carburant, des armes et des communications limités, les membres de l’armée s’interrogent de façon ouverte sur leurs interventions à la fois à la N.O. et en Irak, le maire de la N.O. s’est effondré en pleurs publiquement…La foi et la confiance en les autorités fédérales et d’état s’évaporent au fur et à mesure que les aides et ressources de sauvetage sont bizarrement absentes ou ailleurs. (…)Le dégoût du gouvernement, et peut-être même de l’idée de gouvernement, croît.Les actes illégaux sont de plus en plus défendus, appréciés. Beaucoup d’Américains ordinaires sont en train de casser leur routine légaliste en justifiant le pillage. Comme la définition du crime (et de la survie) se déplace, les agents du contrôle social commencent à faiblir. (…)Le système peut-il être surchargé jusqu’au point d’effondrement ? Comment pouvons-nous le mieux participer dans ces moments de crises ? (…) Si maintenant c’est le moment, alors que faire ? » Cf. la brochure Autour de la catastrophe Katrina à la Nouvelle-Orléans. De sa gestion par l’Etat et de l’organisation autonome et collective pour la survie : < http://infokiosques.net/spip.php?article444 >

[24] René Riesel et Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, Encyclopédie des nuisances, 2008, p. 41-42.

[25] On notera d’ailleurs l’existence depuis 1971 de la collection « l’encyclopédie d’Utovie » entièrement tournée vers la transmission des savoirs et techniques pour l’autoconsommation, l’autoconstruction et l’autofabrication, et qui compte aujourd’hui plus d’une 70 petites brochures aux informations pratiques et précises. Cf. Le site : < www.utovie.com >. Dans un même registre le groupe d’autonomes parisiens « Hobolo » dispose de toute une bibliothèque bien fournie (voir sur le site infokiosque.net).

[26] « La Machine Travail Planétaire (MTP) doit être démantelée soigneusement car nous ne voulons pas mourir avec elle. N’oublions pas que nous sommes une partie de la Machine et qu’elle fait partie de nous-mêmes. Nous ne pouvons détruire que notre rapport à la Machine. ‘‘ Subversion ’’ signifie changement des rapports entre nous (les trois catégories de travailleurs) et face à la Machine (qui, à son tour, se présente à chaque catégorie de travailleurs comme un système globalisant). Il s’agit de subversion et non d’attaque, car nous sommes à l’intérieur de la Machine et c’est à partir de là que nous devons la bloquer. Nous ne nous présenterons pas comme un ennemi de l’extérieur. Il n’y aura pas de front, ni de quartier général, encore moins d’uniformes. Utilisée seule, la subversion n’est pas une solution, elle nous permet de paralyser un certain secteur de la Machine, de détruire une de ses fonctions, mais la Machine sera toujours capable de reconstruire une fonction isolée et de s’imposer de nouveau. Nous devons remplir chaque espace conquis par la subversion avec quelque chose de nouveau, quelque chose de constructif. Nous ne pouvons pas espérer éliminer d’abord la Machine et, une fois en place libre, établir BOLO’BOLO : nous arriverions toujours trop tard. Des éléments provisoires de BOLO’BOLO, des rameaux de sa structure doivent occuper tous les interstices libérés, les espaces abandonnés, les zones déjà conquises. Ils préfigurent ainsi les nouvelles relations. La construction doit être combinée avec la subversion pour former un processus unique : la substruction (ou con-ver-sion si l’on préfère). La construction ne doit jamais être un prétexte pour renoncer à la subversion. A son tour, la subversion isolée ne produit que feu de paille, des dates historiques et des héros, mais ne laisse pas de résultats sur le terrain. Construction et subversion prises isolément sont, l’une et l’autre, une manière de collaboration tacite ou explicite avec la Machine », P.M., Bolo’bolo, éditions L’éclat, 1998, p. 60

L’insurrection qui revient

 Posted by on 23 octobre 2014 at 11 h 19 min  Actualité nationale, Luttes sociales  Commentaires fermés
oct 232014
 
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Déjà beaucoup de buzz médiatique autour du nouvel ouvrage du Comité invisible. Voilà un article, si intérêt pour les autres, à vous de chercher.

Quelques textes critiques de ce courant en préambule :

http://sous-la-cendre.info/wp-content/files/iqv_-_construction_identitaire_et_alternative_existentielle.pdf

http://non-fides.fr/?Notes-de-lecture-sur-L

http://laguerredelaliberte.free.fr/rev3/rev3art1.php

http://sous-la-cendre.info/2473/perspectives-revolutionnaires-ou-insurrection-de-papier

Déjà annoncé sur les réseaux sociaux, A nos amis, le nouvel opus du « Comité invisible », sortira le 21 octobre en librairie (La Fabrique, 242 p., 10 €). Sept ans après L’Insurrection qui vient, livre attribué à Julien Coupat au moment de l’« affaire Tarnac », cet ouvrage, que Le Monde a pu lire,s’en présente comme le prolongement.

