L’opération GILBERT, condensé des savoir-faire de la gendarmerie.
Qu’est-ce que l’opération Gilbert ? Gilbert est le nom donné au dispositif renforcé de sécurisation du chantier de construction de la ligne Très haute tension (THT) Cotentin - Maine, déployé par la gendarmerie du 29 juillet au 2 septembre 2012 afin de prévenir les dégradations et autres actions coups de poing des militants anti-THT.
Quelles ont été les clés de la réussite de cette opération ? L’unicité du commandement, confié à la région zonale de gendarmerie, a permis de gérer et de coordonner efficacement les moyens humains et matériels. La qualité des procédés de la gendarmerie en termes d’organisation, de recueil du renseignement et de capacité de réaction a également été un atout majeur.
Le Centre de planification et de gestion de crise (CPGC) a-t-il joué un rôle important ? Incontestablement. Dès le mois d’avril, trois officiers du CPGC sont venus apporter leur aide pour la conception de la manœuvre sur les plans opérationnel et logistique. Ils ont pu partager leur expérience acquise lors des grands évènements, notamment dans le domaine des systèmes d’information et de communication.
Maîtrise du terrain, coordination et réactivité optimale pour la sécurisation de la ligne THT par ALAIN GIORGIS
 |
ALAIN GIORGIS
Général de corps d’armée Alain Giorgis, officier de gendarmerie, commandant la région de gendarmerie Bretagne et la gendarmerie pour la zone de défense et de sécurité Ouest.
|
En 2012, entre les Jeux olympiques de Londres et les migrations estivales, l’opération Gilbert est presque passée inaperçue, mis à part quelques articles en pages régionales ou locales. Pourtant, près de 300 gendarmes ont manœuvré pendant plus de 5 semaines face à des militants antinucléaires et aux membres de la mouvance anarcho-autonome, déterminés à bloquer la construction de la ligne THT entre le Cotentin et le Maine. Retour sur cette opération couronnée de succès grâce à la mise en œuvre de procédés et savoir-faire internes à la gendarmerie.
Au deuxième semestre 2011, la société Réseau transport électricité (RTE) entame la construction d’une ligne THT (2 x 400 000 volts) entre Flamanville et Laval afin d’améliorer l’approvisionnement en énergie du Grand Ouest et de faire face à une demande croissante d’électricité. Cette ligne THT, appelée Cotentin - Maine, puisqu’elle relie ces deux territoires sur 163 km avec 414 pylônes, traverse quatre départements (la Manche, le Calvados, l’Ille-et-Vilaine et la Mayenne) et trois régions (la Haute-Normandie, la Bretagne et les Pays-de-Loire). Elle se situe entièrement en zone gendarmerie. L’opposition se manifeste d’abord dans les domaines administratifs et de la communication avec des rassemblements sur les sites concernés. Elle se radicalise progressivement, notamment avec des dégradations sur les pylônes en construction.

À partir du début de l’année 2012, pratiquement toutes les semaines et principalement de nuit, des pylônes sont sciés ou déboulonnés, des matériels de chantiers et des embases de pylônes sont incendiés ou endommagés. Une centaine de faits sera identifiée en quelques mois pour un montant total de dégâts évalué à près d’un million d’euros. Les 28 premiers kilomètres de la ligne THT, classés en Zone d’action prioritaire (ZAP), doivent être construits entre le 29 juillet et le 3 septembre 2012, à la faveur de l’arrêt provisoire d’une tranche de la centrale de Flamanville mais aussi au regard du besoin plus faible en électricité en période estivale. L’énergie produite par la centrale nucléaire transitera provisoirement, pendant le temps de la construction de ce tronçon, par la ligne Flamanville - Caen. Le réacteur nucléaire doit obligatoirement redémarrer le 3 septembre et il est impératif que ces 28 km soient construits au risque de reporter le projet d’une année. Compte tenu des enjeux nationaux - approvisionnement en énergie du Grand Ouest et arrêt d’une tranche de la centrale nucléaire - et des dégradations perpétrées, le directeur général de la gendarmerie nationale décide, en mars 2012, de confier au général de division Alain Giorgis, commandant la région de gendarmerie de Bretagne, commandant la gendarmerie pour la Zone de défense et sécurité Ouest (ZDSO), la coordination des forces pour la période critique.
