déc 222014
 
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La matinée du mardi 16 décembre nous a surpris par une vague de perquisitions et d’arrestations. Elle nous a surpris ? Nous ne mentirons pas. Reprenons depuis le début. Le matin du 16 décembre ne NOUS A PAS surpris. La police autonome catalane, les Mossos d’Esquadra, la Guardia Civil et les agents judiciaires de l’Audienca Nacional [1] sont partis à l’assaut de plus de 10 domiciles et de quelques locaux anarchistes à Barcelone, Sabadell, Manresa et Madrid, avec leur lot de perquisitions, d’arrestations, de confiscation de matériel de propagande et informatique, en plus de profiter de l’occasion pour tout retourner et piller aussi, en utilisant tout le corps anti-émeute de la Brigade Mobile des Mossos d’Esquadra, dans la vieille Kasa de la Muntanya, un espace occupé qui vient de fêter ses 25 ans.

 

Selon la presse, qui a comme toujours démontré son rôle de porte-voix policier, l’objectif de ces arrestations est de désarticuler « une organisation criminelle à finalité terroriste et de caractère anarchiste violent ». Bien qu’il soit facile de répéter une fois de plus une phrase tout faite, nous allons le faire : la seule organisation criminelle qui cherche à terroriser les gens de par son caractère violent est l’État et ses tentacules : la presse, l’appareil juridique, ses corps répressifs et ses politiciens, d’où qu’ils proviennent.

Pourquoi cette répression ne nous surprend-t-elle pas ? Parce que nous l’attendions.

Il ne s’agit pas de jouer à l’oracle, rien de tout cela, seulement de savoir lire entre les lignes et, parfois de façon littérale, les événements. Comme cela s’est déjà déroulé avec la détention d’autres compagnon-ne-s l’année passée, il y a longtemps que s’orchestrent des vagues comme celle de mardi contre les milieux libertaires et anti-autoritaires. Et si les différentes rafles n’ont jamais été aussi grandes, elles mettaient en évidence un horizon semé de situations de ce genre.

Opération « à l’italienne ».

Depuis deux décennies, le milieu anarchiste de la région voisine qu’est l’Italie vit de temps en temps, et de façon toujours plus régulière ces dernières années, des macro-opérations similaires à celle de mardi. Pas seulement du fait de leur aspect de rafles simultanées et de perquisitions dans différentes maisons, mais aussi à cause de l’utilisation de noms faciles à retenir et un certain humour noir, comme dans le cas de la présente opération, surnommée Pandora car dans ce cas, selon ce que la presse a répété de ses sources judiciaires, « c’était une boîte qui, du fait des nombreuses frayeurs que nous avions, était impossible à ouvrir ». Par « nombreuses frayeurs », ils se réfèrent à différentes actions ayant eu lieu ces dernières années sur tout le territoire de l’État espagnol. Pour revenir aux opérations italiennes, il suffit de rappeler les noms de quelques-unes de celles de ces dernières années, comme l’Opération Thor, dont le nom renvoyait à l’accusation d’une série d’attaques au marteau contre des distributeurs automatiques et autres bureaux ; l’Opération Ixodidae, qui se réfère au nom technique de la famille des tiques, la façon qu’avaient les fascistes de nommer les communistes et les anarchistes ; ou d’autres comme Ardire, Cervantes, Nottetempo, etc.

En plus de la procédure et de la nomenclature, un facteur qui nous rappelle lui aussi beaucoup le pays voisin est le rôle de la presse, laquelle nous a aussi aidé-e-s à voir ce qui était sur le point d’arriver. Depuis environ 3 ans, voire un peu plus, la presse espagnole a commencé une campagne pour préparer le terrain de manière à ce que des opérations comme celles-ci ne soient pas seulement possibles, mais aussi prévisibles. En pointant du doigt des milieux, et même parfois des espaces précis ou des personnes avec leurs nom et prénom, des collectifs, etc, elle travaille à construire une image caricaturale et un rien bizarre d’un ennemi intérieur qui, bien que cela soit habituel depuis des décennies, a pris ces dernières années les caractéristiques très spécifiques de « l’anarchiste violent », de « l’insurrectionnaliste », de « l’anti-système qui s’infiltre dans les mouvements sociaux », etc.

Le fiasco chilien

L’année 2010 a été une année glorieuse pour l’État chilien. En plus de l’élection comme président de Sebastián Piñera, de droite, entrepreneur et quatrième fortune du pays, une opération policière, médiatique et judiciaire contre le milieu anti-autoritaire est orchestrée avec plus d’une dizaine de perquisitions et d’arrestations, connue en tant qu’Opération Salamandre, plus connue comme « Caso bombas » puisqu’elle prenait comme point de départ l’enquête sur une série d’attaques à l’explosif survenues les années précédentes, et la création à travers l’imaginaire policier d’une macro-structure hiérarchique d’un supposé réseau chargé de toutes ces détonations : un cirque qui non seulement a affaibli l’image de l’État, en plus de le tourner en ridicule, mais qui a surtout mis en évidence la grossièreté des procédures d’investigation, qui incluent falsification de preuves, chantage et pression pour obtenir des informations ou des « repentis », hasard, etc. La procès a abouti à la relaxe de toutes les personnes mises en cause, et à une soif de vengeance de la part de l’État chilien contre le milieu et les personnes mêlées à l’enquête.

Un an après la finalisation de cette farce qu’était le « Caso bombas », et à travers une autre opération, de ce côté-ci de l’océan cette fois, les ministères, les juges et les policiers espagnols et chiliens ont travaillé de concert sur un nouveau cas. Mónica Caballero et Francisco Solar, tous deux auparavant poursuivi-e-s dans le « Caso bombas », sont arrêté-e-s à Barcelone, où ils vivaient alors, avec trois autres personnes qui ont plus tard été écartées de l’affaire, sous l’accusation d’avoir posé un engin explosif dans la Basilique du Pilar à Saragosse, la conspiration en vue de réaliser un acte similaire et l’appartenance à une supposée organisation terroriste. Ces compagnon-ne-s sont actuellement en prison préventive, en attente d’un procès dont on ignore la date, et nous ne savons pas non plus en quoi leur procès sera altéré par cette nouvelle vague répressive.

La situation est plus ou moins connue de tous et toutes, et si nous sommes bien sûr-e-s d’une chose, c’est que les récentes arrestations servent à donner corps à une affaire qui ne tient pas debout toute seule.

Un hasard ?

Quelques heures avant les arrestations de mardi, le gouvernement espagnol faisait écho dans ses médias du fait que « les ministères de l’Intérieur d’Espagne et du Chili ouvrent une nouvelle phase de collaboration renforcée dans la lutte contre le terrorisme anarchiste ». Le lundi 15 décembre dernier, le ministre de l’Intérieur espagnol, Jorge Fernández Díaz, a rencontré au Chili le vice-président et ministre de l’Intérieur chilien Rodrigo Peñailillo, dans le Palais de La Moneda, siège du gouvernement à Santiago du Chili. « Dans la lutte contre le terrorisme, le Chili trouvera en l’Espagne une solide alliée », se gargarisait l’Espagnol, tandis qu’il recevait la Grande Croix de l’Ordre du Mérite chilien, « la plus grande décoration de mérite civil du pays », selon la presse, un trophée que l’État chilien octroie en ce cas pour le labeur policier et comme récompense pour l’arrestation des compagnon-ne-s Mónica et Francisco l’an passé.

En plus de ces prix et de ces éloges, Fernández le commercial a vendu un peu de sa marchandise : perfectionnement policier, judiciaire, matériel répressif varié, etc.

Et ce qui reste à venir…

Quel sera le prochain épisode répressif ? Nous l’ignorons. Jusqu’à présent, on ne sait presque rien de comment vont nos compagnons et compagnonnes, de quoi on les accuse exactement, à quelles mesures répressives ils et elles seront soumis-es, si la prison préventive les attend, etc.

Ce qui est sûr, c’est que cette opération n’est pas un fait isolé, mais plutôt qu’elle est le maillon de plus d’une chaîne. Une chaîne répressive parfois brutale et parfois subtile, dans laquelle peuvent rentrer les nouvelles lois (il n’y a qu’à penser à la récente Ley Mordaza [2]), l’assaut mené contre les sans-papiers par des rafles racistes toujours plus énormes, la brutalité policière, ou encore l’aspiration à gérer la misère et à administrer la répression (qui est ce que fait l’État, après tout) par une partie de la pseudo-gauche (avec Podemos [3] en tête) qui se réduit de façon toujours plus évidente à une parodie d’elle-même. Expulsions locatives, matraques, fascistes, durcissements légaux et punitifs en tout genre, jeux de miroirs nationalistes et sociaux-démocrates sont ce que nous réservera le présent. Il n’y a rien de pire à attendre : le pire n’est jamais parti.

L’éventail des possibilités de l’antiterrorisme espagnol est un fourre-tout. Il est là, bien en vue, pour nous rappeler que pour l’État, lutter signifie terrorisme. Il fonctionne comme un épouvantail. Allons-nous nous laisser effrayer ?

L’État et ses agents disent avoir ouvert la boîte de Pandore. Dans la mythologie grecque, Pandore est l’équivalent de l’Ève biblique. Avec la misogynie caractéristique des deux mythologies, Pandore ouvre sa boîte comme Ève mange sa pomme, et libère tous les maux qui s’y trouvaient.

Nous sommes capables de créer notre propre narration et de nous foutre leur mythologie merdique là où ça nous chante. Notre histoire est différente. La « boîte » que cette opération répressive a ouverte nous exhorte à agir, à ne pas baisser la garde, à rester attentif-ves à leurs prochains mouvements. Elle nous fait penser et repenser quel est le monde que nous voulons et quelle est la distance entre ce monde et le leur. Elle nous amène à voir l’urgence d’agir, d’aller de l’avant.

Les compagnonnes et compagnons arrêté-e-s font partie de différents projets, espaces, collectifs, etc., et il est très important que ceux-ci ne retombent pas, que la ruine (dans tous les sens du terme) à laquelle ces situations mènent généralement ne génère pas d’impuissance et de sentiment de paralysie.
Nous disons toujours que « la meilleure solidarité, c’est de continuer la lutte ». D’accord, mais, qu’est-ce que ça veut dire dans la pratique ? On répète souvent le slogan « s’ils touchent à une personne, ils nous touchent tou-te-s ». Cela s’est laissé démontrer par les réponses et les manifestations qui ont eu lieu dans différents endroits, ainsi que par la chaleur inconditionnelle des compagnon-ne-s resté-e-s dehors.

Nous pouvons être sûr-e-s d’une chose, et c’est que les compagnonnes et compagnons détenu-e-s peuvent sentir cette chaleur qui passe outre les barreaux et l’isolement, parce que c’est cette même chaleur qu’ils et elles ont su donner lors d’autres occasions.

Barcelone, 18 décembre 2014

[Repris de Contrainfo.]

Source : Base de données anarchiste.

 

déc 182014
 
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« Operación Pandora »

Espagne : Grosse vague de perquisitions et arrestations à Barcelone et Madrid

mercredi 17 décembre 2014

Ce mardi (16/12/2014), à 5h du matin, commençait la bien nommée opération antiterroriste appelée « Pandore », contre le dit « terrorisme anarchiste ». Des personnes ont été arrêtées, accusées d’appartenir à une organisation anarchiste à laquelle plusieurs attaques par engins explosifs sont attribuées. L’opération, sous la direction de la Cour Nationale de Madrid, a mobilisé 450 flics des Mossos d’Esquadra catalans, qui dès 5h30 ont perquisitionné 13 domiciles en Catalogne -8 à Barcelone, un à Sabadell et un à Manresa- mais aussi une personne à Madrid par la Guardia Civil.

 

Les flics sont rentrés dans le squat Kasa de la Muntanya, à Barcelone, autour duquel des centaines de policiers se sont déployés, pendant qu’un hélicoptère assistait l’opération en éclairant les lieux. Les médias présentent la Kasa de la Muntanya comme le « centre opérationnel des terroristes anarchistes » (sic !). La perquisition a duré plus de 13 heures, pendant lesquelles la vingtaine d’habitants était retenue dans le gymnase du squat, tandis que les flics fouillaient chaque pièce de l’immeuble. Ensuite ont eu lieu d’autres perquisitions, dans les Athénées libertaires de Sant Andreu et du Poble Sec, à Barcelone. Les flics ont embarqué les portables, ordinateurs et matériel informatique, de l’argent liquide et des livres.

Au cours de l’opération sept femmes et quatre hommes ont été arrêté-e-s, entre 31 et 36 ans, de nationalités espagnole, uruguayenne, italienne et autrichienne.

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Le juge Javier Gómez Bermúdez, en charge de l’opération

Les arrestations sont liées à plusieurs attaques qui ont eu lieu en 2012 et 2013, notamment des attaques explosives sur des DAB de succursales bancaires. L’Audience Nationale fait un lien entre ces attaques et le Comando Insurreccional Mateo Morral, qui a revendiqué avoir posé une bombe dans la cathédrale madrilène de La Almudena le 7 février 2013, et une autre à la basilique El Pilar de Saragosse le 3 octobre 2013. Deux attaques pour lesquelles sont accusé-e-s les compagnon-ne-s Mónica Caballero et Francisco Solar, arrêté-e-s le 13 novembre 2013 à Barcelone, et en prison depuis.

On peut remarquer la coordination immédiate qui a lieu entre l’Audience Nationale, les flics catalans et les médias, tous servant la même version des faits, en mettant en scène un état d’alerte maximum.

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Manif de solidarité à Barcelone

À 19h plusieurs milliers personnes ont manifesté dans le centre ville de Barcelone, en bloquant plusieurs rues, il s’agit d’une des plus grandes marches solidaires spontanées depuis les années 70 en Catalogne. Des vitrines de banques et d’agences immobilières ont été fracassées, des projectiles ont été lancés sur les flics, et des bennes à ordures ont été brûlées. A priori il n’y aurait pas eu d’arrestations malgré quelques charges policières au cours de cette manifestation. D’autres manifestations ont eu lieu dans plusieurs villes du pays. A Madrid il y aurait au moins trois arrestations.

