déc 062014
 
logement

Tant qu’il y aura des gens à la rue, nous occuperons !!!

Depuis le mois de mai 2013, dans de nombreuses villes de France, le gouvernement socialiste a décidé de diminuer les budgets attribués aux DDCS (Directions Départementales de la Cohésion Sociale, en charge, entre autres, de l’hébergement d’urgence) et expulse par milliers des centres d’hébergement d’urgence, principalement des demandeuses et demandeurs d’asile. En effet, les politiques d’austérité (associées à la xénophobie d’État?) continuent de frapper les populations les plus précaires (sans papier-e-s, chômeur-euse-s, salarié-e-s, intérimaires, etc…). On estime à trois millions le nombre de logements vides en France, que les autorités refusent de réquisitionner alors qu’elles ont le pouvoir de le faire : il s’agit donc bien d’un choix politique que de jeter puis de laisser des individu-e-s à la rue et ce, entre autres, au profit de la spéculation immobilière, vecteur principal de la hausse des loyers.

Actuellement à Caen, ce sont plus de 150 personnes qui sont à la rue. Face à cette situation intolérable, de puis juin 2013, l’ A.G a squatté successivement 4 lieux dont 3 ont été expulsés. Le 4 ème actuel, situé 11-13 allée du saut du loup , vient d’obtenir récemment un délai de 7 mois (ce après quoi, le squat sera expulsable). Mais nous ne sommes pas dupes : cette décision arrange par certains aspects la préfecture (en se défaussant d’une partie de ses « obligations » tout en maintenant cachée la misère dont elle est responsable dans un lieu peu visible). Comme toujours, la justice bourgeoise privilégie le droit à la propriété à la satisfaction des besoins fondamentaux.

Depuis plus d’un an, la préfecture promet l’ouverture d’une structure d’hébergement d’une centaine de places (qui n’est toujours pas ouverte !) qui en réalité, s’apparente plus à un camp (logements préfabriqués avec une surveillance accrue et quotidienne) qu’à une réelle solution de logement dans de bonnes conditions (ces lieux n’ont pas pour vocation à être pérennes). Cette structure, excentrée du centre-ville, s’inscrit dans une politique de ségrégation spatiale (parquer loin du centre les populations les plus pauvres) et ne correspond aucunement à une création de places : en effet, il s’agit de vider les hôtels et ce, à des fins commerciales et touristiques.

Depuis le début de cette lutte, la situation est loin de s’améliorer : de plus en plus de personnes sont jetées à la rue. Face à cette régression, l’ A.G de lutte contre toutes les expulsions a décidé d’ouvrir un autre lieu au 37, rue Beuvrelu. L’occupation n’est pas pour nous une fin en soi mais un moyen d’action qui s’inscrit dans une lutte plus large contre les politiques antisociales et xénophobes de l’État ainsi que contre la spéculation immobilière.

Les premiers temps d’une occupation rendue publique sont toujours un peu « délicates » car la police peut tenter, avec la bénédiction de la Préfecture, une expulsion manu militari illégale. Vous êtes donc invité-e-s à y passer régulièrement dès cet instant, pour commencer à y organiser une nouvelle mise en place de la logistique d’accueil (ménage, bouffe, cuisine, dortoirs…) dans la bonne humeur et, bien sur, discuter de ce fonctionnement en assemblée générale.
Un logement pérenne et décent pour tous et toutes !

Des papiers pour toutes et tous !

CONTRE CES MESURES XENOPHOBES, ANTISOCIALES ET SECURITAIRES, LA SOLIDARITE EST NOTRE ARME !

ASSEMBLÉE GÉNÉRALE, Tous les vendredis, à 18h, au 11-13 Allée du Saut du loup

Assemblée Générale de lutte contre toutes les expulsions
Contact : ag-contre-expulsions[@]mailoo.org

sept 292014
 
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Cet ouvrage a pour but de mettre en évidence la fabrication d’armement dans la région toulousaine. C’est un outil d’information. Vous y trouverez un descriptif du complexe militaro-industriel local et un inventaire non exhaustif des laboratoires, universités, institutions et entreprises de Midi-Pyrénées impliqués dans le marché de la guerre.

http://www.non-fides.fr/?Toulouse-Necropole

Dijon: Une histoire de l’espace autogéré des Tanneries

 Posted by on 31 juillet 2014 at 11 h 16 min  Logement / Squat / Urbanisme  Commentaires fermés
juil 312014
 
logement
Dijon: Une histoire de l’espace autogéré des Tanneries
 
Ancrages, Les Tanneries, 1997 – 20..
 
À l’hiver 1997, une bande de punks s’immisce à coups de masse dans une
friche industrielle à l’odeur de sel et de cuir, boulevard de Chicago à
Dijon. Après quelques teufs sauvages et chassés-croisés avec les agents
municipaux, il est décidé de se barricader sérieusement, de s’installer
définitivement et de donner naissance à l’espace autogéré des Tanneries.
 
En 2001, après plus de deux ans de bataille pour retarder l’expulsion,
les deux candidats favoris au poste de maire de la ville finissent par
trouver judicieux, électoralement parlant, d’inscrire la légalisation de
l’occupation du lieu dans leur programme de campagne. Il faudra quelques
pressions supplémentaires pour que le vainqueur socialiste ne revienne
pas sur sa promesse dans les mois qui suivent, et finisse par signer une
convention précaire.
 
En 2008, alors que le ministère de l’intérieur se focalise sur la menace
« anarcho-autonome », un rapport des Renseignements Généraux, intitulé «
du conflit anti-CPE à la constitution d’un réseau pré-terroriste
international », définit l’espace autogéré des Tanneries comme une «
plaque tournante » de la mouvance en France. Le rapport précise qu’il
sera dur de se débarrasser de cette « base matérielle ». Il pointe les
risques posés par la fin, en 2011, de la convention passée entre la
mairie et les Tanneries et prophétise en cas d’expulsion des émeutes
comparables à celles survenues à Copenhague en 2007 à l’occasion de
celle du centre autonome de la jeunesse Ungdomshuset.
 
Début 2009, la manchette du journal local affiche « les Tanneries, c’est
bientôt fini ? ». Un peu plus de deux ans et quelques tergiversations
plus tard, le conseil municipal décide, à l’issue d’un débat houleux, de
financer à hauteur d’un million et demi d’euros les travaux nécessaires
au relogement des Tanneries, présentées par la bouche même de l’adjoint
à l’urbanisme comme alternativement « espace subversif et
anticapitaliste » et « centre de culture urbaine ».
 
Les Tanneries ont traversé la dernière décennie avec passions et
polémiques. Aussi bien, d’ailleurs, c’est la décennie qui a traversé les
Tanneries : de l’antimondialisation aux luttes territoriales, se plonger
dans les souvenirs et les archives, c’est s’offrir une balade dans
l’époque. Après bientôt 15 ans d’existence, il y aurait mille façons de
raconter l’histoire du lieu, les histoires du lieu. Si les murs décrépis
tiennent encore debout (pour la plupart), c’est qu’ils sont solides de
tout ce qui les a traversés depuis le début : du punk-rock aux amitiés
entêtées, de l’anarchie aux ateliers mécaniques.
 
Rédacteurs de ce texte, nous sommes aussi les réducteurs de cette
histoire, et avons choisi un bout de la lorgnette, et retenu l’idée d’«
intervention ». D’après la taxinomie héritée du mouvement squat de la
décennie précédente, les Tanneries sont en effet classées, au moins pour
la période non litigieuse d’avant le conventionnement, dans la catégorie
des squats politiques. C’est-à-dire qu’en plus d’y vivre ou d’y exercer
diverses activités pratiques – raison d’être de tout lieu occupé – on
prétend y contribuer à changer le monde.
 
Nous pensons, esprits retors que nous sommes, qu’il existe quelque chose
comme un mouvement révolutionnaire, alors même que ses manifestations
sont aujourd’hui si confuses ; et nous avons tenté d’y prendre part,
depuis Dijon et en lien avec toutes sortes d’autres lieux et groupes. La
participation de quelques hangars en périphérie d’une ville moyenne
occidentale à la constitution de ce mouvement n’étant pas a priori
assurée, il a fallu trouver des façons de se projeter dans le quartier,
la ville, le monde entier (on verra qu’en fait on a plutôt suivi le
chemin inverse…). Si au fil des ans la prétention n’a pas changé, les
orientations suivies ont relativement évolué. Le recul nous donne le
sentiment de voir se dégager quelques grandes périodes, chacune prise
dans leurs ébullitions et leurs limites, et ce même si la réalité fut
sans doute beaucoup plus entremêlée.
 
Note : Les relectures a posteriori sont trompeuses et l’envie de faire
émerger des hypothèses est nécessairement simplificatrice. Si certaines
de nos tentatives étaient présupposées et explicitement formulées,
d’autres se sont révélées en chemin de manière beaucoup plus empirique
et organique. Ce retour sur l’histoire se présente comme une recherche
plutôt qu’un communiqué collectif. Pionniers ou compagnons arrivés en
chemin, nous assumons ici une grille de lecture partisane sur un lieu
qui reste marqué, au-delà des gestes et paroles régulièrement portées en
son nom, par une hétérogénéité de groupes et de visions. Ajoutons que ce
décorticage à cœur ouvert d’un processus en cours nous a paru utile mais
d’autant plus malaisé qu’il ne tient pas lieu d’autopsie et l’on présume
bien qu’il puisse titiller quelques bureaucrates tatillons de l’autre
côté des barricades. On fera avec.
COURSES D’ORIENTATIONS POLITIQUES
 
1998 – 2002 – Mouvement squat, identité, contre-culture et activisme
 
« Anarchiste », « anticapitaliste », « punk », « Do It Yourself », «
(pro-)féministe », « vegan », « antiautoritaire ». Dans les premières
années, le fronton des Tanneries se pare de tout un tas d’étiquettes qui
cherchent à affirmer des identités croisées. Il s’agit de constituer «
notre monde » et d’être rejoint à partir de la défense de « nos espaces
». Dans la foulée des Tanneries, les maisons occupées essaiment, des
intersquats se forment et constituent une contre-ville. Entre
street-party crusty et blocus de la préfecture, on se focalise sur les
ennemis « évidents » : répondre aux offensives des fachos qui nous
tirent dessus en passant des nuits sur des toits avec quelques
projectiles, parer aux incursions policières, trouver des avocats et
barricader nos lieux. Même le combat contre l’expulsion est à la fois
populaire et de fait autocentré.
 
Car les Tanneries sont d’abord le fruit d’une lutte acharnée pour
rester. Nous décidons dès les premiers mois d’occupation de mettre en
branle sans trop de chicanes et de barrières idéologiques un panel large
de moyens de pression : concerts de rue et manifs à répétition, portes
ouvertes et permanences en ville, occupations, enchaînements et
irruptions dans les bureaux du maire, traques des apparitions des élus
et présence devant les réunions électorales, lettres d’interpellation et
embouteillage des communications à coups de fax, mails et coups de fil,
guérilla médiatique et harcèlement visuel dans la ville, conflit franc
et invitations à négocier… Après une attaque incendiaire anonyme qui
détruit complètement notre premier espace de vie et qui se conclut par
des tentatives d’expulsion, une interdiction de demeurer sur les lieux
et un procès, on décide de dégager les décombres et de continuer
l’aventure dans les hangars attenants. Des camarades d’autres villes de
l’Est, de Suisse ou d’Allemagne, attirés par le remue-ménage et les
appels répétés, viennent régulièrement nous prêter main-forte.
 
En parallèle, le mouvement « anticapitaliste » resurgit à l’échelle
(alter)mondiale. C’est le temps du « we are everywhere », et nous
faisons feu de tout bois, sans forcément qu’il soit primordial de savoir
en quoi cela pourrait s’ancrer spécifiquement dans la vie dijonnaise.
Les Tanneries servent de centre de convergence pour aller à Davos [1],
ou au G8 d’Évian, pour les contre-sommets. On se lance gaiement à
l’assaut de l’industrie pétrolière ou de la finance en bloquant des
stations-service et des banques pendant Seattle, on fait irruption dans
les centres commerciaux contre les OGM ou le Plan Colombie [2]… Il
s’agit de participer aux « campagnes de solidarité », de débarquer
régulièrement au consulat italien pour soutenir les premiers anarchistes
incarcérés pour des sabotages sur les chantiers du TAV dans le Val Susa,
mais aussi de contribuer activement aux réseaux plus larges qui se
constituent en cette fin de siècle, à la recherche de structures
communes et de perspectives stratégiques : en quelques années les
Tanneries se retrouvent imbriquées dans un vaste maillage, entre
intersquats, indymedia, Sans-Titre, infokiosques, anar-geeks, Action
Mondiale des Peuples [3]… et gagnent leur statut de plaque tournante !
 
