déc 072014
 
maydan

Plus de 100 000 personnes ont manifesté jeudi 6 novembre à Bruxelles contre les mesures d’austérité du nouveau gouvernement de droite. Une mobilisation sociale historique en Belgique marquée par quelques incidents en fin de cortège. 1000 à 2 000 manifestants plus radicaux, notamment des dockers d’Anvers, ont renversé deux voitures, incendié des poubelles et affronté la police. La police a répliqué avec gaz lacrymogènes et jets d’eau, et en chargeant les manifestants à plusieurs reprises.

Source : Le Monde (presse).

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Une vidéo :

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L’atmosphère fut brûlante ce jeudi à la Manifestation nationale. Si elle fut une réussite pour les syndicats, avec plus de 100 000 personnes présentes, elle le fut moins sur son bon déroulement: on dénombre en effet de nombreux et violents incidents. Selon des informations de nos confrères de la Dernière Heure, pas moins d’une cinquantaine à soixantaine de policiers ont été blessés dont certains on ne peut plus sérieusement. « Deux policiers ont été gravement blessés au cours de la manifestation. Ils ont tous deux essuyé un jet de pavé à la tête et ont dû être recousus. Chacun d’entre eux a reçu une trentaine de points de suture », a indiqué Christian De Coninck, porte-parole de la zone de police Bruxelles Capitale / Ixelles.

En fin de manifestation, la police a chargé la foule afin de disperser plusieurs centaines de manifestants qui s’étaient rassemblés entre la Porte de Hal et la gare de Bruxelles-Midi, a constaté l’agence Belga. Des incidents se sont déclarés à l’issue de la manifestation nationale et plusieurs véhicules ont été incendiés. Un noyau de plusieurs centaines de manifestants a continué à affronter les forces de l’ordre, qui ont utilisé du gaz lacrymogène et des arroseuses. Vers 16h, la police a finalement chargé pour disperser la foule, sans faire de distinction entre les casseurs et les autres personnes présentes.

Les manifestants se sont réfugiés sur l’avenue de Stalingrad, bloquée par un cordon policier, mais une centaine de personnes se trouvent toujours sur le Boulevard de Midi, cette fois à hauteur de la gare de Bruxelles-Midi.

De nombreux débris jonchent la chaussée et les dégâts sont importants.

Plusieurs syndicalistes interrogés ont déploré ces incidents qu’ils estiment « contre-productifs ». Selon eux, des anarchistes et les dockers d’Anvers sont à la base des violences.Cet après-midi, les forces de l’ordre ont utilisé des gaz lacrymogènes et des pompes à eau lors d’une confrontation avec les manifestants à la gare du Midi, où des pavés ont été jetés. Des arrestations ont été effectuées.

 

Un journaliste de La DH signale sur Twitter que « le quartier de la porte de Hal est démonté ».

En outre, quelques voitures civiles ont été dégradées et des poubelles sont en feu.

Entre 50 et 60 policiers blessés

Une trentaine d’arrestations parmi les manifestants sont à dénombrer. Selon les informations de nos confrères de La Dernière Heure/Les Sports, pas moins d’une cinquantaine à soixantaine de policiers ont été blessés dont certains on ne peut plus sérieusement. « Deux policiers ont été gravement blessés au cours de la manifestation. Ils ont tous deux essuyé un jet de pavé à la tête et ont dû être recousus. Chacun d’entre eux a reçu une trentaine de points de suture », a indiqué Christian De Coninck, porte-parole de la zone de police Bruxelles Capitale / Ixelles

Réseau Stib en difficulté

La Stib annonce que le trafic est dense sur plusieurs de ses lignes. « Nous nous attendons à une heure de pointe difficile avec beaucoup de retards », prévient la société de transport en commun. La station de prémétro Lemonnier a été fermée jeudi vers 17h15 sur ordre de police après la manifestation nationale, a signalé un porte-parole de la Stib sur Twitter. Les trams 3 et 4 ne s’y arrêtent plus. Les trams 51 et 82 ne roulent plus entre la Gare du Midi et la Porte de Ninove. La police bruxelloise a par ailleurs précisé vers 16h15 que le Boulevard Anspach, où s’est déroulée la manifestation nationale, était rouvert à la circulation entre De Brouckère et la Rue des Riches Claires.