L’opération Gilbert (1) est lancée. La mission du commandant de la ZDSO est de superviser, pour la gendarmerie, les opérations et la logistique entre le 24 juillet et le 3 septembre. L’ordre initial est le suivant : « contrôler les 28 kilomètres du chantier de la ligne THT situés entre le poste de Taute (50) et Le Guislain (50), en faisant effort sur l’intégrité des infrastructures et matériels indispensables au bon déroulement des travaux, lors de la phase critique du mois d’août 2012. Être en mesure de réagir sur les événements affectant le chantier THT entre Le Guislain (50) et Oudon (53), en particulier sur le secteur du Chefresne (50) ».
Récit d’une mission réussie Entre les 21 et 24 juin 2012, un mois avant la date du début des opérations, les antinucléaires rejoints par des anarcho-autonomes, se rassemblent dans un bois, prêté par un opposant au projet de construction près de la commune du Chefresne au sud de Saint-Lô. Durant ces 3 jours, plus de 300 individus très déterminés et organisés vont affronter les forces de l’ordre (trois escadrons de gendarmerie mobile et une compagnie républicaine de sécurité) et tenter de dégrader les pylônes en construction tout en cherchant à créer une tribune médiatique autour de leur camp. Les échauffourées impliquent l’emploi de grenades offensives et lacrymogènes et se traduisent par plusieurs blessés légers parmi les gendarmes. Au final, grâce à un contrôle efficace de la zone 24 heures sur 24 et une grande réactivité des unités, la détermination des opposants et leurs capacités de nuisance sont vaincues. Ces trois jours particulièrement tendus, appelés par les manifestants « la bataille de Montabot », vont permettre de mesurer le fort engagement des opposants et de dimensionner le dispositif pour le mois d’août. À compter du 24 juillet 2012, un Poste de commandement opérationnel (PCO) est activé au sein du Groupement de gendarmerie départementale de la Manche (GGD50) à Saint-Lô, dans un bâtiment indépendant du Centre d’opérations et de renseignement de la gendarmerie (Corg 50). Ce PCO permet au GGD50 de continuer à assurer ses missions de sécurité publique au quotidien, notamment dans une période où les stations balnéaires sont très fréquentées.
Du 28 juillet au 4 septembre, un groupement tactique et trois escadrons de gendarmerie mobile de la ZDSO, renforcés par une trentaine de gendarmes départementaux extérieurs au département de la Manche et des réservistes opérationnels, assurent la mission fixée de protection des 28 km et de contrôle des 135 autres kilomètres. Ces 300 militaires vont tenir 24 heures sur 24 le tronçon sensible, empêchant toute initiative des opposants et permettant aux entreprises de RTE de travailler en toute tranquillité. Le 3 septembre, le réacteur nucléaire est réactivé, les pylônes des 28 km stratégiques sont montés. Aucune dégradation importante n’est constatée malgré un harcèlement régulier de jour comme de nuit sur l’ensemble des 163 km. Des savoir-faire spécifiques, que ce soit au niveau de la coordination entre les services concernés ou quant à la manœuvre elle-même, ont contribué au succès de la mission.
Coordination zonale et subordination L’ensemble des 163 km de ligne concernés se trouvait en zone gendarmerie et impliquait trois régions et quatre groupements de gendarmerie départementale. C’est donc tout naturellement que le directeur général a désigné le commandant de la ZDSO comme responsable des opérations. En effet, le choix de la coordination s’imposait au niveau de la zone, d’autant que le correspondant naturel du général commandant la ZDSO est le préfet de zone et son préfet délégué à la défense et à la sécurité. Par ailleurs, le statut militaire et son corollaire, le fondement hiérarchique, ont permis un travail harmonieux avec les deux autres commandants de région et les quatre commandants de groupement concernés. Sur le plan opérationnel, un PCO a été activé, 24 heures sur 24, pour la circonstance pendant six semaines, indépendamment du Corg 50 afin de ne pas perturber le fonctionnement de celui-ci à une période sensible marquée par les Jeux olympiques de Londres et les renforts saisonniers estivaux. C’est vers ce PCO que tous les renseignements et le suivi des patrouilles - près d’une centaine par jour - convergeaient. La conception de la manœuvre et la réaction aux événements ont été également pilotées à partir de ce centre névralgique. Armé par deux officiers et deux sous-officiers en permanence, il disposait des moyens d’alerte et de renseignement nécessaires, notamment en matière de télécommunications, pour activer les unités sur le terrain. Sur le plan des effectifs, cette opération a nécessité une véritable « génération de forces ». Après validation de la manœuvre par le directeur général puis par le cabinet du ministre de l’Intérieur, un groupement tactique de gendarmerie mobile et trois escadrons ont été déployés ainsi que des renforts en réservistes. L’appui de gendarmes départementaux, à la charge des deux régions les plus concernées (Bretagne et Basse-Normandie), a également été sollicité. Là encore, des discussions ont été conduites entre les trois régions pour définir la participation de chacune. Au total 300 militaires ont été engagés dans l’opération Gilbert. Trois mois ont été nécessaires pour organiser l’hébergement et l’alimentation de ces militaires dans une période où les locations estivales et les réservations d’hôtels battent leur plein. Le service logistique de la région de Basse-Normandie à Caen est venu appuyer le groupement de la Manche, insuffisamment dimensionné pour une telle opération. Deux escadrons ont été hébergés dans un lycée agricole près de Saint-Lô afin de manœuvrer au profit de la zone prioritaire des 28 km. L’escadron de Mayenne, absent de la résidence pour une mission de longue durée, a accueilli le troisième, chargé de travailler au plus près de la zone sud de la ligne. Tout était prévu pour alimenter les unités à tout moment. Par ailleurs, des moyens en véhicules spécifiques, pris sur la dotation des trois régions, ont été mis à la disposition des militaires : une quinzaine de trafics, neuf motos tout-terrain pour surveiller au plus près les pylônes et trois véhicules Lapi pour l’identification des véhicules.