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Manif de solidarité à Madrid

Ces quelques manifestations offensives sont importantes, elles montrent à l’Etat que les anarchistes ne se terrent pas sous la première grotte dès que la répression frappe. Les compagnons devraient faire face au juge Javier Gómez Bermúdez, ce mercredi 17 décembre ou demain, accusés d’ »appartenance à une organisation criminelle de nature anarchiste à des fins terroristes », rien que ça. Il sera alors décidé de les libérer ou de les incarcérer en détention préventive.

Nous ajouterons des informations sur ce site lorsque nous en aurons plus.

Solidarité avec les compagnon/nes arrêtés en Espagne le mardi 16 décembre.
Liberté pour Monica et Francisco.
Liberté pour tou/tes les prisonnier/es de la guerre sociale.

[Synthèse réalisée à partir de sites compagnons et de la presse à purée espagnole, le mercredi 17 décembre 2014.]

Source : Non fides.

 

nov 072014
 
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Paris : Énièmes coups de pressions contre le bulletin Lucioles

mercredi 5 novembre 2014

L’après-midi du 27 octobre 2014, au métro Belleville, la BST débarque une fois de plus. Cette fois-ci, ils sont là pour nous, certainement après nous avoir repéré à travers leurs caméras pendant que nous diffusions le bulletin. Ils arrachent alors des exemplaires du n°19 accrochés aux grilles. Après avoir décortiqué le contenu du journal (oui, ils savent lire), ils décident de contrôler les deux premières personnes qui leur tombent sous la main. Les deux compagnons se font alors embarquer et seront placés en garde à vue au commissariat central du XIXe arrondissement, rue Erik Satie. Ils seront déférés après 24h et inculpés pour refus d’empreintes (une date de procès a été fixée pour janvier). Ils ressortent également avec une convocation pour « injure publique », se référant au contenu du bulletin, visiblement par rapport au court article « « Maïs chaud ! » et harcèlement de rue à Belleville ». Depuis quelques années, nous ne comptons plus les contrôles, les menaces, les convocations, vérifications d’identité, tentatives d’intimidation, les gardes à vues et les vols liés à la diffusion du bulletin dans le Nord-Est de Paris. Il s’agit de leur part, en toute logique et sans surprise, de mettre un frein à la diffusion des idées et pratiques anarchistes et révolutionnaires dans le quartier.

 

Nous sommes bien conscients de n’être qu’une petite épine dans le pied de ces sales flics (BST & compagnie) dont le véritable travail reste de mener la guerre aux indésirables (harcèlement des vendeurs de maïs et des prostituées, rafles de sans-papiers, etc.). En pissant là pour marquer leur territoire, ils cherchent à empêcher que les diverses formes de révoltes puissent se rencontrer. Empêcher la diffusion du bulletin est une petite partie de cette stratégie.

Ce communiqué n’a pas pour but de nous victimiser lorsque tant de gens vivent chaque jour une répression bien plus violente de la part des assassins en uniformes. Notre but est de sortir de la logique que l’ennemi cherche à faire prévaloir : une gueguerre privée entre eux et nous, de laquelle nous ne ressortirons jamais gagnants en raison de l’asymétrie des forces. Car nous nous foutons bien d’eux, et c’est avec les habitants du quartier avec qui nous partageons ce bulletin depuis plusieurs années que nous souhaitons dialoguer, en espérant partager bien plus que la belle mais banale haine du flic. Celles et ceux qui se mangent la même répression que nous, et qui se reconnaissent potentiellement en nous comme nous nous reconnaissons en eux et en elles. L’objectif principal de Lucioles étant de maintenir la continuité de la diffusion des idées anarchistes dans la rue, rien ne nous arrêtera. Et que cette petite feuille puisse être un instrument, parmi d’autres, dans les mains des exploités, tant que ce monde d’autorité ne sera pas détruit, continuera la guerre sociale en cours depuis toujours.

Tout continue, vive l’anarchie.

Quelques contributeur/ices de Lucioles.

Source : Non Fides.

 

La neutralisation de la dissidence

 Posted by on 11 octobre 2014 at 16 h 02 min  Anarchisme, Luttes sociales  Commentaires fermés
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La neutralisation de la dissidence

non-fides.fr

Du refus à la demande d’améliorations

vendredi 10 octobre 2014

Nous vivons une époque difficile, c’est clair. À première vue on ne voit aucune lutte qui puisse nous convaincre et même si nous ressentons le mal-être et le mécontentement social dans toutes les sphères du quotidien, nous voyons aussi le panel de thérapies que le système nous propose pour supporter ce qui devient insupportable : l’aliénation du contrôle sur nos vies et la solitude à laquelle nous lie l’individualisme exaspéré. Cela nous affecte, provoque de la souffrance, nous détruit.

 

Face à ça certain-e-s d’entre nous tombent dans l’activisme, dans le “faire quelque chose” même si c’est dans une optique d’auto-satisfaction face au sentiment d’impossibilité d’un changement réellement structurel. Le besoin de transformer une réalité qui nous étouffe nous amène trop souvent au “geste pour le geste”, tombant souvent dans la sectorisation des luttes et dans la perte d’un discours radical, c’est-à-dire un discours qui agisse véritablement sur la racine du conflit et pas sur la diversité de ses manifestations.

La majorité des luttes sociales (ou vitales) commencent par un refus de la réalité, c’est-à-dire, le refus d’une réalité établie. Face à ça l’administration, l’État ou l’institution démocratique du système font l’impossible pour pouvoir diriger cette négation vers une proposition positive dans le but de comprendre le mal-être (et son origine) et ainsi de phagocyter la proposition critique, se rendant plus pervers et aimable ; rendre chaque fois plus supportable la vie niée, sans que son hégémonie ne soient altérée. C’est-à-dire, sans que sa figure de père-protecteur ne soit remise en question.

Les faits prouvent cette mutabilité de l’État-démocratique et le phagocytage des luttes qui d’entrée affrontent son Pouvoir, et nous en avons une multitude d’exemple au cours du XXe et XXIe siècle. Tel est le cas des luttes anti-autoritaires débutées par Laing, Cooper ou Basaglia contre l’institution psychiatrique et contre la psychiatrie en général, et qui ont permis à ces institutions de se réformer jusqu’au point de rendre chaque fois plus invisibles ses perversions ainsi que l’adoption d’un discours anti-autoritaire jusqu’à le rendre inoffensif. On pourrait dire la même chose de Foucault avec le reste des institutions totales, ou encore de l’idée que l’école fasse du réformisme pédagogique et aille même à proposer la déscolarisation ; tous ces cas ne devraient pas nous laisser indifférents. Tout cela parce que le discours est compréhensible par l’institution, est rationnel, et devient donc assimilable.

À notre époque il se passe quelque chose d’identique. Des luttes naissent du refus de la réalité mais s’étiolent dès qu’elles cherchent à élaborer un discours compréhensible, dès qu’elles essaient de rationaliser une impulsion vitale (et habituellement irrationnelle, émotionnelle) comme l’est l’insoumission et la rébellion face à une injustice quelconque. Nous pensons que dans l’élaboration d’un discours ou dans l’articulation d’une émotion qui nous amène à dire “ça suffit” nous perdons de la puissance dû au fait que le monde que nous voulons transformer ne peut pas être transformé à partir de mots qui recréent ce même monde. Je ne dis pas par là que nous devons inventer un nouveau vocabulaire, rien de tel. Je veux juste dire qu’il faut redonner un sens aux mots et utiliser ceux que nous voulons utiliser et pas ceux que les médias ou autres nous font utiliser en leur faveur. Tout ça peut sembler abstrait mais ramenons-le à un cas concret : la lutte contre l’EES ( espace européen de l’enseignement supérieur) ou Processus de Bologne.

À l’origine le mouvement étudiant s’est déclenché face à l’imposition d’un nouveau plan d’études qui faisait un pas de plus dans le processus de libéralisation de l’Éducation Supérieure. Mais même si nous partagions un “NON” frontal face à ce processus, dès le premier jour de blocage dans le Rectorat Supérieur de la UB (NdT : Université de Barcelone) le discours a pris la forme d’une demande à l’administration, favorisée par la criminalisation de la part des médias de désinformation qui exigeaient que nous fassions une proposition pour ne pas être destructifs mais constructifs. C’est de cette manière qu’est arrivée la proposition : une demande de dialogue. Bien sûr face à ça l’institution voyait ses attentes satisfaites et nous demandait ce que nous voulions pour pouvoir faire une étude de nos réclamations. De cette façon nous avons commencé un dialogue impossible car nous savions (ou pressentions) que la situation d’asymétrie dans le conflit dans lequel on était impliqué permettait uniquement, d’un côté, l’exercice du pouvoir, et de notre côté, de l’accepter. Face à ça on ne pouvait pas parler de dialogue mais de bavardage, et même ainsi on continuait de demander un dialogue en exigeant que ce soit un débat ouvert auquel participeraient tous les agents impliqués dans le futur de l’Université. La pantomime d’une Table Nationale pour l’Éducation, avec le spectacle de Blanca Palmada (alors Mandatée pour les Universités et la Recherche de la Generalitat [Ndt : le gouvernement catalan]), en plus d’un référendum frauduleux, ont contribué au bouillon de culture idéal pour légitimer une intervention des forces répressives une fois que les mesures moins explicites de la démocratie étaient épuisées.

La même chose peut se passer avec les squats et l’assimilation que l’État-ville fait d’eux. Dernièrement nous avons pu voir un article du Département de la Jeunesse de la Generalitat qui met en valeur le travail qu’on fait certains centres sociaux dans la revitalisation du tissu associatif de quartier, créant des réseaux et démocratisant la façade de la ville. Jusqu’à quel point le discours citoyenniste ne s’est pas vu perméabiliser par ceux qui (autant le voisinage que les athénées à leur origines ou l’associationnisme) lui ont apporté ?

Et un dernier point. Nous pensons qu’il est nécessaire de faire au moins une mise en garde au sujet des mouvements altermondialistes. Bien entendu l’hétérotopie qu’offrent ces mouvements nous aide à nous nourrir et nous renforcer dans la conviction qu’il y a d’autres façons de se mettre en rapport et de “faire” au delà du capitalisme, mais, et c’est là qu’est la mise en garde, nous n’avons qu’un monde, il n’y a pas d’autre monde possible, et celui-ci est celui que nous avons et c’est urgent, nécessaire, indispensable, de le changer. Je reviens au début, et je m’en remets à Bonanno lorsqu’il déclare, en parlant des prisons, que le fait de changer une institution, la transformer ou même l’abolir fait que le système cherche de nouvelles institutions pour remplir la fonction sociale attribuée à l’institution antérieure, et l’hégémonie du système étant ainsi de nouveau restituée (et parfois après la crise).

Pas besoin d’être une flèche pour se rendre compte que le discours altermondialiste est l’un de ceux assimilés le plus facilement par le système vu qu’il ne met pas l’accent sur la destruction du système dominant, et c’est pourquoi il sert le système, actuellement douloureux, pour devenir chaque fois plus attirant et obtenir ainsi que, petit à petit, nous nous rapprochions, si on ne fait rien, au bonheur que Huxley fait rechuter dans son monde heureux. À coup de Soma, de traitements thérapeutiques ou de notre petite (ou grande) contribution à l’élaboration de cellules isolées de vie, en fin de compte des petits ( ou grands) bastions thérapeutiques qui ne règlent pas le problème mais qui nous permettent de vivre avec. De cette façon on ne se rend pas compte de la facilité que c’est de tomber dans le piège de l’auto-satisfaction, dans le piège de chercher des actions palliatives qui nous aident à vivre avec notre aliénation, l’aliénation du contrôle total de nos vies.

Mars 2010.

[Extrait de Terra Cremada. Traduit de l’espagnol par Camotazo.]

 

sept 072014
 
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CONTRIBUTION. RECONSTRUIRE DES PERSPECTIVES REVOLUTIONNAIRES.

Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la solide résignation et l’inertie politique. Le monde apparaît de plus en plus comme une immense machine de gestion qui élimine toute perspective de vivre autrement. Plus, le système capitaliste et industriel d’aujourd’hui a évincé jusqu’à la capacité à imaginer autre chose.

Il persiste toujours des révoltés et des empêcheurs de tourner en rond qui refusent l’idée qu’il n’y aurait pas d’ennemis à combattre, que les structures de domination seraient indépassables, que la civilisation capitaliste serait immuable. Comme toute civilisation, elle finira pourtant par s’achever. Elle n’aura probablement pas duré très longtemps. Ce que le système a réussi de mieux, c’est de s’incorporer en chacun de nous, de s’être rendu « naturel » et « nécessaire » dans les esprits, tout autant que matériellement. Au cas où, les capitalistes, politiciens et technocrates ont mis de leur côté une foule de gadgets et de dispositifs répressifs. On ne sait jamais.

Les fractions rebelles ne portent aujourd’hui pas suffisamment de perspectives révolutionnaires. Trop souvent, l’idée de révolution devient un slogan, un moyen de se positionner politiquement sur l’échiquier politique, un gage de radicalité. Le Spectacle, pour paraphraser les situationnistes, en a même fait une marchandise. L’époque fait tout pour ne pas prendre cette idée au sérieux. Si c’est au moment où l’idée de rupture semble la plus lointaine qu’il faut la marteler avec le plus d’insistance, il ne faudrait pas pour autant en faire un réflexe idéologique. Elle mérite mieux.

Nous nous retrouvons finalement dans la situation des révoltés et révolutionnaires de la fin 18ème et du début 19ème siècles, qui ont construit le vieux mouvement ouvrier et les formes d’activités communistes, socialistes et anarchistes. Ce que des historiens non alignés comme Edward Thompson ont contribué à montrer, c’est qu’il n’y a jamais eu de prolétariat spontané, ni de sujet révolutionnaire naturel. L’émergence des aspirations révolutionnaires n’est pas seulement le fruit des conditions sociales, mais surtout du volontarisme de militants, s’appuyant sur la sociabilité de la rue, la diffusion de journaux et de brochures, la débrouille solidaire des petites gens, et la rancœur vis-à-vis des exploiteurs. Au départ, quelques personnes volontaristes se sont battus et ont su trouver un écho dans une fraction large des populations. Ils n’étaient pas bien nombreux, puis leur révolte a résonné.