L’heure de pointe de la soirée se déroule normalement sur les autoroutes autour de Bruxelles et sur les principaux axes de la capitale, annonce jeudi le centre flamand du trafic (Verkeerscentrum Vlaanderen). Les problèmes de circulation générés par la manifestation se concentrent principalement sur la partie sud de la petite ceinture, dont quelques tunnels demeurent fermés.

Le comité ministériel restreint invitait les représentants des trois syndicats jeudi à 17h00 pour « poursuivre le dialogue », a indiqué le cabinet du Premier ministre Charles Michel.

 

 

 

 

Cécile Jodogne dénonce les violences contre les pompiers

 

La secrétaire d’État bruxelloise en charge du Service de l’Incendie et de l’Aide Médicale Urgente a fermement dénoncé jeudi les violences exercées contre les pompiers ambulanciers et la dégradation de leur matériel de travail lors de la manifestation nationale. Se disant consternée par les violents incidents survenus à l’encontre des pompiers ambulanciers bruxellois et des services de police, Cécile Jodogne a tenu à rappeler que le droit de manifester était un fondement de la démocratie.

« Il est cependant regrettable qu’une minorité violente profite de ce droit pour saccager et attaquer. S’en prendre ainsi aux postes médicaux, mis en place pour porter secours immédiatement aux manifestants, est inadmissible », a-t-elle commenté.

Pour Mme Jodogne, une fois qu’une estimation claire de l’étendue des dégâts et des blessures sera établie, « il faudra prendre des mesures envers les auteurs de ces actes inacceptables ».

 


La FEB occupée par plus de 150 personnes

 

Le siège de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB) à Bruxelles a été occupé par plus de 150 militants des Jeunes Organisés et Combatifs (JOC), des Jeunes FGTB, des Jeunes ACV-CSC Bruxelles, de l’USE, des Jeunes Anticapitalistes (JAC) et de l’Union syndicale étudiante (USE) entre autres, a indiqué jeudi Antoine Roisin, porte-parole des JOC. La FEB a confirmé l’occupation mais n’a pas souhaité la commenter. « Nous avons tenu une assemblée et un tribunal symbolique pour juger la FEB qui détruit l’emploi, s’accapare les richesses et détourne la démocratie. L’une des propositions de ce tribunal est de réduire le temps de travail avec maintien de salaire et embauche compensatoire. Quant aux responsables et administrateurs de la FEB, le jury populaire envisage de les condamner aux travaux forcés », a indiqué Antoine Roisin, porte-paroles des JOC.

« Depuis des années, la FEB et ses membres prêchent l’austérité et la destruction de nos avenirs au nom des profits de leurs actionnaires. Pour l’imposer via leurs relais politiques, ils ont pris en otage la démocratie », a-t-il ajouté.

Plus de 100.000 participants dans le cortège, selon les syndicats

Alors que le cortège de la manifestation nationale s’élance dans les rues du centre de Bruxelles, les syndicats évaluent à plus de 100.000 personnes la participation à celle-ci. Les trois organisations (CSC, FGTB et CGSLB) ont par ailleurs indiqué accepter l’invitation de leurs représentants au conseil des ministres restreint qui se tiendra à 17h. La FGTB revendique au moins 60.000 participants, tandis que la CSC indique fournir quelque 50.000 manifestants. La police de Bruxelles a confirmé l’estimation de 100.000 manifestants sur son fil twitter.

« C’est la mobilisation la plus importante depuis des années », se félicite Marie-Hélène Ska, secrétaire générale de la CSC. « Ce qui me frappe, c’est la présence de personnes qui ne manifestent jamais d’ordinaire. »

Marc Goblet, le secrétaire général de la FGTB, a tenu à rappeler que cette manifestation constituait « un signal fort pour le gouvernement ». « Les mesures prévues touchent tout le monde. Le pouvoir d’achat sera mis à mal, tant pour les travailleurs que pour les allocataires sociaux et les petits indépendants. »

Jan Vercamst, le président de la CGSLB, a pour sa part indiqué qu’il était ravi de répondre à l’invitation du Premier ministre, ajoutant que son organisation conservait des contacts avec les partis libéraux et le CD&V. Il a par ailleurs balayé la question communautaire quant à la participation à la manifestation, précisant que 60% des militants CGSLB présents sont néerlandophones.