Enfin, s’agissant d’une mission de contrôle de zone en milieu rural, le ministère de l’Intérieur a privilégié l’emploi d’escadrons équipés de leurs camions tactiques (TRM 2000), dont ne disposent pas les CRS. C’est donc un parc d’une centaine de véhicules qu’il a fallu soutenir et protéger. Dans le cadre de cette opération, la gendarmerie a également exercé la plénitude de ses prérogatives en termes de police judiciaire. En effet, au-delà de la mission d’ordre public, chaque fait constaté (obstruction, dégradation, etc.) a fait l’objet d’une procédure, soit à la suite d’un dépôt de plainte, soit d’initiative. Au regard du grand nombre d’unités sollicitées sur les quatre départements, une coordination à deux niveaux s’est vite révélée indispensable, afin d’optimiser le travail de chacun et d’éviter aussi bien les doublons que les oublis. Chaque groupement de gendarmerie départementale concerné, ceux de la Manche et de la Mayenne en particulier, a créé un groupe d’enquête, composé de militaires issus tant des unités territoriales que des unités de recherches, chargé de collationner les procédures, de les reprendre à son compte en liaison avec les unités territoriales. L’objectif était de mieux gérer la relation avec les magistrats et de permettre aux brigades de se consacrer à leur travail quotidien. Au niveau zonal, l’officier adjoint chargé de la police judiciaire, assisté des militaires du bureau police judiciaire de la région Bretagne a assuré la coordination, pour la conduite des différentes opérations, avec les échelons supérieurs (DGGN) ainsi qu’avec les magistrats, afin d’obtenir une réponse pénale cohérente par les tribunaux de grande instance concernés. Enfin, il a mis à disposition des enquêteurs, des militaires de la section appui judiciaire de la région, qui, au moyen du logiciel Anacrim, ont mis en exergue les éléments pouvant permettre d’interpeller et d’incriminer les auteurs.