2003 -2005 – Voyages et micro-politique
 
Si les activités continuent aux Tanneries, nos élans politiques
s’essoufflent parfois et le collectif des habitant.e.s se fait et se
défait. Après quelques années d’intense agitation certain.e.s ressentent
le besoin de changer d’air. On tente de rebondir et on fait même appel
un temps à nos potes de partout pour imaginer un relais et une «
non-permanence » formalisée sur les Tanneries, par peur d’une
désagrégation subie. Les habitant.e.s ont souvent à ce moment-là un pied
à Dijon, un pied ailleurs, et le regard à l’affût d’aventures à l’autre
bout de l’Europe. Par chez nous, sortis de l’urgence permanente, on
prend le temps de se creuser la tête sur nos formes d’organisation et
nos relations, parce qu’on a beau brandir comme credo le refus des
dominations, cela relève plus d’un perpétuel chantier que d’un
quelconque décret, et on se rend bien compte que les dominations en
question se terrent aussi bien dans nos propres maisons que derrière les
barrières des zones rouges des contre-sommets. Les Tanneries sont alors
le lieu d’une « micropolitique des groupes » expérimentale, qui
s’attache à décrypter les rôles et les scléroses, à trouver des formes
qui structurent le collectif et ses échanges, en essayant de ne pas
l’enfermer pour autant dans une somme de tableaux comptables. C’est
aussi un moment de recherche de réponses qui nous soient propres, sans
flics, sans juges et sans docteurs, vis-à-vis d’agressions ordinaires et
autres pétages de plombs spectaculaires qui plombent parfois les ami.e.s
et la vie du lieu. Nos batailles pour déconstruire certaines normes dont
on se délesterait bien et s’autonomiser vis-à-vis des institutions
passent par des initiatives croisées : rencontres féministes ou groupes
de parole entre mecs sur la masculinité, découverte de
l’antipsychiatrie, remise en cause des « chefs », échanges de savoirs
informatiques ou électriques… Si l’usage systématique des petits
groupes, tours de parole ou autres « points météo [4] » est aujourd’hui
révolu, les attentions qui se forgent à l’époque vont continuer à
bouleverser radicalement nos réflexes et nos focales. Cette première
période sans menace d’expulsion est aussi mise à profit pour aménager,
refaire la plomberie ou se chauffer et construire des locaux plus
adaptés : atelier informatique au fond d’une cave, mezzanine, kiosque et
ateliers…
 
2005-2008 – Retours et recherche d’ancrage
 
De nos pérégrinations, nous retenons une confrontation à des dynamiques
plus territorialisées, des luttes de quartier barcelonaises à
l’occupation pendant plusieurs mois des arbres du parc Paul Mistral, en
plein centre-ville grenoblois, contre sa destruction. Nous observons
là-bas le travail méticuleux pour documenter et répondre à l’emprise du
conglomérat technoscientifique en termes sociaux et urbanistiques. Nous
en revenons avec le désir d’aller au-delà des généralités sur l’«
exploitation capitaliste » ou la « consommation » et de décrypter les
enjeux et tensions spécifiques à l’endroit où l’on vit.
 
Du côté de Dijon, on aspire aussi à moins tourner sur nous-mêmes. On
forme des groupes de circonstance et des collectifs temporaires, en
prenant soin de ne jamais s’afficher comme « les Tanneries » pour ne pas
être directement catalogués. Au final, on se retrouve à se réunir
plusieurs fois dans la même semaine, avec à peu près les mêmes gens,
sous un nom différent : collectif « un toit pour toi », « silence on
tourne », « CPE-LRU-RTT (Chômeurs-Précaires-Étudiants
Lycéens-Rageurs-Utopistes Révoltés-de-Tout-Temps) », assemblée des
Tanneries, caisse de solidarité, groupe informel…
 
Quand le CPE nous tombe dessus, on y débarque avec un peu de retard, une
cuisine collective et un infokiosque pour l’occupation de la fac. On
tente de peser à l’extérieur des AG, depuis les marges, par un ensemble
d’actions qui changent la tonalité du mouvement… Notre crew se retrouve
et s’ouvre pleinement pendant quelques semaines où l’on se rappelle, au
comble de l’excitation, que l’on vit aussi beaucoup pour ces moments-là.
Entre rencontres singulières avec une nouvelle génération en rébellion
et explosion des possibles dans une ville devenue terrain de jeux et
d’actions quotidiennes au sommet des grues, dans la rue ou en
déménageant les locaux de l’UMP, on se sent pris dans un tournant où,
pendant quelque temps, les manières de penser et de faire la politique
qui nous animent vont entrer en résonance et se retrouver parfois
motrices dans des mouvements sociaux larges et transversaux.
 
2007 – Bras de fer
 
En 2007, un fonctionnaire inconnu frappe un soir à la porte pour nous
informer de pourparlers secrets entre une multinationale de santé et le
maire qui souhaite leur revendre les terrains des Tanneries. Deux jours
plus tard, nous entrons en trombe et en furie dans le conseil municipal.
Keny Arkana nous propose un concert sauvage de soutien devant la mairie
le soir des élections. Un samedi lors d’une première manifestation, nous
hissons des cabanes dans les arbres qui longent la mairie et annexons le
parc en contrebas. Embrouilles avec la Préfecture, le GIPN tarde à
intervenir. Le dimanche matin, le maire se pointe dans un bar du coin et
signe une nouvelle convention sur 5 ans. Au conseil municipal du lundi,
les ténors de la droite pestent, et s’entendent rétorquer : « Si vous
voulez faire de l’expulsion des Tanneries votre prochain cheval de
bataille électoral, allez-y, je vous souhaite bien du courage ! » Cette
année-là le mouvement contre l’expulsion du centre autonome Ungdomshuset
est un point de référence majeur : nous observons avec attention comment
les amis danois ont jonglé habilement entre manifs familiales de masse,
coups médiatiques et appels aux « brigades internationales » pour venir
s’attaquer en bloc à la police. Nous nous émouvons de la manière dont
après l’expulsion, l’embrasement de la ville pendant trois jours, les
nombreuses incarcérations qui suivent et le refus de la mairie de «
traiter avec des terroristes », ils continuent pendant un an, chaque
semaine, à réinventer des manifestations à chaque fois différentes
jusqu’à obtenir un nouveau lieu. Nous observons comment une lutte partie
du « ghetto squat » se mue en un défi politique qui finit par scinder la
population et par pousser des dizaines de milliers de personnes à
s’engager. Leur détermination donne du souffle, le sens d’une
camaraderie à la fois dense et dispersée à travers l’Europe. Elle nous
pousse, l’année qui suit, à appeler à des journées internationales de
résistance des squats et espaces autonomes pour marquer un front commun
face aux politiques répressives.
 
2008 et au-delà, assumer une entité
 
Trêve de dissimulation, nous admettons au bout d’un moment que dans
cette petite ville, tout le monde se dit que nous sommes « les tanneurs
» et que nos présences opaques créent souvent plus de méfiance qu’autre
chose. C’est dans ces années, à partir d’un collectif plus stable, que
les Tanneries s’affichent plus ouvertement : un espace de construction
ET d’offensives, un espace d’où se constitue une entité politique,
visible, nommée, rejoignable, qui cherche à agir sur la ville. Un détour
chez les camarades du centre autonome Ifanet à Thessalonique, au soir
des révoltes de l’hiver 2008, nous permet d’interroger leur choix
d’assemblées politiques ouvertes hebdomadaires et de creuser nos propres
partis pris, dans un contexte français où cette jonction entre lieu de
vie, d’activité et d’organisation offensive est plutôt timide… Hormis
dans les rapports policiers.
 
C’est qu’après des années d’existence et d’activisme débridé où les
expériences s’additionnent et s’éparpillent, le besoin de stabilité se
fait sentir, pas seulement en ce qui concerne l’assurance de garder le
lieu mais aussi dans les formes d’interventions politiques. Il nous
semble alors que les Tanneries peuvent être autre chose que la tanière
d’un groupe, que le lieu d’un milieu : une force politique à l’échelle
de la ville, au moins. Nous voulons être le point d’articulation entre
un tas de dynamiques : squats, potagers, concerts, journaux, actions ou
caisse de solidarité. Cette aspiration est régulièrement l’objet de
controverses, et nos cœurs balancent entre volonté assumée d’incarner un
mouvement et primat à la singularité des énergies par peur des tendances
hégémoniques et centralisatrices.
 
Le mouvement des retraites de 2010 est l’occasion de s’affirmer comme
une créature polymorphe mais cohérente. Contrairement à ce qui s’est
passé pour le CPE, le fait de venir des Tanneries ne nous donne pas
l’impression d’arriver de l’extérieur, et de devoir s’y cantonner. Il
s’agit d’être un point à partir duquel se relient des pratiques et des
contenus politiques, des outils de coordination et de rencontres par le
biais d’un bulletin de grève, de la participation au comité de lutte, de
ressources juridiques et financières en cas de répression, etc. On est
une bande large et aux contours flous mais avec une force d’action
indéniable, des matériaux, réchauds et véhicules pour porter
matériellement les blocages, un espace où se réunir et continuer à se
voir si la mayonnaise du mouvement retombe…
 
Cet ensemble ne se tient pas sans retomber parfois dans les formes
classiques de l’organisation militante, de son speed gestionnaire et de
ses agendas noircis par une succession de réunions. Notre salut tient à
un certain refus de la séparation entre nos vies et nos luttes, et aux
moyens partagés au sein de la grande maison ou avec d’autres bandes, aux
dérives et aux apéros, aux amitiés sur lesquelles on peut compter dans
les coups durs ou pour ne pas raccrocher face aux injonctions
normalisatrices, aux équipées à l’autre bout de la France, aux mains
dans le cambouis, aux danses jusqu’au petit matin et à ce que nous nous
attachons à produire très concrètement ensemble. Il est bien téméraire
de parler de « politique » sans au moins mentionner cette vibration
collective et ludique, cette intensité des liens au quotidien et la
sédimentation affective qui donne un sens à l’existence et permet de se
risquer à lutter.
 
On sent qu’on peut peser localement, initier des luttes contre ce qui
menace directement de contenir nos existences, comme la
vidéosurveillance, le fichage ADN, ou le rouleau compresseur
éco-urbanistique ; ou développer des solidarités avec des ouvriers en
grève, ou des migrants pourchassés qui s’immiscent dans la ville et dans
notre quotidien… On croise un tas de monde, militant de gauche, prolo
débrouillard, humanitaire catholique ou chômeuse heureuse. Une partie de
l’énergie est orientée autour des déplacements possibles plutôt que sur
la recherche permanente de marquer une rupture nette. Dans une ville de
gauche où les milieux militants et culturels sont tellement inféodés aux
autorités locales et reclus dans l’indignation 2.0, on espère contribuer
à ce que certains posent des actes et assument des conflits. On se prend
quand même plus d’une fois des murs et des réus sclérosées à s’en taper
la tête, mais l’endurance crée aussi des brèches. Il y a une certaine
jubilation à recroiser une mère d’élève en tailleur qui raconte comment
elle a fini par bousiller la borne biométrique du lycée, ou à s’emparer
d’un internat vide en manif en face du tribunal avec le soutien officiel
de tout ce que Dijon compte d’assos citoyennes et humanitaires, au grand
dam de la préfecture. Il n’est pas aussi facile de neutraliser les
positions paternalistes vis-à-vis des 300 migrants qui s’installent des
mois durant dans l’internat, mais on essaie quand même, à notre sauce et
à l’interface, de faire en sorte que des luttes « autonomes » puissent
naître.
 
