Barcelone : émeutes suite à l’expulsion d’un squat
mardi 3 juin 2014
26 mai 2014
Affrontements émeutiers suite à l’expulsion du Centre Social Occupé Can Vies à Barcelone
Le Centre Social Occupé et Autogéré Can Vies, propriété des Transportes Metropolitanos de Barcelona (TMB), situé dans le quartier de Sants à Barcelone, était un espace de rencontre autonome depuis 1997. Ce lieu a été expulsé hier, le 26 mai 2014, par les bataillons antiémeutes des mossos d’esquadra et les pompiers, malgré différentes stratégies mises en place par les occupants. A l’intérieur, certain-es s’étaient enchaîné-es dans des tunnels pour empêcher la démolition immédiate du bâtiment et ainsi gagner du temps pour la réponse à l’extérieur.
Cependant, l’impressionnant dispositif policier (le quartier a été bouclé et la station de métro la plus proche a été fermée) a permis l’expulsion au bout de plus de 6 heures. Aux alentours, des groupes de solidaires se sont rassemblés, tandis qu’une partie des rues étaient coupées par des barricades pour éviter l’arrivée des engins de chantier etc.
Une manifestation appelée pour le soir même à 20h, a rassemblé près de 4000 personnes de tous ages. Lorsqu’elle s’est terminée au cri de « Si Can Vies va a terra, barri en peu de guerra » (Si Can Vies tombe par terre, le quartier se met sur le pied de guerre), les affrontements ont commencé et des groupes cagoulés ont monté des barricades et attaqué des journalistes, mettant le feu à une camionnette mobile de la chaîne TV3 au croisement de la rue Joan Güell avec la place de Sants.
Les flics ont chargé dans tout le quartier, tandis que dans différentes rues des groupes contre-attaquaient et que des agences bancaires étaient détruites au passage. Apparemment les émeutes se seraient soldées par deux arrestations et quelques blessé-es.
27 mai 2014
Deuxième jour d’émeutes et d’affrontements contre les forces de l’ordre à Sants suite à l’expulsion de Can Vies
Une nouvelle manifestation était appelée et a été chargée immédiatement. Des barricades ont de nouveau été montée et des vitrines ont été brisées, ainsi qu’au moins un DAB. Un groupe a également attaqué et incendié la pelleteuse utilisée pour démolir le bâtiment.
Au cours de la nuit, les affrontements se sont étendus à d’autres quartiers comme Gràcia. Des manifestant-es ont coupé l’avenue Diagonal, ont tagué des agences bancaires et détruit en partie le siège du parti Convergència Democrática de Catalunya (CDC).
Le 28 mai, des rassemblements de solidarité sont appelés dans différents quartiers de Barcelone comme dans d’autres villes (une cinquantaine) de Catalogne et d’Espagne (comme Lleida, Girone, Tarragone, mais aussi à Valence et dans le quartier de Gamonal à Burgos). Dans le quartier de Guinardó (Barcelone), une fourgonnette des Transportes Metropolitanos de Barcelona a cramé, tandis qu’à Lleida les sièges des partis CDC et PSC ont été couverts de peinture.
Mise à jour 29 mai, 20h
Aujourd’hui 29 mai, la presse espagnole dresse un bilan chiffré de ces trois premières nuits d’émeute : quatorze blessés, dont dix Mossos d’Esquadra ; une trentaine d’arrestations pour « dégradations, troubles à l’ordre public et blessures à agent de la force publique » ; 62 000 euros de dégâts sur le seul mobilier, 155 000 euros de dégât en tout au cours de ces trois premières nuits (dont 78 000 au cours des deux premières) ; 62 conteneurs à poubelle cramés au cours de la seule 3e nuit et 224 renversés en guise de barricades ; plus de 150 containers cramés lors des trois nuits. A travers toute la Catalogne, ils recensent une douzaine de sièges du parti CDC attaqués à Barcelone (Mataró, Vilassar de Mar, Masnou, Berga, Manresa, Vilanova i la Geltrú, Sabadell, Mollet, Olesa, Sabadell, Terrassa, Premià de Mar, Molins de Rei, Sant Feliu de Llobregat), dont son local principal situé calle Córsega, mais aussi ses locaux situés à Cambrils (Tarragona), Banyoles (Girona) et Lleida. Celui de Terrassa est le plus endommagé, vu qu’un container à poubelle enflammé a été projeté dans sa vitrine, la rompant et cramant une partie du local. A Mataró, c’est un molotov qui l’a endommagé.