Ils ne sont pas partis de rien : les références étaient les formes d’autogouvernement et de lutte des paysans, le communalisme et l’autonomie des villes, les théories de Rousseau, Godwin, Thomas Paine et d’autres intellectuels. Ils ont aussi repris à leur compte l’espace public bourgeois qui luttait contre la vieille société aristocratique, le détournant pour lutter pour leur dignité et la justice sociale. C’est peut-être un élément essentiel qui a permis la constitution des mouvements contre l’Etat et le capital, et au-delà contre toutes les formes de domination. Rien ne prouve aujourd’hui la nécessité d’un tel appui. Il est clair que les mouvements révolutionnaires dans un direction libertaire ne résonnent pour l’instant que faiblement dans une situation contre-révolutionnaire, et doivent en finir avec les faux amis qui bloquent toute conflictualité ouverte tels le citoyennisme et l’extrême-gauche nationaliste et productiviste. Par ailleurs, les ravages industriels et le réchauffement climatique pressent de plus en plus à en finir avec le monde tel qu’il tourne au désastre. Un mouvement comme la lutte dite contre le CPE, en 2006, a par ailleurs montré que dans certaines situations, les révoltes pouvaient être soutenues par une large partie des populations, même si elles ne s’impliquent pas ou peu dans la lutte.

Nous ne partons pas de rien non plus : les mouvements révolutionnaires d’autrefois donnent des appuis théoriques et pratiques. S’il y a à trouver les mots et les pratiques d’un mouvement révolutionnaire d’aujourd’hui, jeter aux oubliettes des expériences d’émancipation qui sont allées plus loin que n’importe quelle lutte récente serait de la folie. La reconstruction d’un réel mouvement révolutionnaire passe par une analyse lucide des révolutions espagnoles et russes, des révoltes de l’après première guerre mondiale, des guerres de libération nationale, des soulèvements antibureaucratiques au sein du bloc soviétique, de l’effervescence des années 60 et 70 au sein des pays les plus riches. Sur ce point des analyses ont déjà été produites, et des discussions engagées.

Par ailleurs, les luttes d’aujourd’hui ne sont pas sans apports. Toute perspective révolutionnaire et libertaire ne peut se penser qu’en résonnance avec les luttes concrètes. Les révoltes successives en Grèce nous apprennent par exemple que tenir la rue ne suffit pas pour en finir avec l’Etat, mais qu’investir uniquement les alternatives sans grèves insurrectionnelles et soulèvements cherchant à en finir avec l’Etat et le capital ne permet qu’une amélioration ponctuelle et parcellaire des situations individuelles. En outre, à l’heure où l’exercice du pouvoir est supranational (G8, FMI, Banque mondiale, OMS, OMC, UE etc.), où les entreprises qui dominent sont multinationales et plus puissantes que la plupart des Etats (Barclays, Axa, Natixis, Mitsubishi, Shell, Veolia, Gazprom, Google, GDF-Suez, Novartis, Nestlé, State Grid Corporation, Wells Fargo, Samsung, IBM etc.), la généralisation du conflit à d’autres pays et des coordinations mondiales sont indispensables. D’autres luttes peuvent fournir des éléments pour la constitution d’un mouvement révolutionnaire en résonnance avec son temps. C’est le cas des communautés indigènes du Mexique, par leur autonomie et leur ancrage solidaire, mais aussi par la révélation de la force d’une identité collective exprimée dans une dimension culturelle. D’ailleurs, pas de mouvement révolutionnaire sans contenus culturels populaires, qui ne sont pas seulement artistiques comme voudrait nous le faire croire un monde désincarné, mais des références partagées et des vécus communs. Les révoltes au Maghreb, en Turquie, au Brésil, en Chine etc. sont aussi porteuses d’apports. Les luttes à venir qui iront le plus loin dans des perspectives révolutionnaires viendront sans doute des pays qu’on dit « périphériques ». En France, la lutte contre le CPE a montré la force de vivre collectivement en autogestion : rien ne remplace l’expérience commune de la révolte et de l’auto-organisation. Une grève, au-delà de ce qu’elle revendique, est surtout un moment de suspension de la routine capitaliste et de réappropriation de sa vie. La révolte de Guadeloupe en 2009 a dévoilé des pistes pour que s’impulse une grève générale qui se concrétise en une révolte populaire massive, en continuant à bouffer sans aller travailler, mais aussi des impasses à éviter. Le dernier mouvement des retraites a réaffirmé la nécessité de s’organiser de façon autonome sans être à la traîne des partenaires sociaux et des intersyndicales, et en portant des positions plus offensives contre l’Etat et le capital. La lutte contre l’aéroport de Notre-dame-des-Landes et la création de la ZAD va peut-être donner la victoire que le mouvement social cherche depuis des années. Sur ce point de l’analyse des luttes plus récentes, tout est encore à approfondir. Refaire l’histoire des mouvements locaux notamment reste largement à faire et à transmettre. Le mouvement social n’est pas condamné à ne pas avoir de mémoire…

De tous ces apports, il n’y a aucun programme révolutionnaire à conclure : la seule révolution légitime est une révolution qui cherche à en finir avec tout ce qui nous opprime, et en premier lieu avec les dirigeants qui cherchent à dicter nos vies, serait-ce pour faire notre bonheur. En revanche, des pistes révolutionnaires, des repères, des références à quoi se raccrocher peuvent être avancées. Ce n’est pas dans l’urgence de l’action que les questions peuvent se poser avec lucidité et se réfléchir ; c’est en revanche la situation révolutionnaire et celles et ceux qui la mèneront qui les trancheront.

 

La question du surgissement. Qu’est-ce qui fait que des gens rentrent en lutte et se mettent à imaginer d’autres manières de vivre collectivement ? Cette question est peut-être la plus importante aujourd’hui. Mener des enquêtes sociales, à la fois pour savoir qui nous sommes, qu’est-ce qui mobilise, comment émerge du nouveau, mais aussi comme moyen de rencontres et d’informations, est une piste pour y répondre. Les perspectives révolutionnaires ne sortent pas de nulle part, ou d’un sujet révolutionnaire qui n’existe pas en soi. Et si la révolution ne devait pas arriver, nous aurons déjà organisé un noyau du nouveau monde dans la coquille de l’ancien, nous aurons commencé à vivre dans l’esprit de l’anarchie, en essayant de ne plus être dominé ni de dominer, nous aurons été un peu plus vivants. Et c’est bien là l’objectif, l’activité révolutionnaire transformant nos vies avec toutes les contradictions qui ne peuvent être pensées comme telles que parce que justement on est en mouvement. La pureté et l’exhaustivité sont le privilège des inactifs. Ce qui n’empêche pas de vouloir être conséquent…

Le surgissement passe aussi par construire un mouvement révolutionnaire explicite et s’assumant comme tel, qui pose des bases et des perspectives révolutionnaires claires, y compris dans des situations réformistes : en finir avec le salariat, la propriété privée, l’argent, la production industrielle, les frontières, l’administration séparée, la représentation sont déjà quelques objectifs. L’époque nous rend presque honteux de vouloir renverser le vieux monde, et c’est peut-être ce que capitalistes et bureaucrates ont réussi de mieux.

Ce mouvement révolutionnaire assumé doit aussi être autonome : autonome non seulement par rapport aux organisations partisanes et syndicales, mais qui cherche aussi à développer ses propres dynamiques et ses propres rythmes, sans être à la traîne de situations réformistes et de mots d’ordre défensifs. Si c’est dans les luttes que des choses se partagent et que des gens se rencontrent, construire des dynamiques révolutionnaires demande de sortir de l’urgence de la lutte et de développer des espaces et des moyens d’autonomie. Construire un mouvement révolutionnaire, c’est s’organiser pour lutter contre ce qui nous opprime, créer des structures favorables à l’entraide et permettant de gagner un peu d’autonomie : fédérations d’entraide, magasins gratuits, ateliers coopératifs, potagers et vergers collectifs, causeries populaires, concerts gratuits, coopératives de consommation, communautés intentionnelles, contre-culture etc. C’est aussi entretenir des liens avec celles et ceux qui veulent en finir avec la domination sans taire les divergences, conspirer sans cesse pour en finir avec le vieux monde. Autodéfense, face aux administrations qui nous enserrent, au sexisme, aux racistes, aux patrons et au travail, mutualité, pour vivre mieux dès maintenant et donner au mouvement davantage d’autonomie et de puissance, action politique, de l’intervention au sabotage et à la grève insurrectionnelle, tant pour convaincre qu’en découdre.

 

La question du pouvoir et de l’institution. La domination ne s’évapore pas. Il est donc impossible de penser en finir avec tout ce qui nous opprime sans institutions libres ni structures qui permettent aux gens de vivre ensemble sans se dominer. L’acte de détruire les catégories existantes du pouvoir ne comble pas le vide en lui-même, comme pouvait le laisser supposer l’optimisme de Bakounine, pour qui la destruction est un acte constructif en soi un peu de manière magique. Surtout qu’aujourd’hui, on peut en finir avec les technocrates, il y aura toujours à faire avec leurs désastres, au premier rang desquels les déchets nucléaires et la radioactivité. Sans s’avancer sur des questions qui pourraient être spécifiques (que faire avec les pollutions dont on hérite ?), cet état de fait renforce la nécessité de s’organiser pour se défaire de la domination. Par conséquent, il faut bien envisager et construire les institutions libres qui seront les lieux politiques, c’est-à-dire de prises de décisions collectives, tant du moment révolutionnaire que de l’après. Auto-institution, c’est-à-dire l’anarchie : un monde sans ancrage absolu auquel raccrocher les valeurs et les vérités, mais dans lequel c’est la société qui se dote explicitement de ses croyances et principes, toujours fragiles, toujours discutables. Ce n’est pas pour cela qu’il n’y a pas de rites, de symboles, de rapports sociaux qui ont tendance à s’autonomiser et s’échapper à la conscience. Le tout est de briser le fétichisme et d’être conscient que les relations et les objets apparemment figés sont en réalité des éléments d’une construction sociale en cours qui ne peut que nous échapper en partie. Le tout est d’en faire un savoir qui n’en supprime pas la véritable magie : la question de la domination ne se rationalise pas – ce qui revient en fait à la refouler et la faire ressurgir – mais elle se contrôle et s’expie. Le rite fonctionne mieux que le rationalisme pour éliminer la domination, ce qui ne veut pas dire que les personnes croient réellement aux symboles. L’important, c’est que ça marche et que la société soit équilibrée et sans rapports stables de domination. La révolution aura quelque chance de subvertir le monde désincarné d’aujourd’hui si nous sommes capables d’inventer d’autres formes sociales et culturelles qui nous permettent non pas la maîtrise mais la lucidité.

Le drapeau de la révolution, c’est l’autogouvernement, et donc l’absence de chefs et de dirigeants qui guident les autres. Sur une base essentiellement territoriale, sectorielle, affinitaire ? Sortir du productivisme et du carcan capitaliste du travail passe par ne pas reproduire un fédéralisme basé sur les catégories productives, surtout que cela alimente l’illusion qu’il suffirait de tenir les moyens de production pour mener une révolution, comme si le pouvoir n’était pas aussi militaire, politique, symbolique et dans nos têtes. Une base territoriale, avec la ségrégation spatiale qu’on connaît et dont on ne peut qu’hériter au début, laisserait s’organiser entre eux des bourgeois et réactionnaires. Sans oublier que certains espaces sont durablement contaminés pour très longtemps. Une base affinitaire laisserait la part belle aux guerres de chapelle. Que les révolutionnaires les plus avancés s’assument et s’organisent pour éviter que la révolution se fixe et finalement échoue sera essentielle, à la condition d’avoir en tête les dérives avant-gardistes et l’intention de partager et convaincre. Renouer avec le fédéralisme, avec pour principe la liberté individuelle dans la responsabilité collective. Eviter la résurgence d’un Etat qui ne dirait pas son nom implique de mettre au premier plan l’auto-organisation des opprimés, et permettre que se créent autant d’espaces collectifs d’organisation que ne le souhaitent les protagonistes, espaces pouvant être en conflit avec d’autres. C’est pourquoi il faudra tout autant mettre l’accent sur les convergences, sur la fédération. Et trouver des solutions contre les groupes qui en profiteront pour satisfaire leurs propres intérêts, qui tomberont dans des dérives autoritaires, qui alimenteront des logiques haineuses…

 

La question de la généralisation du conflit. Sans attendre une potentielle situation favorable qui, si on ne la provoque pas, ne vient jamais, en découdre avec le vieux monde demande de s’organiser et de la lucidité. Chaque lutte ne peut pas être envisagée comme séparée, comme un combat spécifique, mais bien comme une pierre de l’édifice révolutionnaire. Il n’y a pas de conflit central, à même de créer une situation révolutionnaire, ou plutôt il y en a plusieurs. Bon courage à celles et ceux qui voudraient mesurer quelle domination est la plus centrale entre l’exploitation, le racisme, le patriarcat, les ravages industriels etc.

La question de la généralisation du conflit, c’est aussi celle du mode d’organisation et des bases d’une communauté de lutte. Tendre dès le départ vers une direction réellement révolutionnaire (en finir avec le salariat, la propriété privée, les lieux séparés de la société où se prennent des décisions etc.) est la condition d’une subversion du monde tel qu’il est et d’éviter de ne changer que les chefs. En même temps, ce ne seront pas les militants doctrinaires qui feront la révolution, et des directions très diverses et tout à fait opposées seront en présence.