Plus épais, plus hétérogène, plus théorique aussi, l’ouvrage, dont la traduction est en cours en huit langues (anglais, japonais, farsi, chinois, hébreu,…), manifeste l’ambition de susciter le même retentissement que L’Insurrection qui vient. Comme lui, il est issu d’un collectif anonyme, le Comité invisible ; comme lui, il affiche une prose d’inspiration anarchiste, proche du style des situationnistes : « Nous n’avons renoncé ni à construire des mondes ni à attaquer celui-ci », lit-on dès les premières pages.

Nul ne prédisait que L’Insurrection qui vient, publié au printemps 2007 aux éditions La Fabrique, sortirait de la galaxie des publications confidentielles pour devenir un succès de librairie, dépassant aujourd’hui les 45 000 exemplaires ; ni qu’il finirait, en 2010, dans le top 100 des livres les plus vendus aux Etats-Unis. Il a fallu pour cela que ce petit livre, issu de la gauche radicale, signe d’un renouveau du mouvement autonome vivifié par les manifestations contre le CPE, se transforme en un élément à charge.

Après le sabotage de trois lignes TGV le 8 novembre 2008, il fut lu, au premier degré, par les services de la sous-direction antiterroriste. L’un de ses exemplaires ayant été retrouvé à Tarnac, ce « manuel de l’insurrection de l’ultragauche », selon les termes du ministère de l’intérieur, devient alors la preuve centrale à la fois de l’intention « terroriste » des mis en examen (Julien Coupat et huit autres personnes) et de leur rôle dans le sabotage des lignes SNCF. Le 31 décembre 2008, il est versé, dans son intégralité, au dossier. Son éditeur, Eric Hazan, est auditionné en avril 2009.

INCANDESCENCE PAMPHLÉTAIRE

Depuis le 14 avril 2014, le dossier est clos. Le nouvel ouvrage ne contient d’ailleurs aucune allusion explicite à Tarnac. Quelques lignes seulement sur le sabotage, dont il est rappelé qu’il n’a en soi « rien de révolutionnaire ». On y retrouve en revanche ce mélange de lyrisme prophétique et de rhétorique abstraite qu’affectionne le « Comité invisible ».

A nos amis débute sur un constat, confirmant a posteriori l’oracle : « Les insurrections, finalement, sont venues ». Mais il dresse plutôt un bilan de ces mouvements, se présentant, pour partie, comme une réflexion sur les défaites, nourrie des expériences du collectif faites partout sur le globe, et notamment en Grèce. Se voit incriminée une fétichisation de la démocratie directe et du vote, et renouvelée une ferme opposition à toute forme de « gouvernement » :« Le contraire de la démocratie, ce n’est pas la dictature, c’est la vérité. C’est justement parce qu’elles sont des moments de vérité, où le pouvoir est nu, que les insurrections ne sont jamais démocratiques ».

Outre cette incandescence pamphlétaire, l’ouvrage, qui emprunte comme le précédent à des influences intellectuelles diverses, approfondit des thèmes circulant dans les milieux autonomes (la « crise » considérée comme un mode de gouvernement, l’éloge de la « commune » comme base d’où « affronter ensemble le monde »…) et en fait émerger d’autres (la centralité de la question des techniques et de la figure du hacker). Dépourvu de références explicites à la prise des armes, appelant à un « débat international », ce nouveau texte ne devrait pas, cette fois, occasionner d’erreur d’aiguillage.

 

Julie Clarini

La deuxième droite

 Posted by on 15 octobre 2014 at 10 h 36 min  Actualité nationale, Chômage / Précarité / Travail / Syndicalisme / Capitalisme  Commentaires fermés
oct 152014
 
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Entretien avec Jean-Pierre Garnier réalisé en 2013, dans lequel il revient sur l’ouvrage qu’il a co-écrit après l’arrivée de la gauche au pouvoir en 81, intitulé « la deuxième droite » (réédité en 2013). Retour sur cette arrivée au pouvoir donc, mais avec des allers-retours sur la situation actuelle, avec ce rappel: la fonction de la gauche dans le capitalisme est de faire passer les réformes que la droite ne parviendrait pas à faire passer, d’où son nom de « deuxième droite ».

http://cinemamilitant.hautetfort.com/archive/2013/07/27/la-deuxieme-droite.html

 

sept 292014
 
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Blog de la revue Maelstrom:

http://blogmaelstrom.wordpress.com/

À crise extraordinaire, revue peu ordinaire. Maelstrom, publication à numéro unique, est née du besoin de saisir les enjeux de ce qu’on appelle communément la « crise ». Par le libre jeu de la réflexion et du débat, elle réunit, bien loin des partis politiques, des analyses de collectifs et de personnes animés par la volonté de mettre à mal les discours convenus sur la marche du monde. Et ainsi d’alimenter la critique de celles et ceux qui n’entendent pas courber l’échine, qui refusent d’être reduits à de simples marchandises négociables sur le marché du travail et qui s’emploient à attiser le désir de transformation sociale.