Ce même jour, l’Etat espagnol annonce le transfert de 300 policiers anti-émeute supplémentaires vers la ville de Barcelone, pour venir appuyer les Mossos d’Esquadra de la province catalane. Elle veut absolument éteindre ce feu de révolte qui commence à s’étendre dans d’autres villes (60 manifs ou rassemblements solidaires étaient annoncés en Catalogne hier 28 mai) sur le modèle de la solidarité avec la lutte de Gamonal (Burgos) en janvier dernier (voir ici et là), donnant l’exemple d’une manifestation solidaire jusqu’à… Palma de Mallorca hier, qui s’est terminée en affrontements (et deux arrestations), ou de celle prévue à Madrid ce soir et convoquée sans autorisation de la préfecture.
Enfin, à côté du bâton il y a toujours la carotte -les deux faces d’une même gestion de la conflictualité sociale pour l’écraser et l’intégrer-, et c’est la « Plateforme de soutien au CSOA Can Vies » (Plataforma de Suport al CSA Can Vies), composée d’une vingtaine de collectifs du quartier (gauchistes, citoyennistes et libertaires) qui mène des négociations avec la mairie [1], rejointe par la Fédération d’associations de voisins de Barcelone (Federación de Asociaciones de Vecinos de Barcelona (FAVB)). Tous deux recherchent un médiateur accepté par les deux côtés de la barricade. Sans compter que les ex-squatters ont nommé de leur côté un porte-parole qui s’exprime dans les médias. D’ores et déjà, l’association de commerçants vient d’annuler l’inauguration de sa feria prévue samedi en présence de politiciens locaux, et le chef des Mossos d’Esquadra vient de démissionner (en précisant que ce n’était pas lié à la situation, hum…).
Bref, à côté de ces petits jeux politiciens et de leurs déclarations contradictoires (sur d’éventuelles revendications, la condamnation ou pas des violences, etc.), une des questions qui se pose maintenant est assez banale : comment continuer à étendre et approfondir des feux de la révolte qui commencent à dépasser le cadre initial (l’expulsion du CSOA et le quartier de Sants), pour qu’ils détruisent tout ce qui nous détruit et ouvrent de nouveaux chemins sans médiation vers quelque chose de complètement autre ?
[Synthèse effectuée d’après les sites vozcomoarma, Indymedia Barcelone et la presse]
Mise à jour vendredi 30 mai, 13h
Hier jeudi 29 mai, la police annonce avoir arrêté 38 personnes lors des émeutes. Ils sont en garde-à-vue au commissariat Les Corts des Mossos d’Esquadra. Le soir, deux mineurs et 12 majeurs étaient relâchés, et 18 autres avaient leur GaV prolongée.
Le soir du 29 mai, une nouvelle manif de 2000 personnes s’est rendue devant le comico de Les Corts, exigeant la libération des arrêtés (« Liberté pour les prisonniers, flics hors du quartier« ), avant de se disperser. Les premières vitrines sont alors tombées (dont une agence Banco Popular incendiée) et de nouveaux containers de poubelle ont brûlé. Des panneaux publicitaires ou des feux de circulation ont aussi été détruits. Il y a eu au moins 23 nouveaux arrêtés cette nuit. Comme les nuits précédentes, Barcelone est survolée par un hélicoptère de police doté d’une puissant phare. Certains tags à Sants disaient « No negociamos. Luchamos » (Ne négocions pas, luttons), ou « Sants, Gamonal, Atenas, Río« .