Isolées entre un boulevard et une friche industrielle, les Tanneries
n’ont eu pendant longtemps pour seul voisin qu’un orchestre de musique
napoléonienne qui se contenta de jouer l’« hymne à la joie », sourire en
coin, alors que notre bâtiment était en train de cramer en 2001.
L’occupation en mars 2010 de terres maraîchères menacées à deux rues de
chez nous crée le déclic nécessaire à un rapport nouveau au quartier. On
se met à rencontrer les voisins et à causer jardin. D’autres maisons
sont squattées, ainsi qu’une ancienne boucherie industrielle avec un
groupe de réfugiés d’Afrique de l’est. Au printemps 2011, des familles
du coin, des bandes de potes viennent défricher d’autres parcelles,
poser des ruches… Des Rroms s’installent dans les anciens abattoirs
voisins et quelques paysans sans terre restaurent un champ lunaire
récemment passé au tractopelle par la mairie. Tous ces groupes se
frottent et s’entremêlent lors de boums, de repas, pour remettre le jus
ou répondre aux incursions policières. Les Somalien.e.s viennent
manifester pour le potager devant la mairie et nous invitent à regarder
des images de Mogadiscio, au retour d’un feu d’artifice devant la
prison. On a le sentiment d’une communauté qui se construit,
hétéroclite, précaire, mais bien vivante, loin des rêves lisses des
urbanistes et de leur « éco-cité » pour laquelle tout ceci devrait
bientôt être rasé.
LES TANNERIES ET LE « MOUVEMENT »
 
Visibilité
 
Nous avons fait le pari qu’un mouvement avait parfois besoin de «
vitrines », aussi trompeuses soient-elles sur la structuration et la
répartition réelle de ses forces, aussi dangereux que soient les miroirs
déformants et les focalisations sur des points donnés. Il ne s’agissait
pas de contester le choix d’apparitions diffuses, « révoltés anonymes de
la guerre sociale » ou rien du tout – à partir d’un bar clando, d’une
ferme paumée, d’une coloc’ proprette, d’une nuit sans lune, d’une fac
occupée ou d’une route calcinée… Nous entendions la pertinence de
repousser les espaces identifiables, les catégories classiques du
politique et les costumes attendus. Il nous a pourtant semblé tout aussi
nécessaire que des lieux ou des groupes circonscrits avec suffisamment
d’assise et de présence dans la durée puissent assumer des énoncés
publics et des solidarités – que ce soit avec ceux qui pètent des
vitrines à Dijon le soir de l’élection de Sarkozy, ou avec les inculpés
de l’antiterrorisme dans une période où d’autres pouvaient préférer,
avec leurs bonnes raisons, ne pas afficher de liens… Il ne nous
apparaissait pas forcément contradictoire de démonter d’un côté les
désignations d’« anarcho-autonomes », et de pouvoir répondre de l’autre,
en cramant des fumigènes devant la pref’ avec le Réseau Éducation Sans
Frontières [5] : « peut-être et alors ? Nous sommes soutenus, entourés
et fiers de ce que l’on crée » plutôt que : « non pas du tout, restons
cachés ! »
 
Nous avons jugé joyeux d’être un repaire d’où l’on pouvait sortir en
bande avec des palettes pour un blocage de la zone industrielle voisine,
avec un tas de fourches pour aider à une occup’ des terres d’à côté ou
pour une boum sur le boulevard, où l’on puisse rentrer d’un péage
gratuit ou d’une manif remuante poursuivi par la BAC, fermer les grilles
et faire des pieds de nez… quitte à se retrouver un après-midi avec un
escadron de gendarmes mobiles devant chez nous, missionnés pour empêcher
le départ d’une chasse au trésor cycliste dont ils pensaient qu’elle
camouflait une émeute [cf. constellation « fête sauvages »]. Parce
qu’effectivement, la visibilité fait qu’il est par ailleurs plus délicat
d’échapper aux soupçons policiers et de brouiller les identités. Elle
implique que certaines actions puissent avoir des conséquences directes
sur un espace, avec la menace que cela pèse dans certains choix. En même
temps quand les commentaires du canard local nous relient de toute façon
peu ou prou à tout ce qui trouble ou salit la ville, et en appellent
régulièrement à nous passer au lance-flammes, ça finit par noyer le poisson.
 
Nous avons choisi d’être un lieu d’où pourraient partir des bus ou des
appels, et de tisser des ponts entre Dijon-boulevard de Chicago et
Davos, Vichy ou Valognes, des jumelages avec Notre-Dame-des-Landes, de
fournir un espace de rencontre et d’organisation pour des journées
d’action intersquats européennes, des réseaux de geeks ou un G8… Le
patchwork Tanneries et nos positions atypiques, qui n’ont pas échappé
aux critiques lapidaires venues de différents milieux radicaux, ont au
moins permis à diverses écoles de s’y croiser et de nous traverser. De
chantiers collectifs en invitations à venir se poser quelque temps, les
Tanneries ont offert une porte d’entrée suffisamment accessible pour un
tas personnes qui rêvaient de se barrer de leur vie d’avant ou de se
raccrocher à des mondes en lutte.
 
Quelles qu’aient été nos diverses manières d’apparaître à la ville,
notre vieille usine taguée a conservé une façade à la fois poreuse et
rugueuse. Elle devient un symbole appropriable quand des lycéens se
construisent des cabanes au fronton graffé « tanneries 2 » devant leur
lycée pendant les blocages du CPE, ou quand on entend tous ceux qui
disent mythiquement avoir « ouvert les tanneries » ou s’en sentir acteur
sans qu’on les connaisse forcément.
 
D’un autre côté, si on est une « vitrine », elle n’est pas tout à fait
transparente : les Tanneries vivent aussi à travers l’existence plutôt
bien délimitée d’un groupe « tanneurs » pas forcément facile d’accès.
Notre histoire est celle d’une composition aussi tendue que soudée,
entre un collectif anarcho-punk presque trentenaire et un collectif de
vie autour duquel se tisse une nébuleuse existentielle et politique. Le
lieu a beau se vouloir ouvert à un tas d’initiatives à partir de
quelques principes autogestionnaires, on sent bien qu’il n’est pas
toujours facile de contourner ces piliers, et de se l’approprier. Son
alchimie se tord toujours entre assemblées publiques, alliances claires
et accueil de projets et soirées plus hétérogènes qui parfois accrochent
et parfois clashent.
 
L’assise des Tanneries et le soutien hétérogène dont elles ont bénéficié
pendant toutes ces années tiennent sans doute à leur caractère hybride
et à l’impossibilité de les enclore dans un univers prédéterminé. La
défense de l’espace autogéré part d’un collectif de vie qui l’habite au
quotidien et de l’ouverture large liée à l’aspect « centre social », aux
concerts et à leur aura de « légitimité culturelle ». Dans le même temps
le pendant politique tranché marque un rapport au monde, une histoire et
un mouvement auxquels se référer, une présence à partir de laquelle nous
ne pouvions être confondus avec une simple expérience alternative ou
artistique. Le labyrinthe de hangars, de grands espaces ouverts couverts
de peinture et de constructions hétéroclites dessine un
contre-territoire dans la ville, univers palpable et difficilement
récupérable, à l’interface entre « citoyens dijonnais », « jeunesses
réfractaires » et outre-mondes sans-papiers, freaks ou déserteurs qui
passent et se posent par ici. Et si l’aventure anarcho-punk dont le lieu
était issu a parfois participé d’une certaine clôture identitaire, on
doit aussi à sa persistance une part d’énergie à rebrousse-poil des
tentatives de lissage.
 
Nous ne sommes pas toujours sûrs de ce qui nous relie réellement aux
centaines de personnes qui passent ici chaque semaine, majoritairement
dans des soirées, souvent « en soutien », mais généralement surtout pour
se déhancher ou boire des coups. Il s’y développe sans doute au moins
une sensibilité à un univers décalé sans vigiles ni profits, des
possibilités de croisement et de diffusion de prises de positions et
quelques transes suantes enchevêtrées. Dans cette ville réduite, nous
avons beau être ces trublions intempestifs qui osent tenir tête aux
autorités, sortir le maire d’une manif’ ou lui faire craindre des
troubles lors d’un G8 des universités annulé au dernier moment, nous ne
sommes définitivement plus une force anonyme, qu’ils pourraient
simplement éradiquer sans déclencher une levée de bouclier au cœur même
de la cité. Parce qu’à force, une bonne partie de Dijonnais.e.s,
certains travaillant au sein même des structures qui gèrent la ville,
ont fini par s’attacher d’une manière ou d’une autre à notre existence.
Sur ce terreau, les Tanneries se sont perpétuées entre tension dans la
rue et injection d’un certain type de dialogue : imaginer pouvoir
imposer des négociations et se pointer dans leurs bureaux sans baisser
la tête, parce qu’il y a aussi des confrontations à mener sur ce
terrain-là et la possibilité que certains face-à-face entérinent plus de
possibles que de renoncements.
 
En dur
 
Le pari de la légalisation
 
La politique radicale et ses objectifs maximalistes nous contiennent
parfois dans un certain sentiment d’impuissance. Pourtant, la certitude
qu’il est possible aussi d’arracher quelques victoires concrètes tient
ici lieu d’acte fondateur et de mythe commun même à ceux et celles
arrivé.e.s après les premières batailles.
 
Des débats intenses s’amorcent dans les premiers mois d’occupation sur
l’issue de la lutte avec la mairie et la possibilité d’aboutir à une
convention d’occupation, parfois perçue comme un défi « impur ». Cette
problématique relativement neuve par chez nous en ce qui concerne les
squats dits « politiques » renvoie à des conflits qui ont marqué les
Kraakers hollandais, Hausbesetzer allemands, ou Occupanti italiens et à
l’analyse selon laquelle la « légalisation » d’un certain nombre de
lieux a été un levier pour diviser le mouvement et acheter une certaine
« paix sociale ». Nos voyages à travers l’Europe nous permettent de nous
rendre compte aussi à quel point ces mêmes mouvements peuvent bénéficier
d’un certain nombre de structures stables. Difficile de solder le débat.
Nous nous prenons bien la tête… et mettons la main à la pâte puisque
nous faisons le pari mais aussi le compromis de travaux de mise aux
normes conséquents sur une partie du bâtiment, pour briser ce qu’il
reste à la mairie d’arguments publics pour nous virer. Nous nous
risquons après coup à une convention parce que les négociations partent
d’un rapport de force et que nous décidons que ce bout de papier en sera
la marque plutôt qu’une bride. Nous vérifierons au fil des années que
notre marge de manœuvre tient effectivement avant tout au terrain
politique et à nos élans désinvoltes, et pas tant aux règles et clauses
inscrites sur papier qu’il est toujours possible de se donner les moyens
de transgresser.
 
Notre rage d’ancrage a d’abord été guidée par l’envie d’affirmer que ce
qui nous étreint n’est pas qu’une folie de jeunesse ou une digression
colérique avant de rejoindre les chemins tracés. Les lieux communs selon
lesquels les utopies collectives finissent forcément en eau de boudin et
ne peuvent être le choix d’une vie sont les premiers arguments posés par
tous ceux qui veulent se rassurer sur le fait qu’il n’y avait pas
d’autres possibilités pour eux et pour les autres. Jusqu’au sein des
milieux radicaux, notre génération, échaudée par la mémoire floue des
dits « échecs » des années 70 et fille des replis des années 80, était
marquée par une aspiration libérale à pouvoir toujours décrocher, à ne
jamais trop s’engager dans le temps et avec d’autres, au point que cela
mine nos potentiels existentiels et politiques. 14 ans après, que l’on
ait occupé ce lieu dès les premières années ou qu’on l’ait rejoint en
cours de route, une de nos plus grandes forces est de pouvoir affirmer
que l’on est toujours là et que l’on ne compte pas s’arrêter en si bon
chemin.
 
Cette temporalité s’est révélée nécessaire pour apprendre et valider nos
« expériences », pour ne pas avoir à tout réinventer à chaque
génération, pour voir les arbres pousser devant la maison et approfondir
une culture politique commune au-delà des évidences et des
prêts-à-porter parachutés. Elle a permis d’entretenir une mémoire orale
et archivée, des personnes-relais qui ne parlent pas qu’au passé. Ce
lent cheminement a permis la constitution de réseaux : notre rapport au
« mouvement » hors de Dijon, ses contacts et ses lieux éparpillés, mais
aussi et surtout localement : des avocats, artisans, journalistes,
architectes, maraîchers, des fils et filles de flics et de politiciens,
des militants associatifs et des syndicalistes, des mécanos et métallos,
des filous et des gitans ou des fonctionnaires complices qui refilent
des infos.
 
Commencer à envisager une « force matérielle » qui nous soit propre est
venu progressivement. Squatteurs urbains, déserteurs des lycées ou des
facs, nous avons d’abord voué un culte à la bidouille approximative, aux
mezzanines en parpaings et aux vertus du gaffer plutôt qu’au « travail
bien fait » vanté par nos aïeux. Nous sommes partis de bricolages,
récups, recyclages, piratages et échanges – que nous ne sommes pas prêts
d’abandonner – et d’une production Do It Yourself souvent immatérielle,
principalement sociale et culturelle : soirées, journaux, disques,
rencontres, affiches, expertises juridiques… Nous en sommes venus à
l’acquisition progressive d’outils et machines qui tiennent la route –
informatique, mécanique, culinaire ou sonore – puis au désir de tenir
plus de maillons d’une chaîne, de se former et de pouvoir produire de
manière plus conséquente : disposer d’une imprimerie, d’une radio, de
potagers, d’une brasserie, d’une boulangerie ou de ressources en
bâtiment… L’élan productif tient ici autant du remède face à un
sentiment d’amputation, entre nécessités pratiques et jubilations
créatives, que de choix tactiques sur ce qui doit permettre d’alimenter
nos interventions politiques « autonomes ».
 