Maelstrom, qui paraît en plusieurs langues est un espace d’échanges transnational, car c’est au-delà des cadres nationaux, trop étroits, qu’il s’agit de comprendre les tumultes actuels et de penser la transformation du monde. L’intention est ici de se pencher à la fois sur les conséquences sociales de la crise, les plans de paupérisation qu’on dit d’austérité, ainsi que sur les luttes qui y ont fait face partout en Europe ces dernières années. Des luttes auxquelles ont pu prendre part les contributeurs de Maelstrom, depuis Athènes, Barcelone, Lille, Murcia, Paris, depuis l’Allemagne ou encore le Portugal.

Quelque chose de majeur est en train de se jouer et nous ne pouvons que constater l’inaptitude des politiciens et de leur porte-voix médiatiques à comprendre ou à rendre compte de la nature de cette crise. Nous sommes noyés sous une pluie de chiffres, de courbes et de prévisions contradictoires sans que ne soient jamais posés le pourquoi et le comment nous en sommes arrivés là. Seul le raz-de-marée d’une finance cupide et immorale est désigné comme étant à l’origine du mal. Les projets de sortie de crise ne suggèrent alors qu’un peu de morale pour un hypothétique retour à l’état antérieur… celui-là même qui a conduit à la situation présente !

En rupture avec ces discours empreints de nationalisme, les textes rassemblés ici partent d’un constat commun : cette crise n’est pas le résultat d’une mauvaise gestion des institutions financières, d’une mauvaise intendance de certains gouvernements ou du pillage de certains pays par d’autres. Cette crise est le produit de la dynamique capitaliste.

Elle agit comme un révélateur qui met en exergue la violence structurelle du système. Elle exacerbe le mouvement contradictoire par lequel l’accumulation du capital est accumulation de pauvreté. C’est l’heure de l’épuration, avec d’un côté les fusions et mégafusions d’entreprises, et de l’autre l’appauvrissement des populations permettant une baisse du coût du travail. Ce qui était alors sous-jacent apparaît désormais de manière limpide : le pouvoir est dans l’économie. L’économie est donc immédiatement politique. Et le cirque politicien ne parvient plus à dissimuler sa vacuité.

Comprendre les mécanismes de la crise devient alors une nécessité pour appréhender la transformation du rapport social, entraver la propagation de la guerre entre exploités, ce cannibalisme social si utile aux puissants, saisir ce qui imprègne l’ensemble des luttes –comme les grèves de défense des salariés, les luttes pour le logement, celles de l’immigration, ou contre la répression, mais aussi celles liées aux genre, à l’antifascisme, ou à l’environnement. Enfin, pour aller à contre-courant de la raison économique, en se rendant disponible à l’imprévisible et à l’inconnu.

Le mot « crise » n’a pas qu’une connotation négative. Primitivement, le mot latin crisis (« phase décisive d’une maladie ») est emprunté au grec krisis qui désigne le jugement, la prise d’une décision importante. Il renvoie à un moment charnière face auquel un choix est à faire.

juil 102014
 
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Fortunes. Les milliardaires ne connaissent pas la crise

Les milliardaires n’ont jamais été aussi nombreux en France. C’est ce que révèle l’enquête annuelle de Challenges qui montre que les riches ne connaissent pas la crise.

Non, décidément les riches ne connaissent pas la crise. Selon le magazine Challenges, depuis 1996, la fortune cumulée des 500 plus riches de France a quintuplé, et celle des dix premiers du classement a même été multipliée par plus de sept.

61 milliardaires

D’ailleurs, les 500 plus grandes fortunes françaises ont grossi de plus de 15% en un an, atteignant une richesse globale de 390 milliards d’euros. Ces 390 milliards représentent un nouveau record depuis que l’hebdomadaire réalise ce classement (1996), même si l’augmentation avait été supérieure l’année précédente (+25%).

D’ailleurs, il n’y a jamais eu autant de milliardaires en France, puisqu’ils sont désormais 61 contre 55 l’année dernière.

Le classement des plus fortunés

Le trio de tête du classement reste le même qu’en 2012, avec en tête le PDG de LVMH Bernard Arnault, qui a gagné 2,7 milliards d’euros en un an pour atteindre 27 milliards; Liliane Bettencourt – fille du fondateur du groupe de cosmétiques L’Oréal- avec 26 milliards et Gérard Mulliez, fondateur du groupe de distribution Auchan (20 milliards).

Le reste du Top 10

Viennent ensuite Axel Dumas, gérant du groupe Hermès (17 milliards), puis Alain et Gérard Wertheimer de Chanel qui passent de la huitième à la cinquième place (14,5 milliards).Serge Dassault du groupe aéronautique du même nom et François Pinault du groupe Kering sont tous deux à la sixième place avec 13,5 milliards d’euros, devant Vincent Bolloré (Bolloré, 10 milliards), Xavier Niel (Iliad Free, 8,5 milliards), et Pierre Castel (Castel Frères, 7,5 milliards).

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