Aujourd’hui vendredi 30 mai au matin, la mairie annonce 16 000 euros de dégâts pour cette nuit (171 000 euros depuis le début), entre matériel urbain et 16 containers cramés de plus. Elle donne le chiffre de 200 containers renversés chaque nuit de lundi, mardi et mercredi (28 mai), et 200 cramés en tout jusqu’à présent, ce qui donne une idée de l’ampleur des barricades dans différents quartiers.
Enfin, plutôt que de se dissoudre dans le mouvement en cours, les squatters du CSOA Can Vies ont fait une conférence de presse à 10h, où ils ont formulé des revendications à la mairie, entamant de fait un dialogue avec elle et commençant ainsi à médier le conflit et à proposer des portes de sortie aux institutions. Cette conférence de presse a été faite avec un membre de la Plataforma de apoyo a Can Vies et un autre de la Asamblea de Sants.
Ils exigent, en bons syndicalistes demandant plus pour obtenir moins : la démission de maire de Barcelone Xavier Trias et du conseiller du district de Sants-Montjuïc, Jordi Martí [les autres, non] ; la remise en liberté immédiate des arrêtés ; le départ des forces anti-émeute du quartier de Sants [merci bien pour les autres quartiers qui se bougent aussi depuis trois nuits] ; et surtout l’arrêt de la démolition du lieu (il reste le bâtiment principal). Ces travaux sont de toute façon arrêtés depuis le début des émeutes (la pelleteuse a cramé et le bâtiment est seulement vigilé), le maire ayant déjà annoncé dans la nuit sur TV3 qu’il était prêt à suspendre officiellement la démolition pour ouvrir le dialogue [2]. Les squatters proposent d’ailleurs demain un rassemblement devant le lieu… pour commencer une « reconstruction citoyenne » de la partie démolie !
On remarquera que non contents de renouer le dialogue, les squatters et leurs amis associatifs tentent également de relocaliser le conflit à Sants pour y mettre fin, plutôt que de chercher à l’étendre à tout Barcelone et bien au-delà, alors que des manifestations sont prévues ce week-end à travers tout le pays et que la presse et le pouvoir agitent en permanence le chiffon rouge de Gamonal [3] - cette lutte émeutière et victorieuse d’un quartier de Burgos en janvier dernier, qui est devenue le symbole de comment la poudre du mécontentement social accumulé peut exploser dans d’autres villes par contagion…
Hasard ou coïncidence, au moment où les protagonistes initiaux tentent de récupérer une situation qui est en train de les dépasser, un rapport interne des Mossos d’Esquadra filtre dans la presse de ce matin. Il est question comme d’habitude de « mercenaires entraînés en Italie qui dirigent les éléments violents de Barcelone« , etc. etc. Et quand certains titres n’insistent pas sur les « anti-système experts en guerilla » de Madrid, Valence et Saragosse (c’est-à-dire les anarchistes) ou ceux de Galice et du Pays-Basque (c’est-à-dire les indépendantistes), ils se lâchent contre les jeunes des quartiers qui participent à ces émeutes, en faisant des comparaisons avec… les « banlieues de Paris« . Bien sûr, il s’agit de sensationnalisme et de contre-mesures policières pour opposer « méchants étrangers au quartier » à « vrais habitants pacifiques », ou « étrangers » tout court à « braves citoyens ». Mais quand le pouvoir commence à tirer ces cartouches-là (il a attendu quatre nuits pour voir si ces émeutes allaient durer ou pas), cela est révélateur à la fois de l’enjeu qu’il y met, lui, et du fait que la question sociale dans l’air reste explosive.