Le monde des squats d’où nous sommes issus et dont nous ne renierons
jamais la force existentielle, est pratiquement toujours à la merci du
court terme où d’un recadrage répressif. Nous savions qu’il était devenu
dans les années 90 presque impossible de tenir une nouvelle occupation
en Allemagne malgré et peut-être du fait de l’intensité du mouvement
autonome des années 80, et avons partagé les soubresauts genevois du
milieu des années 2000 quand ce qui restait d’une des dynamiques squat
les plus denses en Europe, terrain de découverte pendant notre
adolescence, s’est fait laminer en quelques mois. Bases, refuges,
fermes, maisons ou ateliers, nous estimions devoir compter aussi sur des
lieux plus sûrs, dans les moments de tumultes comme dans les périodes
plus froides. Nous avons rejoint à notre manière ce que d’autres ont
tenté ces dernières années sur des modes différents, à la ville ou à la
campagne avec des baux emphytéotiques, achats collectifs ou locations –
sans nous priver du plaisir de continuer à nous immiscer régulièrement
derrière des portes verrouillées.
 
Malgré la consistance acquise au fil du temps, nous bataillons encore
avec la fragilité de ce que nous portons. Notre histoire et un certain
nombre de départs témoignent de la difficulté d’habiter dans la durée
des lieux publics et ouverts, de se sentir une communauté forte dans un
maelström constamment traversé de nouvelles têtes, énergies, irruptions
inattendues et sollicitations extérieures. Notre utopie d’un espace «
total » part d’un refus de la séparation, mais reste empreinte d’une
tension constante entre magie et épuisement. Notre choix de rester en
ville a encore du mal à se trouver un tempo qui ne soit pas celui d’une
course permanente et refuse pourtant que le nécessaire ralentissement
n’ait pour point de chute que la campagne.
 
Le grand déménagement
 
En 2009, nous apprenions par la presse que la mairie devait nous dégager
mais s’engageait à nous reloger « dans les meilleures conditions », pour
parer à un clash renouvelé. Malgré toute notre méfiance, il nous a paru
nécessaire de les tester pour voir jusqu’où ils étaient prêts à aller,
d’être capables de rassembler face à une proposition qui se serait
avérée ostensiblement médiocre. Nous avons à nouveau posé un certain
nombre de conditions politiques à l’ouverture d’un dialogue et
finalement obtenu des engagements sur la préservation de notre
autonomie, sur la possibilité de déplacer l’ensemble de ce qui constitue
aujourd’hui les activités des Tanneries et sur un bail gratuit et de
longue durée. Dans ces conditions, nous avons fini par parier
tactiquement sur la possibilité de déménager et de nous enraciner dans
un espace qui nous convienne plutôt que de mener une nouvelle bataille,
sans doute épique, mais dont nous estimions cette fois qu’elle
aboutirait probablement à notre départ à coup de tonfas et de
tractopelles. Nous avons opté pour le projet plus que pour les murs, et
pour le maintien d’acquis plutôt que de nous risquer à tout recommencer.
Nous sortons de longs tiraillements internes et avons testé de nouveau
notre capacité à construire des points d’accords en assemblée, alimentés
par des échanges avec des espaces et collectifs amis en d’autres points
de l’hexagone. Si l’on se tient aujourd’hui dans ce consensus à vif, on
ne doit pas oublier pour autant que ce processus a aussi contribué à
l’éloignement de certaines personnes qui ne se retrouvaient pas dans une
logique de négociations a priori. Nous sommes partagés entre la fierté
de ce que nous avons réussi à imposer, l’excitation de poursuivre
l’aventure ailleurs et la peur de nous retrouver coincés et de chuter,
d’être pris malgré nous par des logiques plus conciliantes. Comme en
1999 lorsque nous nous engagions à soutenir encore plus fort les autres
squats si on obtenait un jour une convention, nous nous sommes formulés
collectivement des principes et garde-fous qu’il faudra éprouver avec le
temps. Le premier était de couper court au dialogue si l’on sentait que
des initiatives politiques qui nous sont chères commençaient à être
écartées par peur que cela froisse le processus de relogement. Pendant
les trois ans qu’ont duré les négociations, nous n’avons cessé, sur des
terrains voisins et jusque sous leurs fenêtres, de nous entrechoquer
avec la municipalité – peut-être plus durement encore que par le passé,
peut-être par peur de lâcher prise. Nous ne savons pas ce que nous
réserve le futur, si ce n’est de rester en chantier et de continuer à
batailler sur la ville, mais nous espérons que ce texte puisse servir de
jalon pour ne pas oublier d’où nous venons.
 
[1] Rencontres annuelles au Forum économique mondial.
 
[2] Plan d’aide financière et militaire des États-Unis et de l’Union
européenne initié au milieu des années 90 pour assurer leurs intérêts en
Colombie. Il occasionna diverses actions de solidarités et échanges avec
des communautés colombiennes menacées.
 
[3] Réseau anticapitaliste mondial formé en 1998 après le blocage du
sommet de l’OMC à Genève.
 
[4] Tour de parole où chacun peut parler de ses ressentis et de son
humeur du moment.
 
[5] Action en soutien à deux camarades parisiens inculpés pour
terrorisme parce qu’ils transportaient des fumigènes dans une
manifestation de sans-papiers.
 
[Publié sur Constellations, Trajectoires révolutionnaires du jeune 21è
siècle] http://constellations.boum.org/spip.php?article50
 
* * *
 
Infos et archives:
 
http://fr.squat.net/tag/dijon/
http://fr.squat.net/tag/tanneries/
http://radar.squat.net/?q=dijon
http://radar.squat.net/location.php?mode=location_list&profile=radar&l_category=0&where=204&what=0&timerange=
 
-- 
S Q U A T S - F R - D I F F U S I O N
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mai 092014
 
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Après seulement une semaine, le squat du 5 place du 36ème RI à Caen a été expulsé ce vendredi matin à 7h par les CRS et les flics locaux. Les expulsé-es des centres d’hébergement d’urgence s’y étaient installé-es. Le bâtiment vide depuis plusieurs années appartient au groupe Allianz, société d’assurances au capital de près d’un milliard d’euros…

RDV : ce vendredi 9 mai AG au campus 1, arrêt de tram Université, au sous-sol du bâtiment Lettres (à gauche à partir de l’arrêt de tram), à 17h

manif à 18h à partir du Phénix, campus 1

BESOIN URGENT DE MATOS : tentes, matelas, couvertures principalement. Dépôt toute la journée au sous-sol du bâtiment Lettres, campus 1, arrêt de tram Université.

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mai 012014
 
apres-la-rue-de-bayeux-nouveau-squat-place-du-36eme

Non seulement, aucune solution n’a été mise en place pour reloger les personnes à la rue, expulsées du 115, qu’elles soient françaises ou étrangères, mais aujourd’hui la préfecture, par l’intermédiaire de la DDCS (Direction Départementale de la Cohésion Sociale), jette de nouvelles familles avec enfants à la rue.

Elle recommence comme l’an dernier à pareille époque à dire qu’il n’y a pas assez de crédits pour les hébergements. Mais rien n’a été fait pour ouvrir de nouvelles places de CADA (Centre d’Acceuil pour Demandeurs d’Asile).

La DDCS dit qu’elle va boent$ot ouvrir une structiure de 100 places, mais ce n’est pas pour loger celles et ceux qui sont à la rue, c’est pour vider une partie des hotels (70ème anniversaire du débarquement et jeux équestres obligent…).

Elle va donc continuer à jeter à la rue des familles avec enfants, voire même aussi des personnes malades.

Lors d’une action en référé contre la préfecture, son représentant ose justifier l’action de celle-ci, pour refuser de loger une famille (un couple avec 2 enfants de 5 et 15 ans) sous prétexte  que cette famille a trouvé refuge au squat du 103-109 rue de Bayeux.

L’ordonnance de référé du tribunal administratif du 18 avril 2014 déclare :

« … il résulte de l’instruction que la famille B… occupe un immeuble actuellement « squatté » également par d’autres familles demandeurs d’asile, dont il n’est pas soutenu qu’il offrirait des conditions matérielles telles qu’elles seraient incompatibles avec le respect de la dignité humaine ; qu’ainsi l’autorité administrative ne peut pas être regardée dans les circonstances de l’espèce, comme porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d’asile… »

De fait, la justice reconnait indirectement l’utilité du squat, qui loge 75 personnes (dont 16 enfants) et évite à la préfecture de faire face à ses obligations légales en matières d’hébergement des demandeurs d’asile.

Aujourd’hui, la lutte continue face à l’attitude de la préfecture. Il n’est pas question que les occupant-e-s que les occupants du 103-109 rue de Bayeux se retrouvent à la rue.
C’EST POURQUOI NOUS VENONS A l’INSTANT D’OUVRIR UN NOUVEAU SQUAT au 5 rue St Jean 14000 Caen.
L’assemblée Générale de lutte contre toutes les expulsions !

Caen. Après la rue de Bayeux, nouveau squat place du 36e

Un immeuble situé 5, place du 36e régiment d’infanterie, est occupé depuis mardi par une centaine de personnes. Une initiative de l’Assemblée générale contre les expulsions.

Une centaine de personnes, pour la plupart sans-papiers et demandeurs d’asile, ont investi mardi cet immeuble inoccupé depuis plusieurs années. Composé de douze appartements répartis sur quatre étages, il se trouve en bas de la rue Saint-Jean, à côté du garage Citroën. Le propriétaire pourrait être une compagnie d’assurance.

La majorité d’entre eux, au nombre de 71 dont 16 enfants, déménagent en ce moment de leur précédent squat, situé au 103-109 rue de Bayeux. Un immeuble occupé par une cinquantaine de familles depuis le mois d’octobre 2013. (ouest-france)

Toulouse : La police expulse et tabasse les occupant-e-s du CREA.

 Posted by on 24 avril 2014 at 11 h 41 min  Logement / Squat / Urbanisme  Commentaires fermés
avr 242014
 

[Les pauvres ne disparaissent pas à coups de tonfa magique] Des bâtiments sont vides, des gens sont à la rue : réquisitionnons ce qui a été construit par le peuple pour loger le peuple

http://i0.wp.com/juralib.noblogs.org/files/2012/08/0.jpg?w=695

Communiqué de la Campagne de Réquisition d’Entraide et d’Autogestion du 23 avril 2014

À Toulouse, depuis plus de trois ans nous, familles avec enfants, étudiant.es précaires, travailleur.euses.s pauvres, galériens.nnes privé.e.s de papiers, réquisitionnons des bâtiments vides privés et publics pour nous loger, nous organiser et vivre selon nos propres moyens et nos propres besoins. Dans cette même logique, depuis plus de trois ans, insoumissibles aux logiques de l’État, du capital, et des politiques bourgeoises nous refusons de laisser organiser les conditions de notre misère et notre exploitation.

C’est ainsi, que lundi 21 avril, nous, habitant.e.s et soutiens du Centre Social Autogéré du 57 avenue Jean-Rieux étions obligé.es de rendre les clefs du bâtiment réquisitionné depuis octobre 2013 après que M. Jean-Luc Moudenc, nouveau maire ressuscité de la droite toulousaine, ait personnellement « prié » le propriétaire de nous expulser sous menace d’un carnage policier. Il est clair que dans la logique de la Justice et que dans l’obsession personnelle et maladive de M. Moudenc de « nettoyer sa ville », les intérêts des pauvres et leurs organisations ne valent rien.

C’est ainsi bien conscient de cela, que nous avions ouvert par nécessité, quelques jours auparavant, deux nouvelles réquisitions à la Roseraie que nous venions d’officialiser.

Mais dès dimanche soir et ce jusqu’à l’expulsion, se sont succédés autour de ces deux maisons : vrais et faux propriétaires, renforts massif d’agents immobiliers, policiers divers et variés s’étant tous accordés sur le même discours : notre impossibilité à rester dans les lieux quels que soient nos droits et nos déterminations. Le dispositif s’accélère le lundi après-midi lorsque nous nous trouvions à l’intérieur des bâtiments. Fort d’une plainte fallacieuse et illusoire pour violation de domicile déposée par les propriétaires, les renseignements généraux ont, dans un premier temps, tenté d’interroger plusieurs personnes identifiées de la CREA. Bredouilles, ils repartent pour mieux revenir une heure après accompagnés de plusieurs camions de CRS bloquant la rue et ordonnant l’expulsion immédiate et illégale des bâtiments, sans solution de relogement.