Renforcer son autonomie, qu’elle soit de subsistance, politique, culturelle, est le seul moyen de ne pas se faire absorber par le système et la réaction. Cette autonomie se pose aussi par rapport au rythme de la révolte : pas toujours être dans l’urgence activiste et défensive. Pour autant, une lutte est justement le moment où tout peut se discuter, les rencontres se font, les expériences mutuelles sont les plus solides, bien au-delà des milieux militants et autres révolutionnaires professionnels. Ces derniers seront même probablement à la traîne d’un soulèvement révolutionnaire. C’est donc aussi la question de la composition qui se pose, et surtout de la manière dont les positions des uns, des unes et des autres peuvent se construire, s’exprimer, s’opposer. C’est peut-être le point le plus central et le plus difficile. On n’a pas encore trouvé mieux que les assemblées populaires, les conseils de travailleurs ou de bon gouvernement, les arouch, ou peu importe comment on nomme les formes d’autogouvernement.

 

La question du processus révolutionnaire. Les expériences révolutionnaires passées montrent que toute phase de transition vient en réalité fixer et stopper la révolution avant qu’elle ne devienne irréversible. Les plus opportunistes en profitent alors pour instituer un gouvernement provisoire sans lien avec le soulèvement, leur garantissant le maintien de leurs privilèges. En revanche, une révolution ne se réalise pas spontanément, en quelques jours ou quelques semaines. Les rapports de domination ont la fâcheuse tendance à persister, et en finir avec les capitalistes ne suffit pas à en finir avec le capitalisme, avec les autoritaires en finir avec l’autoritarisme etc., même si c’est un début nécessaire. Le carcan du système n’est pas seulement extérieur, c’est aussi des rapports, habitudes et imaginaires qui nous tiennent. Pas de transformation extérieure sans transformation intérieure dans le même mouvement. De toute façon, ce n’est pas parce qu’une révolution est faite qu’il n’y en a plus à faire. Il y a, et aura, toujours des situations de domination à combattre. Ce sera probablement bien plus facile, et ces situations ne se fixeront pas en division permanente de genres, de classes et de statuts.

Par ailleurs, une révolution, avant de se réaliser, fait toujours face à des forces contre-révolutionnaires. Comment continuer la révolution tout en organisant de façon conséquente la défense ? Comment ne pas instituer une hiérarchie paramilitaire ? Parmi les revendications des Enragé-es de la révolution française, parmi lesquels Pauline Léon, il y avait celui du droit de s’armer, y compris et surtout pour les femmes. Si l’Etat se définit d’abord par le monopole de la violence, c’est une revendication justifiée. A la condition de ne pas créer le far west, ce qui pose la question du contrôle collectif de l’usage des armes… En tous cas, pas de révolution sans envisager sérieusement les problèmes d’ordre politico-militaire qu’une telle initiative fera surgir, surtout dans un contexte jamais égalé d’un surarmement des appareils étatiques.

La meilleure défense, c’est l’attaque. La révolution doit sans cesse avancer, et l’expérience montre que ce n’est surtout pas la question de la défense contre la réaction qui doit servir de prétexte au ralentissement du processus révolutionnaire. Il est trop tard pour gagner militairement quand les gens ont appris à vivre autrement, il est trop tard pour gouverner quand la plupart des personnes vivent ici et maintenant comme s’ils étaient déjà pleinement libres.

                                                   

 

Non pour demain, c’est pour aujourd’hui qu’il faut lutter pour une révolution, parce que c’est la condition de vivre un peu plus libre et plus joyeusement.

Et parce que la résignation et le pessimisme nous emmerdent.

 

Piou-Piou

 

COMMUNISME ? ANARCHISME ?

 Posted by on 29 août 2014 at 13 h 10 min  Anarchisme  Commentaires fermés
août 292014
 
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COMMUNISME ? ANARCHISME ?

Posted on Vendredi, août 23, 2013 in Ailleurs, Ressources

Repris du blog de la revue Bad kids.

[Cet article est tiré des Cuadernos de Negación (numéro 2 – Juillet 2009). Revue produite par des camarades argentins. Le premier numéro a paru à l’automne 2007. L’intégralité des numéros de cette revue thématique sont disponibles sur le blog : http://cuadernosdenegacion.blogspot.fr/
Mis à part deux trois références très localisées dans le contexte sud-américain, en tous cas argentin, ce que les notes de bas de page se chargent de rendre plus lisibles, l’article qui suit critique avec simplicité le rapport à l’idéologie et ses écueils dans une perspective authentiquement révolutionnaire, celle de l’abolition des classes. En partant de deux tendances majeures du mouvement révolutionnaire : l’anarchisme et le communisme, et sans en renier les influences, les animateurs de la revue contribuent au débat sur le dépassement des formes militantes sclérosées.
]

 

 

 

Nous voulons en finir avec le capitalisme et cela ne se réalise pas simplement en faisant appel à une forme ou une autre comme celui qui invoque un sort étrange.
Groupe « Ruptura », Communistes ou anarchistes ? [1]

Le communisme ce n’est pas une société qui satisferait adéquatement celui qui a faim, soignerait le malade, logerait ceux qui n’ont pas de maison… Il ne peut reposer sur la satisfaction des besoins tels qu’ils existent aujourd’hui, ni comme on pourrait les imaginer dans le futur. Le communisme ne produit pas assez pour tout le monde et le répartit de façon égalitaire entre tous. C’est un monde où les gens entrent dans des relations et des actes (entre autres choses) desquels résulte qu’ils sont capables de s’alimenter, se soigner, se loger… eux-mêmes. Le communisme n’est pas une organisation sociale. C’est une activité. C’est une communauté humaine.
Gilles Dauvé, Déclin et renouveau de la perspective communiste.

Se revendiquer de l’anarchie et du communisme actuellement peut être surprenant pour beaucoup de gens, puisque les deux catégories sont imprégnées (et non sans raison) de beaucoup de déchets, et certains les considèrent même antagoniques. Au-delà des signes [2] et de ce qui se dit, il y a la réalité de ce qui se fait : se définir comme communiste-anarchiste ne signifie pas nécessairement que notre praxis le soit. De la même manière, les formes de praxis aussi dites communistes-anarchistes, ne sont pas nécessairement portées par des individus qui se définissent comme tels. De fait, la majeure partie des personnes qui participèrent aux tentatives révolutionnaires n’étaient pas des partisans de telle ou telle idéologie révolutionnaire.

Les exemples abondent : un grand nombre de communistes autoproclamés jacassent à propos de leur internationalisme et position de classe, mais dans la pratique ils ne font jamais plus que de choisir un camp dans les guerres capitalistes – de préférence celui de « la nation la plus opprimée » ou la moins développée pour justifier ce « moindre mal » qu’est l’anti-impérialisme. D’autres communistes autoproclamés peuvent, également, mettre en avant la nécessaire destruction de l’État, mais dans leur pratique ils en assument la défense jusqu’à l’extrême, pas seulement en participant de façon répétitive aux élections parlementaires, mais en le pressant encore et encore d’accomplir sa fonction et arrêter son déséquilibre. Pour, en définitive, le maintenir debout et repousser sa destruction aux calendes grecques.

En outre, certains autres anarchistes auto-définis, soi-disant ennemis irréconciliables de l’État, ont occupés des postes dans le gouvernement de la République espagnole de 36. Il y a aussi des exemples plus autochtones et plus camouflés comme les anarchistes K [3] qui soutiennent activement et « de manière critique » le gouvernement des Kirchner en Argentine.
Donc nous l’affirmons : se définir de telle ou telle doctrine n’apporte aucune garantie. Et d’ailleurs les raisons abondent encore pour affirmer : soit on prépare les élections, soit on prépare la révolution.

Le communisme et l’anarchie ne sont pas un idéal à atteindre : ce sont des formes d’activité et des rapports sociaux qui se manifestent comme une tendance dans les luttes réelles et concrètes contre le capital et l’aliénation en général. A travers le communisme dans l’anarchie on ne peut pas donner de solutions aux problèmes du capitalisme, on ne propose pas que celui-ci soit plus rationnel ou moderne : ce sont là les fondations du vieux monde, justement celles que l’on veut détruire, et non pas améliorer, cela c’est le travail du réformisme, pas des révolutionnaires. Puis lorsqu’on nous demande « mais quelle société vous proposez ? » nous concluons : qu’en attendant les réponses aux questions de ce monde, ce ne sont pas les réponses qui échouent, mais la question qui est un échec.
L’anarchie n’est pas un ensemble de mesures à prendre au lendemain de la révolution, c’est ce que nous faisons aujourd’hui pour y arriver, ou pour mieux nous développer dans une situation pré-révolutionnaire.
Nous comprenons que des décennies et des décennies de contre-révolution et de passivité des « communistes » et des « anarchistes » provoquent le dégoût pour ces concepts : les pays dits « communistes », les groupuscules nationalistes, populistes, stalinistes, trotskystes, léninistes, maoïstes d’une part ; et libéraux, artistes, opportunistes, pacifistes, intellectuels, punks drogués, hippies accrocs à la consommation de misère et d’autres vomissements de la sous-culture de l’autre… ont seulement servi d’obstacles au développement des outils pour l’auto-suppression de notre classe. Mais malgré tout ça, nous refusons de rejeter tout l’arsenal du mouvement révolutionnaire, car il fait partie de notre histoire et nous ne permettrons pas qu’il reste entre les mains des imbéciles de toujours.

Nous comprenons l’activité révolutionnaire comme une tension [4], puisqu’elle dépasse ce que peut être une philosophie, une théorie politique et même une pratique : c’est une manière de concevoir la vie, de s’impliquer dans ce qu’on essaie de transformer. Cela ne peut en aucune manière être autre chose que la réalité, et c’est clairement pour cela que nous changeons personnellement, mais ce ne sera jamais l’objectif final, mais seulement une conséquence logique, interne à ce que nous appelons communément « les contradictions que nous vivons ». Ce concept est aussi relativement discutable, car comme nous le disions auparavant, notre intention n’est pas de transformer un objet extérieur à nous-mêmes mais transformer la vie, cette même vie qui nous contient : nous voulons abolir la contradiction entre cette forme de non-vie et précisément l’humain.

Cette contradiction, à son tour, n’apparaît pas au moment de l’adoption d’une idéologie particulière. De fait, les idéologies n’apporteront en ce sens rien de plus que le sentiment d’appartenance et mouvement, comme si l’adhésion allait conduire à la révolution finale. En définitive, nous voulons faire comprendre ceci : nous ne sommes pas en contradiction avec cette réalité en raison de l’idéologie à laquelle nous adhérons ou pas, c’est à dire que nous ne sommes en contradiction parce que nous sommes communistes et que nous vivons dans le monde de la propriété privée, nous ne sommes pas en contradiction parce que nous sommes anarchistes et vivons sous le regard de dieu et sous la semelle d’un gouvernement. Nous sommes en contradiction parce que nous sommes salariés, exploités et opprimés dans tous les aspects de notre vie et c’est cela qui nous pousse à lutter. Nous reconnaîtrons plus clairement la contradiction entre la vie et ce qui la menace, mais jamais nous ne sortirons de la réalité, pour la simple et bonne raison que nous vivons dans ce monde.

La simple idée d’être libres dans un monde d’esclaves est inadmissible, comme est inadmissible pour cette même situation la justification d’autres « contradictions idéologiques » qui sont elles-mêmes résolubles comme la cohérence entre les moyens et la fin, la solidarité, etc. La réalisation immédiate [5] de l’individu l’est aussi, car il semblerait que la propagande capitaliste ait porté ses fruits : nous voulons tout, ici et maintenant, et si quelque chose ne nous l’offre pas, nous ne l’achetons pas… Si, nous achetons ! Parce que parfois on comprend la théorie-pratique révolutionnaire comme une marchandise supplémentaire, qui peut et doit plaire, donner une identité avec laquelle il est possible de sympathiser, et finalement l’abandonner quand bon nous semble, parce qu’il s’agit d’une partie séparée de notre vie, de laquelle on pourra se passer quand ce sera nécessaire.

Mais nous avons compris, comme beaucoup de gens que la révolution n’a de sens que comme transformation du quotidien, même si malheureusement cela a été mal interprété au point de croire qu’une transformation du quotidien équivaudrait à une révolution [6].

Cette conception est similaire aux tendances, pas si nouvelles que ça, du new age, qui nous disent qu’on peut être heureux et accomplis si nous avons la « paix intérieure », c’est juste que certains en arrivent à la même conclusion avec une « révolution intérieure ». Révolution intérieure que nous croyons nécessaire au préalable, comme une étape essentielle, mais qui nous dépasse dans le même instant car il ne s’agit pas d’une invention individuelle de chacun, c’est peut-être un aspect de la lutte révolutionnaire qui peut commencer en modifiant certains aspects de nos vies et en nous poussant plus tard à avoir un rôle dans l’extension de ces changements à la totalité du monde… Puisque nous ne pouvons nous réaliser en tant qu’individu que dans la mesure où nous interagissons avec d’autres gens.

« Ceux qui parlent de révolution et de lutte des classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu’il y a de subversif dans l’amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont un cadavre dans la bouche », affirmait Raoul Vaneigem, et derrière cette affirmation se sont planqués, et non sans raison, lui comme les autres « réformateurs de la vie quotidienne ». Mais nous pourrions aussi comprendre cette déclaration en comprenant son autre face : que ceux qui parlent de transformer la vie quotidienne sans se référer explicitement à la révolution et à la lutte des classes, sans comprendre ce qu’il y a de subversif dans l’action individuelle mais aussi sociale et de positif dans le refus des idéologies individualistes, ceux-là ont aussi un cadavre dans la bouche… Les deux affirmations sont vraies, mais séparées ce ne sont que des vérités partielles.