La fin du résumé d’hier est toujours plus brûlante : « une des questions qui se pose maintenant est assez banale : comment continuer à étendre et approfondir des feux de la révolte qui commencent à dépasser le cadre initial (l’expulsion du CSOA et le quartier de Sants), pour qu’ils détruisent tout ce qui nous détruit et ouvrent de nouveaux chemins sans médiation vers quelque chose de complètement autre ? »
Mise à jour vendredi 30 mai, 23h
Ce soir vendredi, 26 des 61 arrêtés depuis le début des émeutes sont passés devant le juge de la détention. 24 sont ressortis sous contrôle judiciaire, avec un pointage mensuel au tribunal et une interdiction de manifester jusqu’au procès en janvier 2015, et 1 sans contrôle judiciaire. Le dernier par contre, âgé de 30 ans, a été envoyé en prison préventive pour « trouble à l’ordre public« , « dégradations » et « blessures volontaires sur keuf« . Vingt-trois autres arrêtés passeront demain samedi devant le juge de la détention.
Selon un point publié par la justice, sur les 61 arrêtés, six seulement avaient des antécédents, cinq sont mineurs, et six sont étrangers (deux italiens, un hollandais, un bengladi, trois colombiens, deux mexicains, un américain).
Un autre grand journal, ABC, a ressorti cet après-midi les rapports policiers sous le titre « La Policía destapa conexiones anarquistas en los disturbios de Can Vies » (La police détecte des connexions anarchistes dans les émeutes de Can Vies). Il s’étale avec des propos comme « terroristes urbains » ou que « la lutte à Gamonal (Burgos) fut un essai révolutionnaire » que les méchants infiltrés veulent reproduire à présent à Sants (Barcelone). Comme disent les compagnons espagnols, la presse vise et la police tire.
Ce soit à 20h, le rassemblement de solidarité à Madrid de Puerta del Sol était ultra saturé de policiers, qui contrôlaient les sac-à-dos et procédaient à des contrôles d’identité tout autour, et les 300 manifestants n’ont pas pu faire grand chose d’autre que gueuler des slogans pendant une heure et demie (« liberté liberté pour les détenus qui luttent », « Barcelone Liberté » et « A bas l’Etat policier »).
Dans la ville de Girona, une centaine de personnes ont manifesté en soirée avec des torches, et balancé de la peinture noire contre plusieurs agences bancaires au passage. A Saragosse, une centaine de manifestants également, et un container qui crame symboliquement. Enfin, à Hambourg (Allemagne) hier 29 mai, 150 personnes ont effectué une manifestation sauvage de solidarité, suite à un appel lancé sur Indymedia (Linksunten, là-bas), et malgré les keufs (leur gaz au poivre et leurs chiens). Un des slogans les plus repris était “Kein Gott ! Kein Staat ! Kein Mietvertrag !” (Ni Dieu ni Etat ni Contrat d’occupation !).
Enfin, à 21h, 300 personnes se sont rassemblées plaza de Sants (contre 4000 puis 2000 les soirs précédents) pour le traditionnel concert de casseroles, avant de se réunir en assemblée (et non plus de finir devant le comico de Les Corts, où partait ensuite l’émeute). Les représentants du CSA Can Vies y ont distribué un tract affirmant « si la mairie a autant de bonne volonté qu’elle le prétend, c’est facile : qu’elle nous laisse reconstruire en paix ce qu’ils ont détruit avec violence« , avant d’inviter demain samedi 10h les habitants à venir devant le lieu (désormais aussi entouré de barbelés et gardé) avec du matériel pour commencer les travaux de reconstruction de la partie démolie. C’est le mot « paix » qui compte dans ce tract… après une centaine de blessés, 40 arrêtés qui passeront en procès et vingt autres encore aux mains des Mossos.
De toute façon, la grande manifestation est prévue à 19h Plaça Universitat à Barcelone hors des jeux politiciens du quartier, et elle risque d’être importante, comme toutes celles annoncées à travers tout le pays, à un moment où il semble qu’il n’y aura pas de 5e nuit d’émeute à Sants.