Après discussion, nous nous décidons à sortir des maisons, avec nos affaires et sans que personne ne soit embarqué, à qui serait intimé l’obligation de répondre de la plainte du propriétaire.

Une heure plus tard, nous nous trouvons tous dehors : habitant.tes, entourés de nos soutiens et de nombreux voisin.e.s. lorsque le lourd dispositif policier finit de se mettre en place. Nous nous interrogeons encore sur l’impressionnant arsenal mis en œuvre : plus d’une centaine de policiers de corps différents, une quinzaine de camions, brigades des CSI, BAC, Police nationale, gardes-mobiles, renseignements généraux, lorsqu’au même moment le gouvernement se pavane vulgairement dans les médias en parlant de « plans d’économies » et de « gestion sociale » du pays.

Nous déménageons nos affaires lorsque la BAC décide d’interpeller quelqu’un identifié comme  « responsable ». En plus de la violence de l’intervention, s’en suit un déluge de coups de la part des tous les policiers : gaz lacrymos, tir de grenade dispersive, tir tendu de flash-ball au visage. Un autre camarade s’est écroulé au sol, se faisant secourir et transporter à l’hôpital par les voisin.e.s. Touché en pleine face, plus de la moitié des os de son visage ont explosé. Plusieurs personnes ont été blessées, et la chasse à l’homme dure plusieurs heures. De plus, quatre personnes ont été interpellées, une est toujours en garde-à-vue ce mercredi matin et une cinquante de personnes se retrouvent à la rue du fait de l’acharnement de la Mairie et de la Préfecture.

Nous adressons donc un message au nouveau maire de Toulouse et à tous ceux qui partagent ses idées et intérêts : les pauvres ne disparaissent pas à coups de tonfa magique. Les surveillances,  contrôles, expulsions, répressions ne font qu’accroitre nos déterminations à ne pas nous résigner au jeu des pouvoirs publics de droite comme de gauche, et à choisir pour et par nous-mêmes nos conditions d’existence. Des bâtiments sont vides, des gens sont à la rue : réquisitionnons ce qui a été construit par le peuple pour loger le peuple.

Ici et maintenant, rencontrons-nous, organisons-nous.
Tous pour Tou.tes
Pouvoir au peuple

 

Source : Jura libertaire.

mar 292014
 
01

Texte distribué lors de la manif du 29 mars à Caen:

Contre les propriétaires[1] et le capital, guerre sans merci !

 

« Si tu veux être heureux, nom de dieu,

Pends ton propriétaire… »

 

Prendre la rue et défendre des personnes jetées à la rue est une solidarité bien élémentaire qui est déjà énorme dans le contexte actuel. En appeler au droit au logement est probablement un pas supplémentaire. Toutefois, lutter immédiatement contre des hausses de loyers, contre le fait que des personnes soient à la rue, pour des conditions de vie plus dignes ne doit pas faire oublier que c’est bien le simple fait de payer un loyer qui est une escroquerie. La dignité ne se monnaye pas, pas plus que la liberté ! Comme le disait un tract de l’Assemblée libertaire diffusé au milieu de l’année 2013, « l’une des premières conséquences  des politiques d’austérité, c’est l’accès au logement plus difficile encore. Aujourd’hui, il y a plus de 3,6 millions de mal-logéEs en France, et au moins 130 000 SDF. Les expulsions locatives sont quant à elles de plus de 100 000 chaque année. Mais au-delà des politiques d’austérité, c’est la propriété privée, à la base du capitalisme, qui crée les conditions de mal-logement. Aujourd’hui, pour une bonne partie des populations le seul moyen de se loger c’est soit de consacrer une part exorbitante de son budget dans un loyer, soit de rembourser un prêt tout au long de leur vie. Pendant ce temps-là, d’autres spéculent et s’enrichissent, nourrissant le coût important de l’immobilier. Ces spéculations se traduisent notamment par des logements qui restent inoccupés pendant que des gens sont jetés à la rue. Dès lors, il est bien légitime d’occuper ces habitations vides ».

 

L’histoire de cette revendication du droit au logement n’est pas la nôtre. A la tradition des déménagements solidaires à la cloche de bois et des réquisitions à la fin du 19ème et au début du 20ème siècles, portée par des révolutionnaires et révoltés, notamment la Ligue des anti-propriétaires, s’est peu à peu substitué le droit au logement, revendication des catholiques sociaux après 45. C’est issu de cette tradition qu’est apparu le DAL (Droit Au Logement), qui cherche essentiellement à attirer l’attention des pouvoirs publics via les médias, et à mobiliser l’opinion publique. Outre le caractère réformiste et médiatique de cette position, contrairement à une autre tradition qui préférait la réappropriation directe et les visées révolutionnaires, la question du logement vient remplacer peu à peu celle de la réappropriation de nos espaces de vie dans toute leur complexité. Là où il y avait une volonté d’habiter, et donc de constituer collectivement un lieu, avec ses rencontres, ses significations familières, ses symboles, ne reste plus que la fonction élémentaire pour survivre de se loger. C’est pourquoi à la veille de mai 68, certainEs ont voulu subvertir cette revendication du droit au logement en droit à la ville, avec toutes ses dimensions plurielles : aussi bien les rencontres et festivités que se défaire du poids de la marchandise, des transports, des flics et des industries. On ne vit pas que de pain… Et nous préférons prolonger autant que possible les traditions de lutte qui ont associé le pain et la liberté.

 

Ce serait surtout oublier les politiques agressives de rénovations urbaines et d’aménagements du territoire qui nous incarcèrent toujours plus dans la domination capitaliste, avec leur architecture sécuritaire, leur circulation des marchandises, leur gentrification et les nouvelles technologies de contrôle et de marketing qui prolifèrent déjà dans le mobilier urbain… La création de logements, qu’une revendication floue et en partie consensuelle telle le droit au logement peut contribuer à favoriser, participe aussi aux déplacements des classes populaires, à la destruction de solidarités locales et au bétonnage toujours plus important du monde.

 

Les socialistes révolutionnaires d’autrefois et le vieux mouvement ouvrier ont d’abord refusé les politiques publiques de logement, et donc ne s’inscrivaient pas dans la revendication du droit au logement. Ils et elles concevaient d’ailleurs les logements ouvriers et à bon marché comme des taules et des usines. De la même manière, ils et elles refusaient viscéralement les petits gestes d’assistance et de charité que capitalistes et Etat acceptaient de leur lâcher. Les politiques de logement – appuyées dans la société civile par une social-démocratie en formation, des catholiques sociaux et des patrons soucieux de leur main d’œuvre – étaient bien portées par une logique paternaliste visant à prendre soin de la main d’œuvre et à pacifier une société d’exploitation profondément inégalitaire. C’était d’ailleurs la vision de Louis-Napoléon Bonaparte, celui qui a modernisé et développé le capitalisme industriel le plus libéral en France, qui souhaitait « désarmer pacifiquement l’émeute » par de telles politiques.

 

Beaucoup au sein des mouvements révolutionnaires refusaient d’en appeler au Droit, et pour cause, ils et elles combattaient la domination étatique. En appeler au Droit, c’est toujours prendre le risque d’un renforcement de l’Etat et de ses lois, qui encadre chaque jour un peu plus nos existences. Ce ne sont peut-être pas tant des droits que nous avons à demander que le Droit qui est en trop, réduisant chaque jour un peu plus l’exercice de notre liberté. Surtout que l’Etat ne lâchera jamais un tel droit, à part de façon abstraite et non réalisable dans les faits – c’est d’ailleurs déjà plus ou moins le cas sur le droit au logement aujourd’hui…

 

Le flou qu’entretient une revendication comme le droit au logement permet à chacun de mettre ce qu’il ou elle y souhaite. Si pour certainEs, elle est d’abord pensée comme l’occupation des lieux vides ou l’obtention de conditions de vie dignes par un rapport de forces, d’autres peuvent y voir un appel à la bienveillance de l’Etat, pendant que quelques unEs imaginent déjà les projets urbains et autres aménagements de nos vies en s’appuyant sur cette revendication au même moment que des politiciens espèrent bien intégrer ce qu’ils et elles pourront de celle-ci.

 

Il ne s’agit pas de dire qu’obtenir un logement n’est pas le plus pressant pour les gens à la rue, et formuler de telles critiques sont plus faciles avec un toit sur la tête. Mais faire appel au droit au logement est se leurrer sur ce à quoi on fait face : il n’y aura jamais de droit au logement réel dans un système capitaliste. Et si nous parvenons à créer un rapport de forces suffisant pour l’imposer, c’est que nous serons capables d’envisager bien plus qu’un simple droit au logement… Or, il est bien difficile de voir comment on en arrive à la lutte pour l’abolition de l’Etat et du capital en partant de là. Si, de manière individuelle, nous faisons ce que nous pouvons pour nous loger de la manière la plus confortable possible, une lutte collective est peut-être l’occasion d’ambitionner autre chose. Ce qui n’empêche pas de chercher à imposer des solutions immédiates de relogement pour les personnes à la rue. La question est de savoir si on se contente du peu qu’un système d’exploitation et d’oppression veut bien nous lâcher, ou si on vise à son dépassement…

  

Des gens solidaires mais contrariéEs.


[1] Nous espérons que tout le monde aura compris qu’il s’agit des propriétaires qui font fructifier leur capital sur le dos des petites gens, et non des petits propriétaires qui se sont offerts un chez-soi.

“Le filet de sécurité” du social-capitalisme

 Posted by on 14 février 2014 at 9 h 18 min  Logement / Squat / Urbanisme  Commentaires fermés
fév 142014
 

“Le filet de sécurité” du social-capitalisme

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 Quelques mots sur le logement social

«La société, dans sa richesse abstraite, ne peut payer tribut à la pauvreté qu’elle engendre. La pauvreté moderne n’est désormais plus quelque chose que l’on peut assister, mais que l’on doit contrôler : les pauvres ont dépassé toutes les limites de l’assistance possible. Nous campons franchement en ennemis aux portes des grandes villes, et  parfois même encore à l’intérieur. Nous savons que ce n’est pas une misère naturelle qui nous rassemble, comme une masse mécaniquement écrasée par la force des choses, mais une misère sociale organisée. »

Les fossoyeurs du vieux monde, Mai 1983

« Comment, tout en s’inscrivant dans le jeu du marché du logement, dont il est admis qu’il favorise une répartition optimale des biens en termes de mobilisation des énergies productives, instaurer le filet de sécurité qui rend acceptable par tous, y compris les perdants, la règle d’airain du libéralisme ? »

André Yché, Directeur de la Société Nationale Immobilière, Mars 2011

hochhäuserLe logement social est aujourd’hui encore, trop souvent présenté comme une “solution” à la question du logement ou quelque chose pour lequel on devrait “lutter”, à l’extrême gauche et même dans certaines tendances anti-autoritaires.

C’est une farce. Ou plutôt, “le plat dont vous êtes le farce”. Si les “logements sociaux” existent, c’est bien bel et bien parce que certains logements ne le sont pas, et que cette logique suppose qu’il y ait (pour reprendre une vieille formule) toujours des affamé-e-s qui meurent aux portes de palais où tout regorge. Ou en tout cas : qu’ils et elles vivent en restant là où on leur dit d’être.

Si on crée des “logements pour pauvres”, c’est toujours pour protéger la propriété privée, mais encore pour maintenir ces mêmes pauvres dans une situation de contrôle social.

Du philanthropisme à l’urbanisme : contrôle social et répression

“Nous voulons à la fois des gens heureux et de vrais conservateurs, voulons-nous combattre en même temps la misère et les erreurs socialistes, voulons-nous augmenter les garanties d’ordre, de moralité, de modération politique et sociale ? Créons des cités ouvrières !”

Jules Siegfried, bourgeois philanthrope au Congrès des Habitations à Bon Marché de 1889

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Si les logements sociaux existent de manière aussi institutionnalisée et développée dans ce pays (comme dans bien d’autres d’ailleurs), c’est bien parce que l’Etat français et les capitalistes y ont trouvé un intérêt. De fait, tous les principaux artisans théoriques, architectes et autres urbanistes qui ont conçus jusqu’au principe même de la “cité ouvrière” sont des bourgeois, voir pour certains de grand bourgeois propriétaires. Des bourgeois généralement philanthropes, et qui voyaient – à une époque de prospérité économique- par là la nécessité politique de prendre “soin de la main d’oeuvre” de la même manière que les ouvrièr-e-s et autres salarié-e-s sont tenu-e-s de prendre soin de l’outil de travail. Le fait de ne pas abimer ou saboter l’outil de travail en cas de grève est d’ailleurs encore une règle non-négociable dans la plupart des syndicats et notamment à la C.G.T (vieux dogme stalinien hérité du P”c”F grande époque). Bref, du logement au lieu de travail, des moyens de production à la “force de travail” : il s’agit surtout de préserver un certain de type de rapport social.