Rôle important du CPGC dans la conception de la manœuvre À l’occasion de cette mission d’intérêt national, la direction des opérations et de l’emploi de la DGGN a mis à la disposition du commandant de la ZDSO plusieurs militaires du Centre de planification et de gestion de crise (CPGC). Cette structure récente, créée en 2008, permet de projeter des gendarmes (officiers et sous-officiers) spécialisés dans la gestion d’une crise de courte durée comme lors de la tempête Xynthia en 2009, ou de plusieurs mois comme le tremblement de terre en Haïti en 2010. Ces militaires sont également spécialisés dans la conception du volet sécurité des événements nationaux ou internationaux programmés, comme le sommet de l’Otan à Strasbourg en 2010, le G8 de Deauville en mai 2011 ou le G20 de Nice en novembre 2011. Ils permettent de renforcer les structures des groupements, des régions, voire des zones qui ne sont pas adaptées, pour faire face à des événements importants et qui doivent continuer à oeuvrer au quotidien. Bien équipées en matériels de haute technologie, armées par des officiers et sous-officiers sélectionnés pour leur compétence, ces task force apportent une aide indispensable au commandement local. Elles ont l’avantage également de travailler en totale autonomie sans perturber le fonctionnement normal de l’unité bénéficiaire. Ainsi, pour l’opération Gilbert, quatre officiers du CPGC sont intervenus dès la désignation de la ZDSO pour apporter leur expertise sur la conception de l’opération. Travaillant en étroite liaison avec les bureaux de l’état-major zonal, ils ont proposé au commandant de la ZDSO un projet d’ordre d’opération qui a été validé par le cabinet du ministre de l’Intérieur. Des officiers spécialistes en logistique sont ensuite venus appuyer les services de la zone pour préparer l’Ordre administratif et logistique (OAL), document de référence pour la montée en puissance des moyens (véhicules et matériels), du PCO et des forces. Puis, quelques officiers et sous-officiers sont intervenus dans la création du P.C. à Saint-Lô. Leur expertise a été particulièrement appréciée et notamment leur expérience, très utile pour la mise en œuvre des Systèmes d’information et de communication (SIC). En
fin, pendant les trois premiers jours de l’activation du PCO (fin juillet), ils ont accompagné les équipes de commandement pour leur prodiguer leurs conseils. Le CPGC a contribué notablement au succès de l’opération Gilbert. Dès le début du mois de septembre 2012, il se mettait à la disposition du colonel Frédéric Boudier, commandant le groupement de la Loire-Atlantique pour l’opération liée à la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.
Montée en puissance, organisation, tactique et innovation Dès la validation de l’OAL, la « génération de forces » se met en place : composition et armement du PCO et de ses différentes cellules, désignation des responsables logistiques, recherche des structures d’hébergement et d’alimentation, contact avec les trois escadrons désignés et sollicitation d’une cinquantaine de réservistes en mesure d’assurer la mission sur plusieurs semaines. Cette montée en puissance s’exerce dans la plus grande discrétion et en évitant de perturber les groupements de la Manche et de la Mayenne les plus concernés par l’opération. Puis il a fallu mettre en place une tactique. En effet, contrôler une zone de 163 km de long sur quelques kilomètres de large avec 414 pylônes et tenir plus particulièrement une zone prioritaire de 28 km, H 24, pendant 5 semaines en milieu rural, s’apparentaient fortement à une manœuvre militaire. C’est donc un contrôle de zone très fin, coordonné par le PCO de Saint-Lô, qui a été mis en œuvre et a permis à la société RTE de mener à bien la construction de ses pylônes notamment dans la zone prioritaire. Les gendarmes ont mis en application durant cette opération les réflexes militaires et les postures opérationnelles observés sur les théâtres extérieurs. L’opération Gilbert a également nécessité une capacité d’innovation pour s’adapter aux contraintes particulières non seulement dans le domaine des SIC mais aussi de l’aéromobilité. En effet, le département de la Manche est un pays de bocage où les liaisons ne passent pas toujours bien. Or, la manœuvre reposait sur la capacité à renseigner en tout temps et tout lieu, afin de réagir aux événements et aux situations. L’engagement opérationnel fin juin contre les 300 opposants installés sur la commune du Chefresne avait clairement montré les problèmes de liaisons et ses conséquences en matière de renseignement et de manœuvre. Les personnels SIC, conseillés par les militaires du CPGC, ont réussi à résoudre ces difficultés et ont permis ainsi à l’opération de se dérouler dans de bonnes conditions. Par ailleurs, l’expérimentation d’un appareil Ultra léger mobile (ULM) a permis de tester ce type de moyen très complémentaire de l’hélicoptère. En effet l’hélicoptère de la gendarmerie, compte tenu de ses dispositifs de détection et de renseignement, était utilisé de préférence la nuit ou le jour pour des repérages en toute discrétion et prioritairement sur la zone des 28 km. L’ULM a été réservé pour la surveillance des autres 135 km, moins sensibles, mais pour lesquels une vigilance était nécessaire. En conclusion, l’opération Gilbert a été une opération exemplaire sur le plan de la coordination notamment interservices et a confirmé toute la place de la région zonale de gendarmerie dans la gestion d’événements de grande ampleur. Elle a permis également à la gendarmerie de montrer ses savoir-faire spécifiques liés à son statut de force armée et ses capacités de conception, de gestion de la logistique et de génération de forces.
(1) Nom donné en référence au savant anglais du XVIe siècle, William Gilbert, qui s’est intéressé au phénomène d’électricité statique et a donné le nom d’électricité au phénomène observé lorsqu’il frottait de l’ambre.
Source : Percy sous tension repris de la revue de la Gendarmerie Nationale (juin 2013.)