Notre plus grande force réside dans la globalité de notre implication, dans notre adhésion non pas à un groupe, une contre-culture, une idéologie ou un chef… mais au mouvement réel d’abolition de tout ce fait de nous des étrangers à nous-mêmes. « Ce qui rend une lutte globale et universelle, ce n’est pas sa généralisation ou sa généralité, mais sa radicalité ; c’est à dire son aspect transgressif, subversif, sa capacité à menacer la totalité du système et sa légitimité.Bien que partielle, locale ou ponctuelle, cette lutte contre chaque aspect de la violence capitaliste prend, si elle est radicale, un caractère total. Elle ne débouche pas sur une distribution différente du pouvoir mais sur sa destruction. Elle ne vise pas la nationalisation des moyens de production mais la destruction de la valeur d’échange et la gratuité du don [7] ».

POST DATA :

Nous n’avons ni l’intention d’adhérer ni de contribuer à ces courants hybrides appelés « marxisme libertaire » ou « anarcho-marxisme », nous ne sommes pas en train de fabriquer un casse-tête, et n’ajoutons aucun fragment de Marx à Bakounine (ou vice versa), mais nous prenons plutôt en compte certains anarchistes et Marx (mais pas les marxistes) comme ils durent évaluer certains révolutionnaires du passé pour pouvoir les dépasser.

D’une part, derrière la catégorie « anarchisme » certains ont nommé, tel que nous l’avions déjà dit, plusieurs courants et conceptions du monde, même antagoniques, peut-être à cause de leur propre manque d’un guide ou d’une doctrine plus rigide. Ça a heureusement permis à certains anarchistes d’avancer véritablement sans le poids de cette « Sainte Famille » de penseurs et de dogmes, pour d’autres ça leur a permis d’appeler « anarchisme » tout ce qu’ils ont envie. D’autre part les marxistes, avec les textes de Marx qui clama expressément « je ne suis pas marxiste », ont aussi fait ce qui leur faisait envie. Comme quoi, ajouter un « isme » au nom d’une personne déjà morte ne garantit rien non plus.

Depuis les débuts du mouvement ouvrier, les deux courants historiques avaient en leur sein une expression réformiste et une autre révolutionnaire, mais il semble que maintenant au lieu de réfléchir sur leurs points forts, ils revendiquent leurs faiblesses, et ne pas seulement de la part de leur rival respectif et pour le triomphe de son idéologie dans une discussion médiocre, mais aussi définis par le « iste » dont on parlait. Dans le passé, s’être défini comme bakouniniste ou comme marxiste ne permit pas de dépasser ces deux idéologies, et c’est aujourd’hui que cette division nous arrive rampante du passé et à chaque fois plus pourrie. Notre avantage de les considérer comme des idéologies réside dans le fait montrer clairement la nécessité de dépasser ce que cette division a de faux problème. Pour Debord, chacune d’elle possède « une critique partiellement vraie, mais perdant l’unité de la pensée de l’histoire, et s’instituant elles-mêmes en autorités idéologiques  ».

Un courant peut avoir compris que l’État doit être aboli de n’importe quelle manière, l’autre aura compris quelles sont les raisons qui conduisent à instituer un État et dans quel but il existe, par exemple… alors qu’allons-nous faire ? Chacun défendre son « isme » contre celui de l’autre pour ainsi chacun avoir une vérité partielle, qui séparées l’une de l’autre n’aboutirons jamais à rien ?Retour ligne automatique
Si nous nous subordonnons à un « isme », nous serons toujours moins critique à propos de lui que des autres, puisque nous subordonnerons toute notre activité (y compris la critique) au triomphe de l’« isme » pour lequel on a pris partie. Nous nous transformerons en défenseur de cet « isme », en conservateur de cette tradition spécifique [8].

Ces tendances (anarchisme, marxisme…) sont des exigences de la pratique, mais ce dont il s’agit c’est de la théorie du prolétariat, qui est requise par sa pratique pour s’auto-supprimer en tant que classe.

Notes :

1Texte paru dans le numéro 2 de la revue Ruptura, éditée à Madrid. Recommandé pour approfondir cette question. http://gruporuptura.wordpress.com/about/

 

2Dans notre histoire, les révolutionnaires se sont appelés ainsi eux-mêmes ou ont été nommés de plusieurs façons : luddites, communistes, socialistes, nihilistes, anarchistes, libertaires, situationnistes, encapuchonnés et même libéraux (comme le groupe auquel participait Ricardo Flores Magon). Ces adjectifs ont aussi qualifié divers réformistes et bourgeois. Et bien que ces catégories tendent à améliorer la communication et la compréhension, bien souvent elles provoquent l’inverse.

 

3Pour plus d’informations à ce sujet, lire l’article écrit par Federico Martelli, dans la revue Veintitrès (Fév. 2007), intitulé « Los anarquistas de Scioli », où on peut lire des choses du style : « J‘ai une formation anarchiste, socialiste et péroniste. J’essaie de garder le meilleur de chacun de ces courants. Je garde de l’idéologie libertaire l’amour de la liberté. Du péronisme les profondes transformations sociales réalisées. Des partis il peut y en avoir beaucoup, l’important c’est de savoir quel est le mouvement national qui représente les travailleurs. » Extrait du numéro 42 de la revue ¡Libertad! (publiée par le groupe du même nom). [NdT : Se référer aussi l’article de Juan Manuel Ferrario, intitulé « Anarcho-péronistes ? », traduit par le collectif de traduction CATS et accessible sur leur site : http://ablogm.com/cats/].

 

4« Voici ce qui différencie un politicien d’un révolutionnaire anarchiste. Pas les mots, pas les concepts et si vous le permettez, à certains égards même pas les actions, car sa finalité n’est pas de se conclure dans une attaque – disons radicale – ce qui les qualifie, mais dans le mode dans lequel est la personne, le compagnon qui effectue ces actions, et parvient à en faire un moment expressif de sa vie, une caractérisation spécifique, de la force pour vivre, de la joie, du désir, de la beauté, et pas une réalisation pratique, pas la réalisation d’un acte qui se suffit mortellement à lui-même et octroie le pouvoir de dire : « j’ai fait ça aujourd’hui ». Alfredo M. Bonanno, La tension anarchiste.

 

5Ici réapparaît la vision moderne du monde selon laquelle tout est instantané… dans l’imaginaire révolutionnaire, nous commettons souvent l’erreur de vouloir utiliser comme synonymes « spontané » et « immédiat ». Dans les faits, « spontané » fait référence à ce qui est réalisé sans être provoqué par des éléments externes, et pas par l’immédiateté (ou pas) avec laquelle s’effectue l’acte révolutionnaire.

 

6Gilles Dauvé, Préface à l’édition espagnole de Déclin et renouveau de la perspective communiste, aux éditions Espartaco Internacional. http://www.edicionesespartaco.com/

 

7Etcétera, Glosa marginal a las « Glosas criticas marginales »http://www.sindominio.net/etcetera/

 

8N’importe quel exemple peut toujours être mal interprété (ou mal compris), particulièrement dans celui-ci, nous ne nous affairons pas, comme certains le prétendent, à combiner « l’idéalisme anarchiste » à « l’économicisme de Marx », d’une part car ça ne nous intéresse pas de le faire et d’autre part, et c’est la raison principale, car nous caricaturons pas ces courants à base d’adjectifs stupides et erronés.

 

9Ricardo Fuego, La propaganda subversiva y los « ismos » (2006)http://proyectocai.zymichost.com/nuestros/index_nuestros.html

Dijon: Une histoire de l’espace autogéré des Tanneries

 Posted by on 31 juillet 2014 at 11 h 16 min  Logement / Squat / Urbanisme  Commentaires fermés
juil 312014
 
logement
Dijon: Une histoire de l’espace autogéré des Tanneries
 
Ancrages, Les Tanneries, 1997 – 20..
 
À l’hiver 1997, une bande de punks s’immisce à coups de masse dans une
friche industrielle à l’odeur de sel et de cuir, boulevard de Chicago à
Dijon. Après quelques teufs sauvages et chassés-croisés avec les agents
municipaux, il est décidé de se barricader sérieusement, de s’installer
définitivement et de donner naissance à l’espace autogéré des Tanneries.
 
En 2001, après plus de deux ans de bataille pour retarder l’expulsion,
les deux candidats favoris au poste de maire de la ville finissent par
trouver judicieux, électoralement parlant, d’inscrire la légalisation de
l’occupation du lieu dans leur programme de campagne. Il faudra quelques
pressions supplémentaires pour que le vainqueur socialiste ne revienne
pas sur sa promesse dans les mois qui suivent, et finisse par signer une
convention précaire.
 
En 2008, alors que le ministère de l’intérieur se focalise sur la menace
« anarcho-autonome », un rapport des Renseignements Généraux, intitulé «
du conflit anti-CPE à la constitution d’un réseau pré-terroriste
international », définit l’espace autogéré des Tanneries comme une «
plaque tournante » de la mouvance en France. Le rapport précise qu’il
sera dur de se débarrasser de cette « base matérielle ». Il pointe les
risques posés par la fin, en 2011, de la convention passée entre la
mairie et les Tanneries et prophétise en cas d’expulsion des émeutes
comparables à celles survenues à Copenhague en 2007 à l’occasion de
celle du centre autonome de la jeunesse Ungdomshuset.
 
Début 2009, la manchette du journal local affiche « les Tanneries, c’est
bientôt fini ? ». Un peu plus de deux ans et quelques tergiversations
plus tard, le conseil municipal décide, à l’issue d’un débat houleux, de
financer à hauteur d’un million et demi d’euros les travaux nécessaires
au relogement des Tanneries, présentées par la bouche même de l’adjoint
à l’urbanisme comme alternativement « espace subversif et
anticapitaliste » et « centre de culture urbaine ».
 
Les Tanneries ont traversé la dernière décennie avec passions et
polémiques. Aussi bien, d’ailleurs, c’est la décennie qui a traversé les
Tanneries : de l’antimondialisation aux luttes territoriales, se plonger
dans les souvenirs et les archives, c’est s’offrir une balade dans
l’époque. Après bientôt 15 ans d’existence, il y aurait mille façons de
raconter l’histoire du lieu, les histoires du lieu. Si les murs décrépis
tiennent encore debout (pour la plupart), c’est qu’ils sont solides de
tout ce qui les a traversés depuis le début : du punk-rock aux amitiés
entêtées, de l’anarchie aux ateliers mécaniques.
 
Rédacteurs de ce texte, nous sommes aussi les réducteurs de cette
histoire, et avons choisi un bout de la lorgnette, et retenu l’idée d’«
intervention ». D’après la taxinomie héritée du mouvement squat de la
décennie précédente, les Tanneries sont en effet classées, au moins pour
la période non litigieuse d’avant le conventionnement, dans la catégorie
des squats politiques. C’est-à-dire qu’en plus d’y vivre ou d’y exercer
diverses activités pratiques – raison d’être de tout lieu occupé – on
prétend y contribuer à changer le monde.
 
Nous pensons, esprits retors que nous sommes, qu’il existe quelque chose
comme un mouvement révolutionnaire, alors même que ses manifestations
sont aujourd’hui si confuses ; et nous avons tenté d’y prendre part,
depuis Dijon et en lien avec toutes sortes d’autres lieux et groupes. La
participation de quelques hangars en périphérie d’une ville moyenne
occidentale à la constitution de ce mouvement n’étant pas a priori
assurée, il a fallu trouver des façons de se projeter dans le quartier,
la ville, le monde entier (on verra qu’en fait on a plutôt suivi le
chemin inverse…). Si au fil des ans la prétention n’a pas changé, les
orientations suivies ont relativement évolué. Le recul nous donne le
sentiment de voir se dégager quelques grandes périodes, chacune prise
dans leurs ébullitions et leurs limites, et ce même si la réalité fut
sans doute beaucoup plus entremêlée.
 
Note : Les relectures a posteriori sont trompeuses et l’envie de faire
émerger des hypothèses est nécessairement simplificatrice. Si certaines
de nos tentatives étaient présupposées et explicitement formulées,
d’autres se sont révélées en chemin de manière beaucoup plus empirique
et organique. Ce retour sur l’histoire se présente comme une recherche
plutôt qu’un communiqué collectif. Pionniers ou compagnons arrivés en
chemin, nous assumons ici une grille de lecture partisane sur un lieu
qui reste marqué, au-delà des gestes et paroles régulièrement portées en
son nom, par une hétérogénéité de groupes et de visions. Ajoutons que ce
décorticage à cœur ouvert d’un processus en cours nous a paru utile mais
d’autant plus malaisé qu’il ne tient pas lieu d’autopsie et l’on présume
bien qu’il puisse titiller quelques bureaucrates tatillons de l’autre
côté des barricades. On fera avec.
COURSES D’ORIENTATIONS POLITIQUES
 
1998 – 2002 – Mouvement squat, identité, contre-culture et activisme
 
« Anarchiste », « anticapitaliste », « punk », « Do It Yourself », «
(pro-)féministe », « vegan », « antiautoritaire ». Dans les premières
années, le fronton des Tanneries se pare de tout un tas d’étiquettes qui
cherchent à affirmer des identités croisées. Il s’agit de constituer «
notre monde » et d’être rejoint à partir de la défense de « nos espaces
». Dans la foulée des Tanneries, les maisons occupées essaiment, des
intersquats se forment et constituent une contre-ville. Entre
street-party crusty et blocus de la préfecture, on se focalise sur les
ennemis « évidents » : répondre aux offensives des fachos qui nous
tirent dessus en passant des nuits sur des toits avec quelques
projectiles, parer aux incursions policières, trouver des avocats et
barricader nos lieux. Même le combat contre l’expulsion est à la fois
populaire et de fait autocentré.
 
Car les Tanneries sont d’abord le fruit d’une lutte acharnée pour
rester. Nous décidons dès les premiers mois d’occupation de mettre en
branle sans trop de chicanes et de barrières idéologiques un panel large
de moyens de pression : concerts de rue et manifs à répétition, portes
ouvertes et permanences en ville, occupations, enchaînements et
irruptions dans les bureaux du maire, traques des apparitions des élus
et présence devant les réunions électorales, lettres d’interpellation et
embouteillage des communications à coups de fax, mails et coups de fil,
guérilla médiatique et harcèlement visuel dans la ville, conflit franc
et invitations à négocier… Après une attaque incendiaire anonyme qui
détruit complètement notre premier espace de vie et qui se conclut par
des tentatives d’expulsion, une interdiction de demeurer sur les lieux
et un procès, on décide de dégager les décombres et de continuer
l’aventure dans les hangars attenants. Des camarades d’autres villes de
l’Est, de Suisse ou d’Allemagne, attirés par le remue-ménage et les
appels répétés, viennent régulièrement nous prêter main-forte.
 