Mise à jour dimanche 1er juin 2014, 15h
La journée de samedi 31 a donc commencé à 10h à Sants avec le rassemblement pour reconstruire la partie démolie du squat. Près de 400 personnes ont effectué trois chaînes humaines, au milieu de bars de rue, de musique et d’aires de jeu pour enfants, pour commencer à évacuer les gravats. Une petite partie d’entre eux a fini devant les grilles du siège du district (équivalent de la mairie d’arrondissement), à 700 mètres de là. La plupart, ceux qui sont réutilisables, sont triés et ordonnés pour servir aux futurs murs.
A leur arrivée sur place, les ex-squatters de Can Vies ont négocié avec les vigiles l’entrée sur la partie détruite, puis ont fait tomber les grillages. Eux seuls (ils portent des casques de chantier jaunes distinctifs de ceux -blancs- donnés aux gens) ont accès à cette partie, dont ils gèrent le « périmètre de sécurité ». Les architectes des squatters affirment après examen qu’il n’y a pas de risque de péril et qu’on peut reconstruire, tandis que les pompiers et les experts de la mairie (qui n’ont pas été chassés mais ont visité les lieux en compagnie des responsables de Can Vies) disent bien sûr le contraire. En guise d’apaisement, il n’y avait pas de flics sur place ce matin.
Tout ressemble donc à une mise en scène concordée où les autorités laissent provisoirement leur bras armé au garage mais gardent sur place le reste (vigiles, pompiers et experts techniques), tandis que les squatters s’emparent symboliquement et pacifiquement de la partie détruite en évacuant ses gravats en guise de réoccupation. Cela rappelle beaucoup les ex-Tute Bianche des centres sociaux italiens dans les années 90, habiles dans l’art d’organiser un antagonisme fictif afin de préserver la paix sociale ou d’éviter qu’elle ne se fissure davantage, en faisant mine d’avoir organisé l’incontrôlable qui les avait dépassé (ici les émeutes des jours précédents) pour ensuite se poser en pompiers de la révolte.
Quand pendant quatre nuits les pierres ont ainsi volé contre les Mossos d’Esquadra, que des sièges de partis, des centaines de containers ou un véhicule de la télé ont été livrés aux flammes, il fallait y penser, à détourner les pierres de leur usage spontané pour les utiliser dans un but pacifique ! Là où les nuits précédentes se pressaient des individus désireux d’en découdre, Can Vies leur propose désormais de s’aligner en rang, des pierres plein les mains… pour les passer à leur voisin ou les trier et les retailler avec soin, le tout au milieu de la fête annuelle des commerçants du quartier, Firaentitats. Dans un contexte explosif -il y a des milliers d’expulsions, pas seulement à Sants-, il aurait été bien incongru de prendre au pied de la lettre le célèbre slogan « une expulsion, mille occupations » (et dix mille pierres désormais disponibles pour les défendre), plutôt que de le récupérer en « une expulsion, une reconstruction » !
A propos de la non-réoccupation de la partie viable et de leur management de l’événement, la rhétorique des ex-squatters est la suivante : « Nous avons consulté des architectes et, après voir examiné le lieu, ils nous ont dit qu’il n’y a pas de risque d’écroulement du bâtiment, mais qu’il y a des parties en ruine. Il est donc important qu’il n’y ait pas beaucoup de gens dedans et que l’accès soit contrôlé ». Lors de cette même intervention au micro, leur porte-parole a ajouté : » Il vaut mieux qu’elles [les autorités] nous laissent tranquilles, parce qu’on a vu que si elles nous provoquent, le quartier de Sants s’énerve et brûle, tandis que si elles ne le font pas, le quartier reste tranquille, comme aujourd’hui, où il n’y a pas de présence policière et où tout va bien. »
Au même moment arrive l’information que la nuit précédente dans le quartier de Gràcia, des inconnus ont défoncé les vitres du CDC (le trentième local de ce parti attaqué depuis cinq jours), sont rentrés à l’intérieur, ont tout saccagé, puis ont vidé son mobilier à l’extérieur. Des tags sur sa façade disaient « Can Vies resisteix ! » (« Can Vies résiste ! ») et « CiU, les pagareu totes » (« CiU, vous payerez tout ! » ; CiU est la coalition autonomiste, composée des partis CDC et UDC, au pouvoir en Catalogne depuis décembre 2010).