C’est dans cette optique de gestion et de contrôle social que les cités ouvrières et autres “Hbm” (Habitations bon marchés) vont fleurir à la fin du XIXe siècle. Le prémisse de ce que va devenir le “logement social” connait son essor en plein développement industriel. Et c’est bien logique, puisqu’encore une fois : il faut “loger la main d’oeuvre”.  Si la plupart des mécènes des “oeuvres sociales” et autres “maisons ouvrières” étaient des bourgeois philanthropes, c’est tout simplement parce qu’ils avaient compris mieux que personne, en bons progressistes, qu’il vaut mieux s’acquitter d’un argent “bien dépensé” et fidéliser les pauvres plutôt que de laisser l’antagonisme social et les idées révolutionnaires se développer. En gros : il vaut mieux des logement sociaux que la chienlit.

Pour citer celui que ses contemporains appelèrent “Badinguet”, alias Napoléon III, dans “L’extinction du paupérisme” à propos de la question du logement : “il faut désarmer pacifiquement l’émeute”. Car déjà à l’époque, les expulsions font des siennes.

En 1886, la “Ligue des anti-propriétaires” est crée pour défendre les locataires. Elle tente alors de lancer des grèves de loyers et initie régulièrement des “déménagements à la cloche de bois”. Le principe est simple : à chaque expulsion locative, une maison vide est repérée et occupée de nuit par ceux et celles qui ont besoin d’un toit. Bref, c’est la préhistoire de l’actuel mouvement des squats et occupations.

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A l’époque il s’agit donc surtout de discipliner une “force de travail” peu encline à se laisser exploiter à travers l’urbanisme balbutiant, la promesse d’un “logement décent” et le modèle de la famille traditionnelle. En bref, la tenir en place. Et même si les mots ne sont plus toujours aussi explicites dans les documents officiels, et que les méthodes de pacification ont fait du progrès, sur le fond : les objectifs et la fonction ont peu changés.

Par contraste, à l’époque les termes d’Emile Cheysson, autre philanthrope précurseur du logement social, sont sans équivoque. Il écrit dans “La construction d’habitation à bon marché” (1892) :

“On fait de l’ouvrier un chef de famille, vraiment digne de ce nom, c’est-à-dire moral et prévoyant, se sentant des racines et ayant autorité sur les siens.  C’est bientôt sa maison qui le possède; elle le moralise, l’assied et le transforme”.

Au moins, ça a le mérite d’être clair.

squatoldschool1Mais au delà de cette optique de pur contrôle social, lorsqu’on ne peut domestiquer le prolétariat, il va s’agir de le faire payer. En effet, le logement social s’est surtout développé pour mettre un terme aux mouvements de sans-logiEs et autres vagabondEs, ou au moins les prévenir. Un peu plus tard, au début du XXe siècle dans les années 10, les mouvements tels que celui de la “Fédération nationale des locataires”, fondée par Georges Cochon (un autre anarchiste) rencontrent un certain succès. Ses membres tentent alors de renouer avec les pratiques d’action directe de la “Ligue des anti-proprios” des années 1890, et notamment les “déménagements à la cloche”. Et de fait, l’afflux de prolétaires pauvres sur les villes est alors énorme.

squatoldschoolOr, si certains bourgeois sont prêt à investir dans les projets de logements sociaux type “Maisons ouvrières” et autres Hbm, déjà à l’époque, évidemment, aucun n’est prêt à renoncer à la propriété ou laisser se développer des “zones de non-droit” comme disent les flics d’aujourd’hui. Conséquemment, il est hors de question qu’une “revendication” telle que la “gratuité du logement” gagne en popularité.

Raison de plus pour les propriétaires donc , pour continuer d’investir dans les maisons ouvrières et autres HBM. Car le but du logement social : c’est de faire payer ses locataires, même si “on les aide”, même si il ne payent pas grand chose : pourvu qu’ils payent et se tiennent tranquilles. Et ainsi, que le “niveau de vie” des pauvres du quartier s’élève ou pas,  que “le marché” se porte bien ou pas, les prix tendent à continuer de flamber.

Quelques notions d’anti-économie

sethtobocman2.bmpPour comprendre le phénomène, on peut partir ce que les marxistes et d’autres appellent “la baisse tendancielle du taux de profit”(1) et qu’on pourrait tout aussi bien appeler “hausse tendancielle de la profitabilité” (puisque les deux vont de paire) qu’on peut relier directement à un principe de base du capitalisme : à savoir l’accumulation de capital.

A défaut d’être une “loi universelle”, on peut considérer que c’est un lieu commun qui s’applique en général très bien au capitalisme foncier (et notamment à la propriété immobilière des grandes villes).

Pour faire simple : ce n’est pas parce que les locataires commencent “à gagner plus” que les loyers augmentent. L’affluence de demande de logements rencontre la spéculation dû à la concurrence entre propriétaires qui ensemble créent une “rareté de l’offre”. Ce qu’on pourrait appeler la pénurie organisée, et qui s’applique aussi bien aux autres domaines de l’économie.

Ainsi, certaines propriétés peuvent être revendues rapidement plus chères que leur prix initial même sans qu’aucune “plus-value” (travaux) n’ai été ajoutée. C’est à dire que la valeur d’échange peut très bien continuer d’augmenter alors que la valeur d’usage d’une propriété, elle, baisse (puisque par exemple, une maison vide et non-entretenue se délabre). Donc il est parfois possible de faire beaucoup de profits même avec des maisons ou bâtiments délabrés : en laissant “fructifier” et en revendant. C’est même le rêve de tout promoteur : un minimum d’effort et d’investissement pour un maximum de profits. C’est donc la concentration de capital engagé (soit pour des travaux, soit pour l’investissement dans des propriétés toujours plus chères, etc) qui fait augmenter le reste des prix de l’immobilier, et donc des loyers.  Pour “amortir” (ou plutôt rentabiliser) les “coûts” des dépenses  : comme dans n’importe quelle entreprise.

Conséquemment, par ricoché, cette augmentation de la “valeur” (valeur d’échange) de la propriété immobilière fait elle aussi au moins virtuellement baisser le “taux de profit”. Ce qui ne veut pas dire que les propriétaires gagnent moins, mais simplement que la “profitabilité” doit augmenter pour que les investissements ou la spéculation soit rentables. En gros : “il n’y a pas de petit profit”. Les propriétaires, “petits” ou grands, font donc (au minimum) systématiquement augmenter le prix des loyers, des cautions et des charges par rapport aux prix du marché de l’immobilier, avec pour seule limite les plafonds fixés par la loi (et encore, puisqu’ils ne sont souvent pas respectés).

Donc, que les locataires gagnent plus ou non : les loyers auront toujours tendance à augmenter pour la même raison que les salaires baissent. C’est à dire pour que les capitalistes, patrons et propriétaires “maximisent” leurs profits. Et “l’attractivité” d’un quartier (réputation, “sécurité”, “cadre”, commerces “bobos”) et les moyens engagés pour ce faire (l’argent dépensé dans le flicage pour faire place nette, comme pour les travaux) participent directement à ce même phénomène, et donc à l’augmentation des prix et in fine à la gentrification d’une ville ou d’un quartier. D’où l’intérêt de se pencher sur les projets d’urbanisme (logements sociaux compris) et autres renforcement de dispositifs policiers et sécuritaires pour comprendre comment “enrayer les rouages de la machine” et tenter d’articuler nos luttes.

Parce que dans ce jeu de quilles, les logements sociaux jouent forcément un rôle, à la fois politique et économique. Ce rôle est bien évidemment fonction du contexte, mais pas seulement : en particulier dans les grandes villes, ce ne peut être que celui que les dirigeants (locaux ou autres) et les capitalistes lui font jouer.

Une “solution” pour qui ?

Bien sur, il ne s’agit pas ici de nier le fait que le logement social, qui est devenu une véritable institution, tout comme les foyers de toute sortes, constituent une “solution” de dernier recours, ou un moyen de replis pour beaucoup.

De fait, le logement social (au delà des foyers du type “hébergement d’urgence”) est une soupape de sécurité : il existe pour éviter que des gens ne se  retournent contre les propriétaires, ou ne s’interrogent sur le pourquoi du fait de payer un loyer, sur le pourquoi de la propriété foncière et donc de la propriété en général. Il s’agit donc plutôt de comprendre dans cette optique en quoi consiste (au moins sur le plan idéologique) et comment fonctionnent le logement social et l’Aide Au Logement –A.P.L-, ou même les foyers.

La conception dominante consiste à présenter la pauvreté (ou à la penser) comme un accident ou un handicap « naturel ». A partir de là, le logement social et l’A.P.L sont justifiés idéologiquement comme des « béquilles » qu’on accorde aux « petits pauvres ». C’est la conception humanitaire (soit chrétienne, conservatrice, soit social-démocrate) de la question sociale : conception bourgeoise et autoritaire. Mais la culpabilisation et la condescendance pour le fait d’être pauvre sont les deux mêmes facettes de l’idéologie dominante.

Et les changements de gouvernements n’y ont jamais rien changé de fondamental en plus d’un siècle. Les promesses électorales n’impliquent résolument que ceux ou celles qui veulent bien y croire. De ce coté là, aujourd’hui encore : il n’y a donc pas de « trahison socialiste » (pléonasme ?) si on refuse de se laisser illusionner par le jeu de la politique.

La politique social-démocrate en matière de logement précisément, fait honneur à cette tradition du logement social : le but n’est même pas de loger tout le monde, mais que l’essentiel des pauvres avancent en suivant la carotte.

Le métier des dirigeants, c’est de faire des promesses qu’ils ne tiendront pas et ne veulent pas tenir parce qu’ils n’y ont aucun intérêt. Et surtout que leurs « solutions » ne sont pas faites pour nous satisfaire. Mais surtout, d’un point de vue plus “large”, si les logements sociaux existent (et si l’Etat fait payer des pénalités aux communes qui ne respectent pas leurs “quotas”) c’est aussi pour éviter que le reste des prix d’un quartier ne chute.

Bien évidemment, sauf en cas de d’insurrection (2), ça ne peut pas arriver dans un “ghetto de riches”. C’est pour ça que les propriétaires et les mairies de bourgeois et quartiers riches s’en moquent et préfèrent payer des pénalités. Mais si il y a trop de pauvres sur un territoire donné et que le quartier n’est pas « attractif » pour les bourgeois ou « classes moyennes aisées », et que les logements sont trop chers : la masse des locataires pauvres fait pression à la baisse sur le prix des loyers (puisqu’ils ne s’y installeront pas ou ne payent déjà pas leur loyer, ou avec des retards…). Donc au lieu de prendre le risque de laisser jouer les mécanismes du marché (principe de « l’offre et de la demande »), les capitalistes – dans nombre de cas- ont bien plus intérêt à soutenir le logement social : parce qu’au moins les pauvres payent leur loyer, même si ils et elles le font (au moins en partie) avec l’argent de l’Etat (l’A.P.L).

Du reste, dans beaucoup de villes, c’est un savant dosage de contrôle social des pauvres (via notamment les missions locales, Pôle emploi, “Permanence Social d’Accueil” et autres associations humanitaires reliées au conseil général -qui gèrent les dossiers d’attribution et de radiation du R.S.A-), de logements sociaux et d’hébergement d’urgence qui permettent de faire jouer tranquillement la spéculation : les propriétaires peuvent laisser leurs “biens” sans locataires, et ainsi de nombreuses maisons, logements et autres parcelles vides sans risquer que des squats ou des occupations y fleurissent.

Bref, encore une fois, les allocations et le “logement social”, pour les propriétaires comme pour l’Etat : c’est un “investissement à long terme”.

Logement sociaux et urbanisme : la gentrification par le “social”.

C’est le principe du logement dopé. Et l’A.P.L correspond à la même logique. C’est-à-dire que « paradoxalement », les logements dit sociaux sont aussi là (au moins à terme) pour continuer à faire augmenter les prix des autres logements. D’où leur utilité dans les quartiers populaires en pleine « restructuration urbaine ». C’est pour ça qu’au moins sur le principe, la plupart des mairies, ou quelques autorités n’ont jamais rien à reprocher aux “logements sociaux” (même si les mairies de villes de bourgeois grognent parfois pour des histoire de quotas ou parce qu’ils “payent trop d’impôts”).

Mieux : la plupart se vantent même d’en construire, et s’en serviront comme d’un argument contre celles et ceux qui ne peuvent plus et/ou ne veulent pas payer leur loyer, ou squattent. Mais aussi contre les Roms, immigré-e-s avec ou sans-papiers, ou autres pauvres dont le mode de vie ne coïncide pas avec les pré-requis de “l’intégrationisme” social de la “politique du logement”.