En parallèle, le mouvement « anticapitaliste » resurgit à l’échelle
(alter)mondiale. C’est le temps du « we are everywhere », et nous
faisons feu de tout bois, sans forcément qu’il soit primordial de savoir
en quoi cela pourrait s’ancrer spécifiquement dans la vie dijonnaise.
Les Tanneries servent de centre de convergence pour aller à Davos [1],
ou au G8 d’Évian, pour les contre-sommets. On se lance gaiement à
l’assaut de l’industrie pétrolière ou de la finance en bloquant des
stations-service et des banques pendant Seattle, on fait irruption dans
les centres commerciaux contre les OGM ou le Plan Colombie [2]… Il
s’agit de participer aux « campagnes de solidarité », de débarquer
régulièrement au consulat italien pour soutenir les premiers anarchistes
incarcérés pour des sabotages sur les chantiers du TAV dans le Val Susa,
mais aussi de contribuer activement aux réseaux plus larges qui se
constituent en cette fin de siècle, à la recherche de structures
communes et de perspectives stratégiques : en quelques années les
Tanneries se retrouvent imbriquées dans un vaste maillage, entre
intersquats, indymedia, Sans-Titre, infokiosques, anar-geeks, Action
Mondiale des Peuples [3]… et gagnent leur statut de plaque tournante !
 
2003 -2005 – Voyages et micro-politique
 
Si les activités continuent aux Tanneries, nos élans politiques
s’essoufflent parfois et le collectif des habitant.e.s se fait et se
défait. Après quelques années d’intense agitation certain.e.s ressentent
le besoin de changer d’air. On tente de rebondir et on fait même appel
un temps à nos potes de partout pour imaginer un relais et une «
non-permanence » formalisée sur les Tanneries, par peur d’une
désagrégation subie. Les habitant.e.s ont souvent à ce moment-là un pied
à Dijon, un pied ailleurs, et le regard à l’affût d’aventures à l’autre
bout de l’Europe. Par chez nous, sortis de l’urgence permanente, on
prend le temps de se creuser la tête sur nos formes d’organisation et
nos relations, parce qu’on a beau brandir comme credo le refus des
dominations, cela relève plus d’un perpétuel chantier que d’un
quelconque décret, et on se rend bien compte que les dominations en
question se terrent aussi bien dans nos propres maisons que derrière les
barrières des zones rouges des contre-sommets. Les Tanneries sont alors
le lieu d’une « micropolitique des groupes » expérimentale, qui
s’attache à décrypter les rôles et les scléroses, à trouver des formes
qui structurent le collectif et ses échanges, en essayant de ne pas
l’enfermer pour autant dans une somme de tableaux comptables. C’est
aussi un moment de recherche de réponses qui nous soient propres, sans
flics, sans juges et sans docteurs, vis-à-vis d’agressions ordinaires et
autres pétages de plombs spectaculaires qui plombent parfois les ami.e.s
et la vie du lieu. Nos batailles pour déconstruire certaines normes dont
on se délesterait bien et s’autonomiser vis-à-vis des institutions
passent par des initiatives croisées : rencontres féministes ou groupes
de parole entre mecs sur la masculinité, découverte de
l’antipsychiatrie, remise en cause des « chefs », échanges de savoirs
informatiques ou électriques… Si l’usage systématique des petits
groupes, tours de parole ou autres « points météo [4] » est aujourd’hui
révolu, les attentions qui se forgent à l’époque vont continuer à
bouleverser radicalement nos réflexes et nos focales. Cette première
période sans menace d’expulsion est aussi mise à profit pour aménager,
refaire la plomberie ou se chauffer et construire des locaux plus
adaptés : atelier informatique au fond d’une cave, mezzanine, kiosque et
ateliers…
 
2005-2008 – Retours et recherche d’ancrage
 
De nos pérégrinations, nous retenons une confrontation à des dynamiques
plus territorialisées, des luttes de quartier barcelonaises à
l’occupation pendant plusieurs mois des arbres du parc Paul Mistral, en
plein centre-ville grenoblois, contre sa destruction. Nous observons
là-bas le travail méticuleux pour documenter et répondre à l’emprise du
conglomérat technoscientifique en termes sociaux et urbanistiques. Nous
en revenons avec le désir d’aller au-delà des généralités sur l’«
exploitation capitaliste » ou la « consommation » et de décrypter les
enjeux et tensions spécifiques à l’endroit où l’on vit.
 
Du côté de Dijon, on aspire aussi à moins tourner sur nous-mêmes. On
forme des groupes de circonstance et des collectifs temporaires, en
prenant soin de ne jamais s’afficher comme « les Tanneries » pour ne pas
être directement catalogués. Au final, on se retrouve à se réunir
plusieurs fois dans la même semaine, avec à peu près les mêmes gens,
sous un nom différent : collectif « un toit pour toi », « silence on
tourne », « CPE-LRU-RTT (Chômeurs-Précaires-Étudiants
Lycéens-Rageurs-Utopistes Révoltés-de-Tout-Temps) », assemblée des
Tanneries, caisse de solidarité, groupe informel…
 
Quand le CPE nous tombe dessus, on y débarque avec un peu de retard, une
cuisine collective et un infokiosque pour l’occupation de la fac. On
tente de peser à l’extérieur des AG, depuis les marges, par un ensemble
d’actions qui changent la tonalité du mouvement… Notre crew se retrouve
et s’ouvre pleinement pendant quelques semaines où l’on se rappelle, au
comble de l’excitation, que l’on vit aussi beaucoup pour ces moments-là.
Entre rencontres singulières avec une nouvelle génération en rébellion
et explosion des possibles dans une ville devenue terrain de jeux et
d’actions quotidiennes au sommet des grues, dans la rue ou en
déménageant les locaux de l’UMP, on se sent pris dans un tournant où,
pendant quelque temps, les manières de penser et de faire la politique
qui nous animent vont entrer en résonance et se retrouver parfois
motrices dans des mouvements sociaux larges et transversaux.
 
2007 – Bras de fer
 
En 2007, un fonctionnaire inconnu frappe un soir à la porte pour nous
informer de pourparlers secrets entre une multinationale de santé et le
maire qui souhaite leur revendre les terrains des Tanneries. Deux jours
plus tard, nous entrons en trombe et en furie dans le conseil municipal.
Keny Arkana nous propose un concert sauvage de soutien devant la mairie
le soir des élections. Un samedi lors d’une première manifestation, nous
hissons des cabanes dans les arbres qui longent la mairie et annexons le
parc en contrebas. Embrouilles avec la Préfecture, le GIPN tarde à
intervenir. Le dimanche matin, le maire se pointe dans un bar du coin et
signe une nouvelle convention sur 5 ans. Au conseil municipal du lundi,
les ténors de la droite pestent, et s’entendent rétorquer : « Si vous
voulez faire de l’expulsion des Tanneries votre prochain cheval de
bataille électoral, allez-y, je vous souhaite bien du courage ! » Cette
année-là le mouvement contre l’expulsion du centre autonome Ungdomshuset
est un point de référence majeur : nous observons avec attention comment
les amis danois ont jonglé habilement entre manifs familiales de masse,
coups médiatiques et appels aux « brigades internationales » pour venir
s’attaquer en bloc à la police. Nous nous émouvons de la manière dont
après l’expulsion, l’embrasement de la ville pendant trois jours, les
nombreuses incarcérations qui suivent et le refus de la mairie de «
traiter avec des terroristes », ils continuent pendant un an, chaque
semaine, à réinventer des manifestations à chaque fois différentes
jusqu’à obtenir un nouveau lieu. Nous observons comment une lutte partie
du « ghetto squat » se mue en un défi politique qui finit par scinder la
population et par pousser des dizaines de milliers de personnes à
s’engager. Leur détermination donne du souffle, le sens d’une
camaraderie à la fois dense et dispersée à travers l’Europe. Elle nous
pousse, l’année qui suit, à appeler à des journées internationales de
résistance des squats et espaces autonomes pour marquer un front commun
face aux politiques répressives.
 
2008 et au-delà, assumer une entité
 
Trêve de dissimulation, nous admettons au bout d’un moment que dans
cette petite ville, tout le monde se dit que nous sommes « les tanneurs
» et que nos présences opaques créent souvent plus de méfiance qu’autre
chose. C’est dans ces années, à partir d’un collectif plus stable, que
les Tanneries s’affichent plus ouvertement : un espace de construction
ET d’offensives, un espace d’où se constitue une entité politique,
visible, nommée, rejoignable, qui cherche à agir sur la ville. Un détour
chez les camarades du centre autonome Ifanet à Thessalonique, au soir
des révoltes de l’hiver 2008, nous permet d’interroger leur choix
d’assemblées politiques ouvertes hebdomadaires et de creuser nos propres
partis pris, dans un contexte français où cette jonction entre lieu de
vie, d’activité et d’organisation offensive est plutôt timide… Hormis
dans les rapports policiers.
 
C’est qu’après des années d’existence et d’activisme débridé où les
expériences s’additionnent et s’éparpillent, le besoin de stabilité se
fait sentir, pas seulement en ce qui concerne l’assurance de garder le
lieu mais aussi dans les formes d’interventions politiques. Il nous
semble alors que les Tanneries peuvent être autre chose que la tanière
d’un groupe, que le lieu d’un milieu : une force politique à l’échelle
de la ville, au moins. Nous voulons être le point d’articulation entre
un tas de dynamiques : squats, potagers, concerts, journaux, actions ou
caisse de solidarité. Cette aspiration est régulièrement l’objet de
controverses, et nos cœurs balancent entre volonté assumée d’incarner un
mouvement et primat à la singularité des énergies par peur des tendances
hégémoniques et centralisatrices.
 
Le mouvement des retraites de 2010 est l’occasion de s’affirmer comme
une créature polymorphe mais cohérente. Contrairement à ce qui s’est
passé pour le CPE, le fait de venir des Tanneries ne nous donne pas
l’impression d’arriver de l’extérieur, et de devoir s’y cantonner. Il
s’agit d’être un point à partir duquel se relient des pratiques et des
contenus politiques, des outils de coordination et de rencontres par le
biais d’un bulletin de grève, de la participation au comité de lutte, de
ressources juridiques et financières en cas de répression, etc. On est
une bande large et aux contours flous mais avec une force d’action
indéniable, des matériaux, réchauds et véhicules pour porter
matériellement les blocages, un espace où se réunir et continuer à se
voir si la mayonnaise du mouvement retombe…
 
Cet ensemble ne se tient pas sans retomber parfois dans les formes
classiques de l’organisation militante, de son speed gestionnaire et de
ses agendas noircis par une succession de réunions. Notre salut tient à
un certain refus de la séparation entre nos vies et nos luttes, et aux
moyens partagés au sein de la grande maison ou avec d’autres bandes, aux
dérives et aux apéros, aux amitiés sur lesquelles on peut compter dans
les coups durs ou pour ne pas raccrocher face aux injonctions
normalisatrices, aux équipées à l’autre bout de la France, aux mains
dans le cambouis, aux danses jusqu’au petit matin et à ce que nous nous
attachons à produire très concrètement ensemble. Il est bien téméraire
de parler de « politique » sans au moins mentionner cette vibration
collective et ludique, cette intensité des liens au quotidien et la
sédimentation affective qui donne un sens à l’existence et permet de se
risquer à lutter.
 
On sent qu’on peut peser localement, initier des luttes contre ce qui
menace directement de contenir nos existences, comme la
vidéosurveillance, le fichage ADN, ou le rouleau compresseur
éco-urbanistique ; ou développer des solidarités avec des ouvriers en
grève, ou des migrants pourchassés qui s’immiscent dans la ville et dans
notre quotidien… On croise un tas de monde, militant de gauche, prolo
débrouillard, humanitaire catholique ou chômeuse heureuse. Une partie de
l’énergie est orientée autour des déplacements possibles plutôt que sur
la recherche permanente de marquer une rupture nette. Dans une ville de
gauche où les milieux militants et culturels sont tellement inféodés aux
autorités locales et reclus dans l’indignation 2.0, on espère contribuer
à ce que certains posent des actes et assument des conflits. On se prend
quand même plus d’une fois des murs et des réus sclérosées à s’en taper
la tête, mais l’endurance crée aussi des brèches. Il y a une certaine
jubilation à recroiser une mère d’élève en tailleur qui raconte comment
elle a fini par bousiller la borne biométrique du lycée, ou à s’emparer
d’un internat vide en manif en face du tribunal avec le soutien officiel
de tout ce que Dijon compte d’assos citoyennes et humanitaires, au grand
dam de la préfecture. Il n’est pas aussi facile de neutraliser les
positions paternalistes vis-à-vis des 300 migrants qui s’installent des
mois durant dans l’internat, mais on essaie quand même, à notre sauce et
à l’interface, de faire en sorte que des luttes « autonomes » puissent
naître.
 