Ce qui se joue depuis le début est donc peut-être bien une question de perspective : l’alternative d’un côté, où l’on souhaite mener des projets sociaux-culturels au sein d’un monde où règne en maître l’Etat et le Capital, afin de construire par le bas un « pouvoir populaire » (un des mots d’ordre de Can Vies) ; et de l’autre l’attaque contre tout pouvoir vers la révolution sociale, c’est-à-dire la conflictualité permanente. Comme le disait déjà un vieux barbu il y a longtemps, ce n’est pourtant que du négatif que surgira le positif, un positif complètement différent de tout ce que nous connaissons, et pas l’inverse : « il n’y a pas de révolution sans destruction profonde et passionnée, destruction salvatrice et féconde parce que précisément d’elle, et seulement par elle, se créent et s’enfantent des mondes nouveaux ».
Du côté du tribunal, les 20 derniers arrêtés des nuits précédentes sont passés devant le juge. 19 d’entre eux ont été remis en liberté sous contrôle judiciaire, avec interdiction de manifester et pointage tous les quinze jours. Le dernier par contre, a été incarcéré en prison préventive. Il pourra sortir contre paiement d’une caution de 10 000 euros, et dans ce cas aura interdiction de sortir du territoire et obligation de pointer une fois par semaine (le premier incarcéré, vendredi, n’a pas « bénéficié » de cette possibilité de sortir sous caution).
A 19h, était prévue la grande manifestation au centre de Barcelone, à plaza Universitat, au parcours non déposé en préfecture. Ses revendications étaient « amélioration du droit au logement » ou « autogestion des habitations », en plus bien sûr de la libération des arrêtés (pas des autres prisonniers, du genre « liberté pour tous ») ou la démission du maire (pas des autres politiciens, du genre « que se vayan todos »). Mais revendiquer des miettes et rabaisser ses exigences était peut-être le prix à payer pour préserver cette « zone d’opacité et d’organisation » qui engendre « une constellation de possibilité »* !
Six colonnes de manifestants sont arrivées de différents quartiers (dont Sants, Poble Sec, Les Corts, El Prat de Llobregat et el Eixample), et les participants étaient près de 8000 (20 000 selon les organisateurs, 3 500 selon la police), derrière la banderole « construisons l’alternative, défendons les quartiers ». Les cordons de Mossos d’Esquadra l’ont empêchée de se rendre sur les ramblas, après les quartiers de Paralelo et du Raval, et elle a terminé vers le siège du parlement régional, Plaza Sant Jaume.
A la hauteur de l’intersection entre Drassanes et la Rambla del Raval, un groupe de 500 manifestants divisés en plusieurs groupes visiblement pas trop portés sur la reconstruction de l’existant ou sur l’alternative, ont commencé un parcours différent de 22h à 2h du matin, parfois au milieu de touristes stupéfaits. Leur parcours sauvage a été ponctué d’affrontements avec les flics, de matériel urbain et de vitres de banques détruites, de containers et de voitures enflammées. Rien que dans les quartiers Ciutat Vella et Eixample, la mairie signale notamment 38 containers cramés, 12 voitures incendiées, plus la station de vélos en libre service « Bicing » rue Sant Oleguer qui a subi le même sort, et 45 000 euros de dégâts au total pour cette nuit. Les journaux espagnols titrent aujourd’hui : « Nouvelle nuit d’émeute à Barcelone avec six arrestations » (ABC) ou « Les émeutes pour Can Vies parviennent au centre de Barcelone » (agences).