Ainsi, avec ces politiques de “mixité sociale”, si on arrive pas à caser les plus récalcitrant-e-s, on jugule des populations de pauvres “ingérables” en les remplaçant (physiquement ou politiquement) par des pauvres mieux géré-e-s.

Pour couronner le tout, officiellement, quiconque s’est un minimum renseigné sur les procédures de demande de “logement social” sait que le délais pour obtenir un est au minimum de 3 ou 4 ans dans les grandes villes, à renouveler chaque année. Comptez en réalité 5 ou 7 ans en région parisienne par exemple, voir plus selon la situation et la ville. Une carotte donc…

Florilège du social-capitalisme à “visage humain”

L’essentiel des logements sociaux réservés aux “budgets modestes” sont en général petits et exigus. Ce sont pour beaucoup des préfabriqués ou des cages en béton, des tours malsaines et lugubres ou des bâtiments reconvertis, des appartements mal refaits ou des délires d’architectes inhabitables. Le tout avec une proximité souvent difficile et non-désirée avec les voisin-e-s. Où il y a donc très peu d’espace et souvent peu et parfois pas de véritable intimité.

Fréquemment, les habitant-e-s de ces logements sociaux sont aussi fliqué-e-s par des « agents sociaux » où on ne peut pas faire grand-chose à part dormir et se faire discret-e-s. Bien sur, il y a des exceptions, et des « planques » (et tant mieux pour ceux/celles qui les trouvent) : mais elles ne sont là que pour confirmer la règle.

Mais il y a aussi, par opposition, les “logements sociaux” neufs et spacieux des grandes villes dans les quartiers bourgeois tels qu’à Paris (dans le style appartement refait à neuf). On trouve facilement des appartements dits “sociaux” ou “HLM” loués à partir de 1000 ou 1500€ par mois (et parfois plus) : puisque le loyer des logements “sociaux” est notamment calculée à partir de la base au m², elle même calculée en fonction du prix de la pierre, et évidemment pas indexés sur les revenus (ou “non-revenus”) des plus pauvres. C’est, dans un quartier en passe d’être complètement “restructuré” le jeu des “faux-HLM-chers” qui se font jour lorsqu’on a dégagé tous les autres pauvres et qu’on veut à présent faire grande place pour la bourgeoisie locale.

Ceux des ces logements qui restent à des prix plus “abordables” (avec les A.P.L) seront généralement accordés uniquement à une infime minorité de ceux et celles qui sont “en haut de la liste d’attente”, ou d’autres en bénéficieront par l’un des nombreux tours de passe-passe de la magie du clientélisme. Pour donner une idée, le “logement social” c’est en moyenne 300 000 logements attribués par an pour 1.7 millions de demandes en france.

Question clientélisme d’ailleurs, de nombreux partis politiques par exemple, de droite comme de gauche, Verts, PCF et “Front De gauche” en tête, gèrent de nombreuses sociétés immobilières (comme la SCI Leninvest) ou d’autres logements via des bailleurs sociaux comme la Semidep (association immobilière municipale gérée par des membres du Front de Gauche) dans les quartiers populaires (à Paris comme dans les 18, 19 et 20e arrondissement), qui ont à leur compte plusieurs expulsions en région parisienne. 

On  se sert donc à l’occasion de son influence politique pour loger ses ouailles ou ses protégéEs dans ces logements (dont bon nombre restent néanmoins vides) quitte à expulser ceux et celles qui y vivent (locataires en galère ou squatteuses/squatteurs).

C’est dire la réalité du logement social dans les quartiers des villes et banlieues pauvres : la plupart du temps, des années pour obtenir une chambre entre barre d’immeuble pourrie, tours bondées, et appartements format « placard à balais », parfois insalubres ou avec des allures de chambre d’hôpital repeinte, et où tout est pensé pour le contrôle. Ou à l’inverse donc, de nombreux quartiers pauvres “bénéficient” aussi d’un certain nombre de “logements sociaux” plus confortables, mais en nombre réduit, auxquels seul-e-s quelques un-e-s auront accès.

D’autant que les assistants sociaux sont aussi là pour faire signer des « contrats d’insertion » et autres promesses d’être des pauvres bien gentil-le-s, bien domestiqué-e-s, qui ne se rebellent pas et sont assidu-e-s dans les RDVs de suivis qui ne servent à rien (à part à donner l’illusion d’avancer, et à être contrôlé-e-s).

Sinon c’est retour à la case départ : la rue, les hébergements d’urgence ou par des ami-e-s, les suppressions d’aides sociales, le jeu de l’oie dans les associations caritatives de merde et les foyers d’urgence bondés du 115, etc…

En définitive, c’est pour l’immense majorité une solution de dernier recours qui a plus avoir avec des mécanismes de contrôle et pacification sociales qu’avec l’accès une quelconque “autonomie matérielle”.

Surtout, le but des logements sociaux et des politiques de « mixité sociale » dans des quartiers en pleine gentrification est bientôt plutôt d’accompagner le processus d’embourgeoisement du quartier et la restructuration urbaine qu’autre chose.

La preuve : les résident-e-s pauvres de logements sociaux n’ont souvent aucune “perspective d’intégration” (les socio-flics en tout genre sont les premiers à s’en plaindre) après de longues périodes de misère, et d’errance sociale. Comme au CROUS, et en fonction de la situation et de qui gère le bâtiment : il est parfois interdit d’héberger des ami-e-s, son copain, ou sa copine : sous peine d’expulsion. Et si la situation évolue (un copain, une copine, un-e enfant, etc…), il est extrêmement difficile d’obtenir un autre logement adapté aux nouveaux besoins.

Ou bien les locataires sont souvent balloté-e-s d’un lieu à l’autre indépendamment de leurs besoins immédiats ou de leur situation et ces logements disparaissent comme par magie (cession aux propriétaires, revente), et ne sont pas renouvelés une fois que le quartier est suffisamment « restructuré ». Suffisamment du moins pour que toute protestation concernant la « politique de la ville » ait été réduite à une petite agitation contenue, ou dont la « situation » est gérée par des associations réformistes et caritatives qui viennent mettre des pansements sur des fractures ouvertes : comme le D.A.L d’une part, et Emmaüs, Aurore, l’Abbé Pierre, les « petits frères des pauvres » et consorts… ou toute autre organisation qui poursuit les mêmes buts avec les mêmes moyens.

Pour en finir avec la “politique de la ville”.

expulsionbastonEn attendant, on se dit que si le “logement social” est une solution de replis pour beaucoup, c’est d’abord une carotte et c’est dans tous les cas une galère comme une autre.

D’autant que si on comprend que la racine du problème du « mal-logement », ou plutôt du logement tout court, c’est la propriété privée, le capitalisme et l’Etat, on peut aussi refuser de tomber dans le piège qui consiste à présenter le “logement social” (même hypothétiquement « autogéré ») comme comme un but pour lequel lutter, ou encore comme la solution à la question du logement : parce qu’en l’état, il n’y a pas de solution “en soi”. Pas même le squat et les occupations dans l’absolu qui restent en général un autre “parcours du combattant” où se mêlent trop souvent négociation, commerce culturel et alternativisme.

Et néanmoins, si le principe de l’abolition du capitalisme et de l’Etat consiste à l’expropriation des propriétaires, des capitalistes et des bourgeois, on voit mal comment on en arrive là en se contentant de demander des logements sociaux, ou pire encore d’en défendre le “principe”.  Ou encore en se contentant de prétendre que la pratique des occupations, du squat, ou même de la “grève des loyers”(3) ne sont pas des “pratiques de masses” et de les laisser aux artistes, aux indignés, aux associatifs, aux marchands de culture et autres “alternatifs” qui transforment n’importe quelle lutte en spectacle son et lumière et n’importe quelle manifestation en carnaval citoyenniste .

De manière individuelle, tout le monde ou presque est obligé de se débrouiller, de slalomer entre les diverses institutions et de jongler avec les RDVs et autres contrôles sociaux, à moins d’avoir un gros salaire ou de rentrer dans la clandestinité : et encore. Mais de manière collective, les luttes et les révoltes ne peuvent se faire avec des revendications au détriment de celles et ceux qui choisissent de refuser le chantage à l’intégration, et le fait de devoir payer pour avoir l’autorisation de ne pas dormir à la rue.

C’est seulement au travers des luttes et des révoltes, mais aussi d’actes de prise de possession (tels que le squat ou les occupations) même temporaires qu’une solidarité offensive peut se développer, pour soutenir l’auto-défense des locataires ou d’espaces occupés : mais sur des bases solides d’entre-aide, d’action directe et d’auto-organisation.

C’est à dire sans médiations ni de négociation érigée en “principe de lutte”, directement entre locataires pauvres, sans domiciles, squatteurs, squatteuses et autres complices face aux proprios, aux huissiers, aux tribunaux, aux gestionnaires de misères et aux flics, même “sociaux”. Et d’abord, dès que c’est possible (au moins collectivement), en refusant de payer et de se laisser gérer par qui que ce soit.

Mais aussi, ces luttes ne peuvent s’articuler qu’autour d’une critique radicale et explicite de la propriété, auquel aucun sujet ou aucune catégorie politique ne peut se substituer.

http://i2.wp.com/31.media.tumblr.com/tumblr_m5xumgeCNT1qhttpto4_1280.jpg?resize=343%2C468Il ne s’agit donc pas de distiller une “théorie pure” de ce que doivent être les luttes concernant le logement ou le squat, mais de refuser de se fourvoyer quant aux possibilités qui s’offrent à nous. Et aussi se détacher d’une mentalité militante qui tente de faire passer des pis-allers pour des perspectives en prétendant “occuper le terrain” (Lequel ?).

Par exemple, si tenter d’imposer des relogements peut être vital en dernier recours (quoi que peu pertinent si on a pas établit au préalable un réel rapport de force), on ne porte par là rien de qualitatif, tant ces revendications de “fin de luttes” ne sont pas des fins en soi. Et donc si obtenir un ou des logements sociaux peut être un soulagement lorsqu’on a plus d’autre solution, force est de constater qu’il faut se méfier des cris de “victoire” prématurés qui brisent les occasions de perpétuer et même d’approfondir la conflictualité d’une lutte. 

Parce que de la même manière que le jeu de la négociation et de l’intégration, les discours orientés sur la “nécessité” du logement social participent à l’individualisation et à l’atomisation de problèmes sociaux : ce qui va à l’encontre de toute possibilité de révolte et du principe même de luttes sociales offensives.

Et donc, si il s’agit d’arracher du temps et de l’espace pour vivre et non seulement survivre, pour se défendre, mais aussi pour s’attaquer au Capital et à l’Etat en vue de leur disparition (sans toujours la remettre aux calendes), alors il faut prendre et se servir partout où c’est possible : en ne comptant que sur nos capacités, notre autonomie et notamment à la force que nous tirons de notre propre pratique.

Le Cri Du Dodo

1. Soyons clairs, si nous reprenons ici cette idée, c’est parce qu’elle nous semble pertinente pour apporter un angle de vue supplémentaire à la question de la gentrification et de la restructuration urbaine qui ne se limitent évidemment pas à la spéculation mais fonctionnent très globalement comme le reste de l’économie. Ce principe économique n’explique pas tout, et notamment comment la vapeur peut s’inverser sur un quartier, ou encore les disparités sociales d’une ville à l’autre dans des conditions relativement similaires, les explosions spontanées de révoltes, etc. Il ne s’agit donc pas de ramener sur le tapis l’interminable débat à propos de la théorie de la valeur, que même Oreste Scalzone (qui n’est pourtant pas, loin s’en faut, le dernier des marxistes) qualifiait dans un bon mot de “baleine blanche du marxisme” dans sa préface à la “La diagonale des autonomies”. Ce que Marx appelle la “baisse tendancielle du taux de profit” (à quoi on pourrait aussi trouver bien d’autres noms), n’a donc pas été inventé par lui mais bien entendu par les capitalistes, ou plutôt découle du fonctionnement et du développement même du Capitalisme. Marx s’est contenté de la théoriser, ses conclusions lui appartiennent. Et notamment son hypostase de l’économie comme ensemble régit par ses propres lois, et l’idée surtout que ces lois sont scientifiques (comme celle de la gravité) et conditionnent tout développement historique. Notre affinité avec le concept, qu’il nous semble falloir regarder encore une fois comme un lieu commun des principes d’appropriation et d’accumulation, s’arrête donc là.