Isolées entre un boulevard et une friche industrielle, les Tanneries
n’ont eu pendant longtemps pour seul voisin qu’un orchestre de musique
napoléonienne qui se contenta de jouer l’« hymne à la joie », sourire en
coin, alors que notre bâtiment était en train de cramer en 2001.
L’occupation en mars 2010 de terres maraîchères menacées à deux rues de
chez nous crée le déclic nécessaire à un rapport nouveau au quartier. On
se met à rencontrer les voisins et à causer jardin. D’autres maisons
sont squattées, ainsi qu’une ancienne boucherie industrielle avec un
groupe de réfugiés d’Afrique de l’est. Au printemps 2011, des familles
du coin, des bandes de potes viennent défricher d’autres parcelles,
poser des ruches… Des Rroms s’installent dans les anciens abattoirs
voisins et quelques paysans sans terre restaurent un champ lunaire
récemment passé au tractopelle par la mairie. Tous ces groupes se
frottent et s’entremêlent lors de boums, de repas, pour remettre le jus
ou répondre aux incursions policières. Les Somalien.e.s viennent
manifester pour le potager devant la mairie et nous invitent à regarder
des images de Mogadiscio, au retour d’un feu d’artifice devant la
prison. On a le sentiment d’une communauté qui se construit,
hétéroclite, précaire, mais bien vivante, loin des rêves lisses des
urbanistes et de leur « éco-cité » pour laquelle tout ceci devrait
bientôt être rasé.
LES TANNERIES ET LE « MOUVEMENT »
 
Visibilité
 
Nous avons fait le pari qu’un mouvement avait parfois besoin de «
vitrines », aussi trompeuses soient-elles sur la structuration et la
répartition réelle de ses forces, aussi dangereux que soient les miroirs
déformants et les focalisations sur des points donnés. Il ne s’agissait
pas de contester le choix d’apparitions diffuses, « révoltés anonymes de
la guerre sociale » ou rien du tout – à partir d’un bar clando, d’une
ferme paumée, d’une coloc’ proprette, d’une nuit sans lune, d’une fac
occupée ou d’une route calcinée… Nous entendions la pertinence de
repousser les espaces identifiables, les catégories classiques du
politique et les costumes attendus. Il nous a pourtant semblé tout aussi
nécessaire que des lieux ou des groupes circonscrits avec suffisamment
d’assise et de présence dans la durée puissent assumer des énoncés
publics et des solidarités – que ce soit avec ceux qui pètent des
vitrines à Dijon le soir de l’élection de Sarkozy, ou avec les inculpés
de l’antiterrorisme dans une période où d’autres pouvaient préférer,
avec leurs bonnes raisons, ne pas afficher de liens… Il ne nous
apparaissait pas forcément contradictoire de démonter d’un côté les
désignations d’« anarcho-autonomes », et de pouvoir répondre de l’autre,
en cramant des fumigènes devant la pref’ avec le Réseau Éducation Sans
Frontières [5] : « peut-être et alors ? Nous sommes soutenus, entourés
et fiers de ce que l’on crée » plutôt que : « non pas du tout, restons
cachés ! »
 
Nous avons jugé joyeux d’être un repaire d’où l’on pouvait sortir en
bande avec des palettes pour un blocage de la zone industrielle voisine,
avec un tas de fourches pour aider à une occup’ des terres d’à côté ou
pour une boum sur le boulevard, où l’on puisse rentrer d’un péage
gratuit ou d’une manif remuante poursuivi par la BAC, fermer les grilles
et faire des pieds de nez… quitte à se retrouver un après-midi avec un
escadron de gendarmes mobiles devant chez nous, missionnés pour empêcher
le départ d’une chasse au trésor cycliste dont ils pensaient qu’elle
camouflait une émeute [cf. constellation « fête sauvages »]. Parce
qu’effectivement, la visibilité fait qu’il est par ailleurs plus délicat
d’échapper aux soupçons policiers et de brouiller les identités. Elle
implique que certaines actions puissent avoir des conséquences directes
sur un espace, avec la menace que cela pèse dans certains choix. En même
temps quand les commentaires du canard local nous relient de toute façon
peu ou prou à tout ce qui trouble ou salit la ville, et en appellent
régulièrement à nous passer au lance-flammes, ça finit par noyer le poisson.
 
Nous avons choisi d’être un lieu d’où pourraient partir des bus ou des
appels, et de tisser des ponts entre Dijon-boulevard de Chicago et
Davos, Vichy ou Valognes, des jumelages avec Notre-Dame-des-Landes, de
fournir un espace de rencontre et d’organisation pour des journées
d’action intersquats européennes, des réseaux de geeks ou un G8… Le
patchwork Tanneries et nos positions atypiques, qui n’ont pas échappé
aux critiques lapidaires venues de différents milieux radicaux, ont au
moins permis à diverses écoles de s’y croiser et de nous traverser. De
chantiers collectifs en invitations à venir se poser quelque temps, les
Tanneries ont offert une porte d’entrée suffisamment accessible pour un
tas personnes qui rêvaient de se barrer de leur vie d’avant ou de se
raccrocher à des mondes en lutte.
 
Quelles qu’aient été nos diverses manières d’apparaître à la ville,
notre vieille usine taguée a conservé une façade à la fois poreuse et
rugueuse. Elle devient un symbole appropriable quand des lycéens se
construisent des cabanes au fronton graffé « tanneries 2 » devant leur
lycée pendant les blocages du CPE, ou quand on entend tous ceux qui
disent mythiquement avoir « ouvert les tanneries » ou s’en sentir acteur
sans qu’on les connaisse forcément.
 
D’un autre côté, si on est une « vitrine », elle n’est pas tout à fait
transparente : les Tanneries vivent aussi à travers l’existence plutôt
bien délimitée d’un groupe « tanneurs » pas forcément facile d’accès.
Notre histoire est celle d’une composition aussi tendue que soudée,
entre un collectif anarcho-punk presque trentenaire et un collectif de
vie autour duquel se tisse une nébuleuse existentielle et politique. Le
lieu a beau se vouloir ouvert à un tas d’initiatives à partir de
quelques principes autogestionnaires, on sent bien qu’il n’est pas
toujours facile de contourner ces piliers, et de se l’approprier. Son
alchimie se tord toujours entre assemblées publiques, alliances claires
et accueil de projets et soirées plus hétérogènes qui parfois accrochent
et parfois clashent.
 
L’assise des Tanneries et le soutien hétérogène dont elles ont bénéficié
pendant toutes ces années tiennent sans doute à leur caractère hybride
et à l’impossibilité de les enclore dans un univers prédéterminé. La
défense de l’espace autogéré part d’un collectif de vie qui l’habite au
quotidien et de l’ouverture large liée à l’aspect « centre social », aux
concerts et à leur aura de « légitimité culturelle ». Dans le même temps
le pendant politique tranché marque un rapport au monde, une histoire et
un mouvement auxquels se référer, une présence à partir de laquelle nous
ne pouvions être confondus avec une simple expérience alternative ou
artistique. Le labyrinthe de hangars, de grands espaces ouverts couverts
de peinture et de constructions hétéroclites dessine un
contre-territoire dans la ville, univers palpable et difficilement
récupérable, à l’interface entre « citoyens dijonnais », « jeunesses
réfractaires » et outre-mondes sans-papiers, freaks ou déserteurs qui
passent et se posent par ici. Et si l’aventure anarcho-punk dont le lieu
était issu a parfois participé d’une certaine clôture identitaire, on
doit aussi à sa persistance une part d’énergie à rebrousse-poil des
tentatives de lissage.
 
Nous ne sommes pas toujours sûrs de ce qui nous relie réellement aux
centaines de personnes qui passent ici chaque semaine, majoritairement
dans des soirées, souvent « en soutien », mais généralement surtout pour
se déhancher ou boire des coups. Il s’y développe sans doute au moins
une sensibilité à un univers décalé sans vigiles ni profits, des
possibilités de croisement et de diffusion de prises de positions et
quelques transes suantes enchevêtrées. Dans cette ville réduite, nous
avons beau être ces trublions intempestifs qui osent tenir tête aux
autorités, sortir le maire d’une manif’ ou lui faire craindre des
troubles lors d’un G8 des universités annulé au dernier moment, nous ne
sommes définitivement plus une force anonyme, qu’ils pourraient
simplement éradiquer sans déclencher une levée de bouclier au cœur même
de la cité. Parce qu’à force, une bonne partie de Dijonnais.e.s,
certains travaillant au sein même des structures qui gèrent la ville,
ont fini par s’attacher d’une manière ou d’une autre à notre existence.
Sur ce terreau, les Tanneries se sont perpétuées entre tension dans la
rue et injection d’un certain type de dialogue : imaginer pouvoir
imposer des négociations et se pointer dans leurs bureaux sans baisser
la tête, parce qu’il y a aussi des confrontations à mener sur ce
terrain-là et la possibilité que certains face-à-face entérinent plus de
possibles que de renoncements.
 
En dur
 
Le pari de la légalisation
 
La politique radicale et ses objectifs maximalistes nous contiennent
parfois dans un certain sentiment d’impuissance. Pourtant, la certitude
qu’il est possible aussi d’arracher quelques victoires concrètes tient
ici lieu d’acte fondateur et de mythe commun même à ceux et celles
arrivé.e.s après les premières batailles.
 
Des débats intenses s’amorcent dans les premiers mois d’occupation sur
l’issue de la lutte avec la mairie et la possibilité d’aboutir à une
convention d’occupation, parfois perçue comme un défi « impur ». Cette
problématique relativement neuve par chez nous en ce qui concerne les
squats dits « politiques » renvoie à des conflits qui ont marqué les
Kraakers hollandais, Hausbesetzer allemands, ou Occupanti italiens et à
l’analyse selon laquelle la « légalisation » d’un certain nombre de
lieux a été un levier pour diviser le mouvement et acheter une certaine
« paix sociale ». Nos voyages à travers l’Europe nous permettent de nous
rendre compte aussi à quel point ces mêmes mouvements peuvent bénéficier
d’un certain nombre de structures stables. Difficile de solder le débat.
Nous nous prenons bien la tête… et mettons la main à la pâte puisque
nous faisons le pari mais aussi le compromis de travaux de mise aux
normes conséquents sur une partie du bâtiment, pour briser ce qu’il
reste à la mairie d’arguments publics pour nous virer. Nous nous
risquons après coup à une convention parce que les négociations partent
d’un rapport de force et que nous décidons que ce bout de papier en sera
la marque plutôt qu’une bride. Nous vérifierons au fil des années que
notre marge de manœuvre tient effectivement avant tout au terrain
politique et à nos élans désinvoltes, et pas tant aux règles et clauses
inscrites sur papier qu’il est toujours possible de se donner les moyens
de transgresser.
 
Notre rage d’ancrage a d’abord été guidée par l’envie d’affirmer que ce
qui nous étreint n’est pas qu’une folie de jeunesse ou une digression
colérique avant de rejoindre les chemins tracés. Les lieux communs selon
lesquels les utopies collectives finissent forcément en eau de boudin et
ne peuvent être le choix d’une vie sont les premiers arguments posés par
tous ceux qui veulent se rassurer sur le fait qu’il n’y avait pas
d’autres possibilités pour eux et pour les autres. Jusqu’au sein des
milieux radicaux, notre génération, échaudée par la mémoire floue des
dits « échecs » des années 70 et fille des replis des années 80, était
marquée par une aspiration libérale à pouvoir toujours décrocher, à ne
jamais trop s’engager dans le temps et avec d’autres, au point que cela
mine nos potentiels existentiels et politiques. 14 ans après, que l’on
ait occupé ce lieu dès les premières années ou qu’on l’ait rejoint en
cours de route, une de nos plus grandes forces est de pouvoir affirmer
que l’on est toujours là et que l’on ne compte pas s’arrêter en si bon
chemin.
 
Cette temporalité s’est révélée nécessaire pour apprendre et valider nos
« expériences », pour ne pas avoir à tout réinventer à chaque
génération, pour voir les arbres pousser devant la maison et approfondir
une culture politique commune au-delà des évidences et des
prêts-à-porter parachutés. Elle a permis d’entretenir une mémoire orale
et archivée, des personnes-relais qui ne parlent pas qu’au passé. Ce
lent cheminement a permis la constitution de réseaux : notre rapport au
« mouvement » hors de Dijon, ses contacts et ses lieux éparpillés, mais
aussi et surtout localement : des avocats, artisans, journalistes,
architectes, maraîchers, des fils et filles de flics et de politiciens,
des militants associatifs et des syndicalistes, des mécanos et métallos,
des filous et des gitans ou des fonctionnaires complices qui refilent
des infos.
 
Commencer à envisager une « force matérielle » qui nous soit propre est
venu progressivement. Squatteurs urbains, déserteurs des lycées ou des
facs, nous avons d’abord voué un culte à la bidouille approximative, aux
mezzanines en parpaings et aux vertus du gaffer plutôt qu’au « travail
bien fait » vanté par nos aïeux. Nous sommes partis de bricolages,
récups, recyclages, piratages et échanges – que nous ne sommes pas prêts
d’abandonner – et d’une production Do It Yourself souvent immatérielle,
principalement sociale et culturelle : soirées, journaux, disques,
rencontres, affiches, expertises juridiques… Nous en sommes venus à
l’acquisition progressive d’outils et machines qui tiennent la route –
informatique, mécanique, culinaire ou sonore – puis au désir de tenir
plus de maillons d’une chaîne, de se former et de pouvoir produire de
manière plus conséquente : disposer d’une imprimerie, d’une radio, de
potagers, d’une brasserie, d’une boulangerie ou de ressources en
bâtiment… L’élan productif tient ici autant du remède face à un
sentiment d’amputation, entre nécessités pratiques et jubilations
créatives, que de choix tactiques sur ce qui doit permettre d’alimenter
nos interventions politiques « autonomes ».
 
Le monde des squats d’où nous sommes issus et dont nous ne renierons
jamais la force existentielle, est pratiquement toujours à la merci du
court terme où d’un recadrage répressif. Nous savions qu’il était devenu
dans les années 90 presque impossible de tenir une nouvelle occupation
en Allemagne malgré et peut-être du fait de l’intensité du mouvement
autonome des années 80, et avons partagé les soubresauts genevois du
milieu des années 2000 quand ce qui restait d’une des dynamiques squat
les plus denses en Europe, terrain de découverte pendant notre
adolescence, s’est fait laminer en quelques mois. Bases, refuges,
fermes, maisons ou ateliers, nous estimions devoir compter aussi sur des
lieux plus sûrs, dans les moments de tumultes comme dans les périodes
plus froides. Nous avons rejoint à notre manière ce que d’autres ont
tenté ces dernières années sur des modes différents, à la ville ou à la
campagne avec des baux emphytéotiques, achats collectifs ou locations –
sans nous priver du plaisir de continuer à nous immiscer régulièrement
derrière des portes verrouillées.
 