Du côté répressif, il y a sept nouvelles arrestations (dont deux mineurs), et 225 personnes qui se sont retrouvées dans une nasse en rentrant vers Sants, et ont du présenter un papier d’identité et se faire filmer un à un pour en sortir (cela a duré trois heures, et les flics en obligeaient certains à mettre leur capuche pour faire des comparaisons avec les photos du fichier des émeutiers masqués des nuits précédentes).
Depuis ce matin, dimanche 1er juin, des dizaines d’habitants de Sants continuent de déblayer les gravats, à deux pas des concerts de la Fête de la cerise (Fira de la Cirera) à Plaza de Sants, et de la Fête médiévale dans la zone contigüe de Hostafrancs. De son côté, la mairie annonce cet après-midi lors d’une conférence de presse que le temps du dialogue avec les représentants de Can Vies touche à sa fin, prévoyant dès lundi de fixer une feuille de route pour la suite des événements. Comme dans un ballet où les deux partenaires se frôlent, s’éloignent puis se rapprochent sous les projecteurs avant de reprendre leurs distances, le collectif de Can Vies annonce à quelques heures d’intervalle qu’il suspend sa « reconstruction » -en réalité le déblaiement de gravats- en attendant l’examen technique de la viabilité de l’immeuble ! Cet après-midi, tout le monde est donc rentré chez soi (et les squatters à Can Batlló, un lieu légalisé du quartier), et leur prochain objectif est de retirer demain lundi la pelleteuse incendiée. Dans un communiqué de presse paru ce soir, Can Vies refuse l’ultimatum de la mairie, tout en précisant que « depuis le retrait du déploiement des unités anti-émeute, le quartier est resté tranquille » ces deux dernières nuits (manière grossière de se distancier des émeutes de la veille au centre-ville, avec un « mieux vaut nous que les méchants »).
Il est décidément temps que partent d’autres initiatives de rue pour faire dérailler ce jeu de dupes, en rouvrant un espace de conflictualité sans médiation où la temporalité ne serait plus dictée ni par les politiciens en cravate ni par les reconstructeurs en casques de chantier…
* Voir l’article apologétique de formes-de-vie tacticiennes paru sur rebellyon le 30 mai 2014 : « Barcelone brule ! CAN VIES NO ES TOCA ! »
[Repris de Brèves du Désordre là et là.]
Notes
[1] NdT : Suite à la décision d’expulsion définitive du tribunal il y a 15 mois, la mairie avait proposé un relogement et une relocalisation des activités du centre social, proposition que les habitants avaient refusée : ils ne souhaitaient ni déménager ni un quelconque contrôle municipal sur leurs activités, contrôle inévitable en cas de déplacement dans un lieu prêté par la ville. Tout le monde n’a pas le niveau de duperie de l’ex-squat des Tanneries à Dijon (France), dont la novlangue utilise les mots « autogestion », « autonomie » et « combativité » tout en acceptant un déménagement à 1,6 millions d’euros par la mairie, et en quémandant des dons déductibles des impôts pour les aider (voir ici)
[2] Il y avait eu une réunion juste avant entre des représentants de Can Vies et l’envoyé de la mairie, le conseiller du district de Sants-Montjuïc, et en présence de la Federación de Asociaciones de Vecinos de Barcelona (FAVB). C’est au cours de celle-ci que ce point a été acté informellement entre squatters et institutions, provoquant l’annonce du maire un peu plus tard à la télé. Par ailleurs, le collectif des ex-squatters se réunit à Can Batlló, un lieu sous convention avec la mairie du quartier de Poblenou.
[3] Comme ce titre de Hechos de hoy : « Dégoût et crainte de la guerilla urbaine à Sants et l’effet Gamonal » ou celui de El Pais du 30 mai : « Trias [le maire] négocie pour éviter que Sants ne se convertisse en nouveau Gamonal ».
Source : Non fides.