2. Pour l’exemple, après avoir été complètement ravagées par les évènements de Mai 1968 (toutes les devantures défoncées et la rue dépavée), plusieurs rues de Paris, et notamment celles du Quartier Latin (en particulier la Rue Gay Lussac, presque entièrement saccagée et démontée) ont vu le prix de l’immobilier chuter pendant une petite période. Aussi, l’histoire regorge de bons exemples sur la manière dont nous pouvons, encore aujourd’hui, “envisager” l’urbanisme et la ville.

3. Piégé dans l’impasse du légalisme, et aux prises avec ses illusions social-démocrates, le D.A.L s’indignait le mois dernier, avec le traditionnel ton larmoyant de circonstances dans le torchon “Politis” à propos de la loi Alur qui vient tout juste d’être votée, et qui instaure des pénalités contre les retards de paiements du loyer : « Elle interdit aux locataires d’observer une grève des loyers. C’est un peu comme si on amendait les salariés lorsqu’ils font grève… Les locataires sans recours réels face aux abus de leurs bailleurs n’ont plus qu’à se taire (…). On se demande si ces messieurs-dames sont locataires et s’ils ont déjà connu ces fins de mois où il faut choisir entre se soigner, payer le chauffage ou payer son loyer… ». Mais si nombre de camarades ne portent pas toujours à la tactique de la grève des loyers toute la considération qui lui est due, ce n’est donc pas le cas des dirigeants qui l’élèvent au rang de préoccupation suffisamment sérieuse pour lui consacrer une nouvelle loi.

fév 142014
 

Lutte contre les poubelles à puces dans le Calvados

 

En juillet 2012, la communauté de communes Evrecy Orne Odon (19 communes à l’ouest de Caen) se dote de bacs à poubelles munis de puces RFID, qui sont ditribués aux habitants. Quelques personnes refusent cette nouvelle technologie de contrôle, des réunions et un collectif anti-poubelles à puces se monte. C’est surtout en juin 2013, lorsque les habitants reçoivent la facture, que la mobilisation prend de l’ampleur. La taxe foncière augmente considérablement (+100E pour une petite maison), alors que le nombre des levées des poubelles diminue (4 fois moins en quelques années). Des dépôts ciblés d’ordures en sac sont organisés, notamment au pied des mairies, des démontages publics de puces aussi.

C’est ici la gestion technologique des déchets, au profit de la multinationale Veolia, qui se met en place. Les puces RFID intégrés calculent le nombre de levées, sachant que le forfait en prend en charge 26, les autres étant facturées plein-pot aux habitants. La prochaine étape de cette traçabilité, c’est le calcul du poids des déchets. Déjà à Evercy Orne Odon, les poubelles ne peuvent pas être soulevées par les camions-poubelles si elles ne sont pas pucées. Outre le non ramassage de ses poubelles, la personne qui refuse ces bacs est menacée d’une amende de 553E (correspondant au paiement plein-pot d’un bac et des levées).

Comme toujours, on vise à responsabiliser et faire payer le consommateur au profit de grands groupes industriels privés, qui sont d’ailleurs souvent les mêmes qui polluent et produisent le plus de déchets. Comme si nous avions fait le choix de vivre dans une société industrielle et capitaliste. Par ailleurs, ces nouvelles technologies, qui sont loin d’être « écoresponsables » (composants miniers rares, produits chimiques etc.), renforcent l’administration de nos vies et l’intrusion du pouvoir dans la vie quotidienne de chacun. Parmi leurs plus grands promoteurs, nous trouvons notamment Europe Ecologie les Verts, férus des gadgets technologiques et autres villes intelligentes (voir à ce sujet l’ouvrage de Tomjo, L’Enfer vert, sur la multiplication des technologies de contrôle à Lille mise en place par des élus Verts). Evrecy Orne Odon n’est pourtant qu’une ville test, et demain c’est partout que ces procédés vont voir le jour.

NOTE : Veolia, en France, c’est 11,5 milliards d’E de chiffre d’affaires, et 100 000 salariés. Dans le monde, près de 30 milliards d’E de chiffre d’affaires pour près de 400 millions de bénéfices nets. Les deux tiers des dépenses de protection de l’environnement sont consacrées au traitement des déchets et des eaux usés. Ce sont des multinationales comme Véolia qui touchent l’essentiel de cette manne financière. La multinationale Veolia est en fait subventionnée. C’est donc de l’escroquerie organisée. Veolia fait la promotion de la smart city et autre ville intelligente (en anglais, c’est l’intelligence comme dans Central Intelligence Agency – CIA – c’est-à-dire renseignements), c’est à dire la multiplication des nouvelles technologies pour tracer notre vie quotidienne, profiler nos comportements et contrôler nos existence. Bref, l’être humain réduit à un flux d’informations à administrer. Pour la petite histoire, Veolia est liée à EDF – dont les centrales et leurs déchets sont bien sûr à haute valeur environnementale ajoutée.


 

août 012013
 
31 juillet 2013, 23:34

larzac-derniere-victoire-contre-le-camp-militaire_634519_510x255Le 18 juillet, le Larzac recevait le ministre de l’Agriculture venu signer la prolongation du bail de la Société civile des terres du Larzac (SCTL). Des militants solidaires de la lutte des paysans de Notre-Dame-des-Landes, venus de Millau, de Saint-Affrique, de Rodez… et du Larzac, se sont invités pour interpeller le ministre sur cette question, au grand dam de paysans du Larzac devenus soudain schizophrènes.

En 1985, quatre ans après l’abandon du projet d’extension du camp militaire, l’Etat rétrocédait aux paysans du Larzac les terres qu’il avait acquises dans cette perspective, par la création d’un office foncier, la SCTL, unique en France : l’Etat reste propriétaire des terres, mais celles-ci sont gérées directement et collectivement par les paysans. Les avantages sont nombreux : pas de propriété privée, donc ni spéculation foncière ni accaparement de terres à des fins non agricoles ; installation de jeunes paysans qui n’ont plus à s’endetter à vie auprès des banques et peuvent, avec l’assurance de baux de carrière jusqu’à leur retraite, se concentrer sans crainte sur leur activité et ainsi innover dans une agriculture paysanne respectueuse de la qualité et de l’environnement ; fermes toutes exploitées, et non utilisées comme des résidences secondaires, etc. Par ce système, le Larzac est aujourd’hui un « pays » peuplé, vivant, actif, novateur, où la population agricole a augmenté de 20 % en trente ans, à l’inverse de ce qui se passe partout ailleurs en France.

Qu’un ministre de l’Agriculture vienne sur le Larzac pour prolonger ce bail, et exprimer ainsi, trente ans après, la reconnaissance de l’Etat pour le travail effectué… très bien. Même si sur le Larzac, nous sommes quelques-uns à nous être interrogés sur ce qui pouvait aussi avoir, en marge, une signification politique : un ministre (Stéphane Le Foll) accueilli par un député européen (José Bové, cogérant de la SCTL), tous deux anciens collègues dans la commission « agriculture » du Parlement européen. De l’extérieur, ne pouvait-on pas aussi voir-là une opération de communication et de double tentative de récupération politique faite sur le dos de tous les habitants du Larzac, donc aussi le nôtre : d’un côté, un gouvernement adoucissant son image d’inflexibilité à Notre-Dame-des-Landes en « soignant » le Larzac ; de l’autre, un député européen en fin de mandat « soignant » son avenir politique en se montrant proche du pouvoir en place ? Peut-être pas. Mais pour dissiper le doute, nous aurions préféré que ce nouveau bail soit signé ailleurs que sur le Larzac. Il existe une préfecture à Rodez, et une sous-préfecture à Millau… Mais personne ne nous a demandé notre avis. Admettons…

Par contre, ce qui nous a paru certain, c’est le message déplorable que le Larzac allait envoyer aux militants de Notre-Dame-des-Landes qui, eux aussi, comme les Larzaciens l’ont fait en leur temps, se battent pour la préservation de leurs terres contre un projet inutile : fin novembre, les Larzaciens affrétaient un bus pour venir les soutenir en nombre ; huit mois plus tard, les mêmes dérouleraient le tapis rouge au ministre d’un gouvernement qui leur a envoyé des régiments entiers de gardes mobiles, déclenchant une véritable guerre dans le bocage nantais. Pour nous, la moindre des choses était, après avoir pris acte de la venue du ministre, d’en profiter pour l’interpeller sur cet point. Simple question de cohérence. Mais là, nos « camarades » et voisins de la SCTL et de la Confédération Paysanne nous ont répondu : « Halte-là, pas de vagues, ne mélangeons pas tout. »

Nous sommes quelques-uns à vivre sur le Larzac depuis de nombreuses années, mais sans être ni paysan (donc non adhérent à la Conf), ni « preneur » à la SCTL. Malgré le fait de nous être bien intégrés et d’avoir démontré à plusieurs reprises que nous pouvions être aussi militants que les « anciens » du Larzac, aucune place ne nous est faite, là où nous vivons et militons, quant à l’expression politique. Politiquement parlant, si nous ne nous plaçons pas en rangs serrés derrière le discours larzacien, c’est-à-dire « bovéen », dominant, nous n’existons pas. C’est ainsi que, par exemple, j’ai personnellement appris la venue du ministre non pas de la bouche de mes « camarades » et voisins… mais dans la presse locale ! Ce que nous avons donc fait le 18 juillet, ce fut tout simplement de nous créer une tribune qui nous est refusée par nos propres « camarades ». Des « camarades » qui savent pourtant où nous trouver lorsqu’il s’agit de démonter un MacDo, de grossir les rangs des Faucheurs d’OGM, de participer à des actions de soutien lorsque José Bové est embastillé, d’organiser le « Larzac 2003″, etc. Des « camarades » qui affirment pourtant partout que de la lutte du Larzac, « il en est resté une ouverture d’esprit et une vraie qualité d’écoute de l’autre. » (voir le film « Tous au Larzac » de Christian Rouauld). Nous les avons donc pris au mot. Dans les jours précédant la visite du ministre, certains d’entre nous ont fait du porte-à-porte pour aller rencontrer des gérants de la SCTL et des adhérents de la Conf. Ce qu’ils ont reçu en retour de la part de certains (José Bové en tête), fut des insultes et des menaces.

Mais le pire allait survenir le 18 juillet. Après avoir bien pris soin de ne pas entraver l’arrivée du représentant de l’Etat (nous sommes tous très heureux de la prolongation du bail de la SCTL !), nous comptons bloquer son départ pour l’obliger (?) à venir discuter avec nous. Pour cela, il nous faut prendre position sur la seule route praticable, et donc pousser un peu les gendarmes qui veulent nous en empêcher. Et là, énorme surprise ! Les gendarmes ne sont pas seuls. Ils peuvent compter sur le renfort et l’activité énergique de deux de nos « camarades ». Le journaliste du Midi Libre, présent, en est lui-même choqué. Le lendemain, il écrira : « Qui l’eût cru ? Qui aurait imaginé voir un jour Pierre Burguière et Léon Maillé [intervenants dans « Tous au Larzac »], figures emblématiques de la lutte du Larzac, pousser aux côtés des gendarmes, face à des manifestants opposés au bétonnage de terres agricoles ? C’est pourtant cette scène inattendue qui s’est déroulée, le 18 juillet, en parallèle à la visite du ministre de Agriculture Stéphane Le Foll. » Et encore, il n’a pas tout vu. Il n’a pas vu Léon, pourtant militant non-violent convaincu (?), saisir violemment à la gorge une de ses voisines et camarade de lutte des années 70, geste qu’aucun gendarme ne s’est permis à notre égard, juste parce qu’elle n’était pas de son avis. Il ne l’a pas vu ouvrir, à la place des gendarmes, la clôture pour permettre aux notables encravatés de fuir en contournant notre barrage. Spectacle pitoyable, au sens propre du terme, d’anciens paysans qui, après s’être levés en 1971 contre l’arrogance des puissants qui voulaient les spolier, sont redevenus des paysans serviles prêt à tout, sans même qu’on leur en donne l’ordre, pour que personne ne vienne déranger « not’ bon maître ». Chassez le naturel, et il revient au galop.

En 1973, lors du premier grand rassemblement sur le Larzac, Bernard Lambert, fondateur des Paysans Travailleurs (qui allaient par la suite participer à la création de la Confédération Paysanne), avait solennellement déclaré : « Plus jamais les paysans ne seront des Versaillais (1), plus jamais ils ne s’opposeront à ceux qui veulent changer la société. » Ceux qui se prétendent ses héritiers feraient bien de réviser leur propre histoire.

Un habitant du Larzac

(1) Allusion aux soldats de l’armée régulière, d’origine paysanne, organisée en 1871 par Adolphe Thiers au camp de Satory, près de Versailles, pour écraser la Commune de Paris.

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