Malgré la consistance acquise au fil du temps, nous bataillons encore
avec la fragilité de ce que nous portons. Notre histoire et un certain
nombre de départs témoignent de la difficulté d’habiter dans la durée
des lieux publics et ouverts, de se sentir une communauté forte dans un
maelström constamment traversé de nouvelles têtes, énergies, irruptions
inattendues et sollicitations extérieures. Notre utopie d’un espace «
total » part d’un refus de la séparation, mais reste empreinte d’une
tension constante entre magie et épuisement. Notre choix de rester en
ville a encore du mal à se trouver un tempo qui ne soit pas celui d’une
course permanente et refuse pourtant que le nécessaire ralentissement
n’ait pour point de chute que la campagne.
 
Le grand déménagement
 
En 2009, nous apprenions par la presse que la mairie devait nous dégager
mais s’engageait à nous reloger « dans les meilleures conditions », pour
parer à un clash renouvelé. Malgré toute notre méfiance, il nous a paru
nécessaire de les tester pour voir jusqu’où ils étaient prêts à aller,
d’être capables de rassembler face à une proposition qui se serait
avérée ostensiblement médiocre. Nous avons à nouveau posé un certain
nombre de conditions politiques à l’ouverture d’un dialogue et
finalement obtenu des engagements sur la préservation de notre
autonomie, sur la possibilité de déplacer l’ensemble de ce qui constitue
aujourd’hui les activités des Tanneries et sur un bail gratuit et de
longue durée. Dans ces conditions, nous avons fini par parier
tactiquement sur la possibilité de déménager et de nous enraciner dans
un espace qui nous convienne plutôt que de mener une nouvelle bataille,
sans doute épique, mais dont nous estimions cette fois qu’elle
aboutirait probablement à notre départ à coup de tonfas et de
tractopelles. Nous avons opté pour le projet plus que pour les murs, et
pour le maintien d’acquis plutôt que de nous risquer à tout recommencer.
Nous sortons de longs tiraillements internes et avons testé de nouveau
notre capacité à construire des points d’accords en assemblée, alimentés
par des échanges avec des espaces et collectifs amis en d’autres points
de l’hexagone. Si l’on se tient aujourd’hui dans ce consensus à vif, on
ne doit pas oublier pour autant que ce processus a aussi contribué à
l’éloignement de certaines personnes qui ne se retrouvaient pas dans une
logique de négociations a priori. Nous sommes partagés entre la fierté
de ce que nous avons réussi à imposer, l’excitation de poursuivre
l’aventure ailleurs et la peur de nous retrouver coincés et de chuter,
d’être pris malgré nous par des logiques plus conciliantes. Comme en
1999 lorsque nous nous engagions à soutenir encore plus fort les autres
squats si on obtenait un jour une convention, nous nous sommes formulés
collectivement des principes et garde-fous qu’il faudra éprouver avec le
temps. Le premier était de couper court au dialogue si l’on sentait que
des initiatives politiques qui nous sont chères commençaient à être
écartées par peur que cela froisse le processus de relogement. Pendant
les trois ans qu’ont duré les négociations, nous n’avons cessé, sur des
terrains voisins et jusque sous leurs fenêtres, de nous entrechoquer
avec la municipalité – peut-être plus durement encore que par le passé,
peut-être par peur de lâcher prise. Nous ne savons pas ce que nous
réserve le futur, si ce n’est de rester en chantier et de continuer à
batailler sur la ville, mais nous espérons que ce texte puisse servir de
jalon pour ne pas oublier d’où nous venons.
 
[1] Rencontres annuelles au Forum économique mondial.
 
[2] Plan d’aide financière et militaire des États-Unis et de l’Union
européenne initié au milieu des années 90 pour assurer leurs intérêts en
Colombie. Il occasionna diverses actions de solidarités et échanges avec
des communautés colombiennes menacées.
 
[3] Réseau anticapitaliste mondial formé en 1998 après le blocage du
sommet de l’OMC à Genève.
 
[4] Tour de parole où chacun peut parler de ses ressentis et de son
humeur du moment.
 
[5] Action en soutien à deux camarades parisiens inculpés pour
terrorisme parce qu’ils transportaient des fumigènes dans une
manifestation de sans-papiers.
 
[Publié sur Constellations, Trajectoires révolutionnaires du jeune 21è
siècle] http://constellations.boum.org/spip.php?article50
 
* * *
 
Infos et archives:
 
http://fr.squat.net/tag/dijon/
http://fr.squat.net/tag/tanneries/
http://radar.squat.net/?q=dijon
http://radar.squat.net/location.php?mode=location_list&profile=radar&l_category=0&where=204&what=0&timerange=
 
-- 
S Q U A T S - F R - D I F F U S I O N
Liste francophone de diffusion d'infos relatives aux squats
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Belgique : Court-circuit des élections ?

 Posted by on 30 juillet 2014 at 19 h 26 min  Actualité Internationale, Anarchisme  Commentaires fermés
juil 302014
 
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Deux pylônes de transmission RTBF et VRT incendiés la veille des élections

jeudi 10 juillet 2014

SABOTAGE La veille des élections. Le cirque des opinions et du bombardement incessant de mensonges et de promesses touche à sa fin. L’électeur se prépare à faire son devoir de citoyen. Il se plaint, sans doute. Il se plaint que les politiciens n’ont plus d’idées, qu’ils sont tous pareils, qu’ils forment tous une grande mafia. Mais il va quand même aux urnes. Il va quand même choisir son maître et donner son approbation à ce que tout continue comme avant. Et ainsi, il devient complice des politiciens. Et ainsi, il devient aussi l’ennemi de ceux qui rejettent toute ce cirque, de ceux qui refusent d’avoir encore des maîtres ou des patrons, de gauche comme de droite, corrompus comme « intègres ». Il devient notre ennemi, l’ennemi de ceux qui aiment la liberté.

 

La veille des élections. Pendant la nuit, à Wavre, un énorme pylône de transmission appartenant à la RTBF est incendié. C’est le black-out total pour plusieurs émissions de radio, des émissions de télévision digitales sont perturbées. En Brabant Wallon et dans le sud de Bruxelles, il n’y a tout simplement plus de réseau de téléphonie et d’internet mobile de Base, car le pylône servait aussi de nœud entre des dizaines, voir des centaines, de relais de téléphonie mobile. Et ailleurs, à Veltem-Beisem près de Louvain, cette même nuit, un autre pylône de transmission, appartenant cette fois-ci à la VRT, est également saboté avec le feu. Là, sont surtout touchées quelques radios flamandes dont les émissions sont perturbées. Ainsi, la veille des élections, le jour des élections, des centaines de milliers de personnes se retrouvent pour une fois à l’abri du bombardement de données, de la frénésie de la communication moderne qui n’est qu’aliénation, du contrôle sur les cerveaux que les puissants exercent via leurs appareils de propagande.

Le jour des élections, on était tous supposés d’écouter la voix du maître qui nous parvient depuis l’internet, la télévision et la radio. On était supposé de parler toute au longue de la journée des résultats des élections. Mais peut-être, grâce à ces sabotages, il y en a qui ont parlé d’autre chose, qui sait. Le sabotage provoque une rupture, une fissure dans la normalité. Quelque chose qui n’était pas supposée d’avoir lieu. Quelque chose d’anormal. Ce n’est pas pour rien que l’administrateur de la RTBF disait que « Quand on attaque un média, c’est grave pour tout le monde. Je pense qu’on a voulu envoyer un signal nauséabond. » Nauséabond, pour qui ? Nauséabond, c’est le mot qu’on réserverait plutôt pour le cirque des élections, pour le monde dans lequel on vit, pour le spectacle par lequel le pouvoir s’assure d’une adhésion de ses sujets en le présentant comme « un choix ». Nauséabond, ce sont les médias qui lavent les cerveaux, ce sont les journalistes qui transmettent la voix du pouvoir et légitiment toutes les atrocités commis au nom du pouvoir, de la guerre en passant par l’empoissonnement total de l’environnement aux assassinats policiers. Nauséabond, c’est que nous vivons dans une époque où les moyens de communications sont omniprésents, mais où plus personne ne sait communiquer, dialoguer, discuter, réfléchir, car tout le monde répète ce que les machines et les écrans leur disent.

Les anarchistes sont des ennemis de toute autorité, qu’elle soit étatique, capitaliste ou patriarcale. Ils sont pour la liberté et contre l’esclavage. Mais ils ne sont pas dupes. Ils savent que l’autorité, ce ne sont pas seulement les politiciens, les capitalistes et les chefs. Ce sont aussi ceux qui obéissent, qui acceptent d’être exploités, qui suivent les ordres. Si on ne mettra jamais sur le même plan ceux qui exercent et ceux qui subissent l’autorité, ceux qui possèdent les industries et ceux qui sont exploités dans les usines, ceux qui portent l’uniforme et ceux qui se voient forcés à le respecter, on ne cessera pas d’indiquer que le seul chemin pour s’affranchir, c’est d’entrer en lutte, c’est de casser la cohabitation entre maîtres et esclaves.

On est probablement nombreux à se le demander. Comment ça se fait qu’à travers des siècles d’oppression et d’exploitation, le système capitaliste et le pouvoir étatique semblent toujours en bonne santé ? Pourquoi n’ont-ils pas été effacés de la surface de la planète, jetés dans les égouts comme toute pourriture ? Beaucoup de tentatives ont été faites, des tentatives d’insurrection et de révolution sociale. Mais aujourd’hui, il faut prendre acte du fait que la domination a réussi à inclure une grande majorité des exploités mêmes. A travers le fétichisme de la consommation, l’abrutissement généralisé, la décentralisation du pouvoir dans tous les sphères de la vie humaine, le capital et l’Etat semblent, pour l’instant, réussir à bloquer tout horizon autre que la reproduction de ce qui existe. Cette reproduction-là, la reproduction sociale de la domination, c’est probablement la cible principale de l’intervention révolutionnaire d’aujourd’hui. Si il y a parfois de révoltes, un mécontentement qui s’exprime dans la rue, des réactions virulentes contre une énième crime du pouvoir, il s’agit de cibler plus loin, plus profond, plus fondamental : il s’agit de cibler ce qui est supposé de garantir « le cours normale des choses ».

Pour retourner aux sabotages de pylônes de transmission de la RTBF et du VRT, on croît qu’ils fournissent quelques indications importantes quant aux méthodes de lutte à employer et aux champs d’intervention possibles. Si le monde technologique instille en permanence, 24h sur 24, la résignation et l’acceptation de notre « place » dans la société, la place de moutons qui consomment, travaillent et obéissent, il dépend en même temps de très nombreuses structures, disséminées partout autour de nous, qui sont assez faciles à saboter. Et aucune force militaire ou surveillance accrue ne pourrait jamais les protéger efficacement.

Provoquer le court-circuit dans le quotidien fait d’abrutissement et d’exploitation revient à fissurer la couche de béton qui nous écrase tous et toutes. Il n’y a pas à attendre un moment magique où « les gens » prendront conscience de leur situation et descendront dans la rue. Toute attente joue en effet le jeu de la domination, qui jour après jour se construit et se consolide, dans le matériel (nouvelles prisons, nouveaux commissariats, nouvelles industries, nouveaux réseaux de contrôle) comme dans l’esprit (lavage de cerveaux, effacement de l’idée même de révolte, réduction de la vie à la marchandise). C’est depuis les fissures que les révoltés sauront provoquer qui pourrait surgir un autre horizon, un horizon de liberté et de révolution sociale.

[Extrait de Hors Service n°45, juillet 2014.]

Source : Non fides.

juil 282014
 
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À travers Micrurus nous — les membres du Collectif Médecine Libertaire — avons simplement souhaité penser et faire penser la médecine d’un point de vue libertaire. Autant parce que la médecine et le rapport que nous pouvons avoir à nos corps est une porte d’entrée dans le politique des plus conséquentes, que parce que ce thème a peu été exploré dans le courant de pensée « anti-autoritaire » de ces dernières années.

  Que l’on fasse une analyse structurale de l’organisation politique de la médecine occidentale ou que l’on se penche sur le biopouvoir et les rapports intimes que chacun·e d’entre nous a pu expérimenter à son contact (ou plutôt au contact de ses institutions ou de ses représentant·e·s), il y a un exercice rupturiste important à mettre en oeuvre. Cette exercice, nous le faisons nôtre dans le but d’arracher aux dominant·es ou à leurs systèmes une autonomie des corps dans une perspective émancipatrice plus large.

  La cohérence de ce premier Micrurus est aussi complexe que son sujet. Certains des textes choisis ici proposent des visions globales, d’autres adoptent des axes de réflexions plus particuliers. Nous avons également choisi de mettre en avant la place du ressenti dans l’activisme politique. Notre but ici n’est pas de construire une nouvelle doctrine, mais de rassembler des textes qui peuvent nourrir la réflexion et amener à des actions.

librement téléchargeable ici : http://sous-la-cendre.info/wp-content/files/Micrurus_0_bd.pdf

juil 222014
 
IM804

Sur leur site, les giménologues qui poursuivent une recherche sur la révolution espagnole et ses suites proposent trois textes sur la lutte armée menée à partir de France contre le franquisme dans les années 60-70. :

 

Les amis des giménologues publient
Ombres et hombres
http://www.gimenologues.org/spip.php?article610

Les amis des giménologues publient
Trois libertaires français dans les prisons franquistes
L’HISTOIRE D’ALAIN PECUNIA, BERNARD FERRI ET GUY BATOUX
Article de Steven Forti publié dans la revue Atlántica XXII , mai 2014
http://www.gimenologues.org/spip.php?article609

Les amis des giménologues publient
La Société du Bien-être d’Agustín García Calvo
Paru en 2014 aux Éditions Le pas de côté
http://www.gimenologues.org/spip.php?article608

Les giménologues, juillet 2014

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