Le dispositif de sécurité nécessaire à un événement de cette ampleur est en vigueur, indique la police de Bruxelles. Une vingtaine de membres de la Croix-Rouge de Belgique sont également mobilisés. Les pompiers font savoir que, étant donné la difficulté de passage, des équipes sont en stand-by en cas d’accident.

 

Des slogans forts

Parmi les moments forts de l’événement, plusieurs slogans ne sont pas passés inaperçus. « Michel 1er nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage », stipule un paquet de cigarettes géant porté par des affiliés CSC Metal. « Ici, dumping social » , annonçait ainsi une vaste banderole installée devant l’entrée de la tour GDF Suez.

Surfant sur la mode des clowns, un membre du syndicat chrétien, avec son nez rouge et son chapeau, signale sur sa pancarte: « Je suis un clown triste, un plat de misère pour nous », renvoyant vers le site internet du même nom unplatdemisere.be.

Et en Flandre? Ils travaillent selon le Voka…

Dans près de 90% des entreprises du Nord du pays, tous les employés sont sur leur lieu de travail ce jeudi 6 novembre selon la Voka. Dans un communiqué, le réseau des entreprises flamandes annonce que la plupart des travailleurs du secteur privé ont décidé de poursuivre normalement leur activité malgré la manifestation nationale dans les rues de la capitale.

La Voka apporte, en outre, quelques précisions sur les 10% d’entreprises où les effectifs ne sont pas au complet. Dans l’immense majorité de celles-ci, moins de 10% des collaborateurs sont absents. Parmi les plus de 1.000 entreprises flamandes évoquées par la Voka, il y en a seulement 10 où plus de 30% du personnel ne s’est pas présenté sur son lieu de travail ce matin.

Le patron des patrons, Jo Libeer, exprime sa gratitude aux 1,6 millions de salariés « qui travaillent aujourd’hui pour préserver notre prospérité. »

« Les objectifs avoués de la manifestation reposent sur une déformation de grande ampleur de la réalité »

Les objectifs avoués de la manifestation « reposent sur une déformation de grande ampleur de la réalité », estime jeudi l’Union wallonne des Entreprises (UWE) dans un communiqué. « Il s’agit, dans le programme gouvernemental, de préserver un modèle social et non de le mettre à mal. Et la marge de manœuvre est très réduite, contrairement à ce que prétendent les syndicats et les opposants politiques », analyse l’UWE. Cette dernière déplore en outre que cette manifestation, de même que les quatre journées de grève prévues, n’a pas été précédée de la moindre concertation, ni avec le gouvernement ni avec les employeurs.

Source : La libre (Presse).

 

Autour des luttes d’intermittent-e-s et de précaires.

 Posted by on 9 septembre 2014 at 1 h 38 min  Actualité nationale, Luttes sociales  Commentaires fermés
sept 092014
 
luddchap
Sont compilés ici plusieurs textes  autour des luttes d’intermittents et d’intermittentes et de précaires. A la suite, la très citoyenne et très syndicale déclaration de la Coordination nationale des intermittents et précaires. Bonne lecture.

Une lutte d’intermittents et précaires à Alès : un bilan

Limites du consensus démocratique dans la lutte

jeudi 21 août 2014, par WXYZ

 

Une illustration des limites du consensus démocratique dans la lutte

La grève des intermittents à Cratère surface (Alès)

Bribes d’analyse d’un collectif de travailleurs, chômeurs et précaires

Ce texte essaye de revenir sur la grève et la lutte lors du festival Cratère surface à Alès du 30 juin au 5 juillet. Ce fut l’un des épisodes du mouvement contre l’accord UNEDIC. Ce festival se tenait entre celui du Printemps des comédiens à Montpellier, qui fut le premier où les travailleurs se mirent massivement en grève, et celui d’Avignon. Nous sommes quelques-uns du collectif Exploités Énervés (composé de travailleurs, de précaires, de chômeurs, de RSAstes…) à nous être investi dans ce combat. Cette tentative d’analyse part de nos points de vue.

En préambule, le texte qui suit n’est qu’une tentative d’analyse de la lutte à laquelle nous avons participé autour de la grève à Cratère Surface. Nous avons été invités dès le début de la grève (et même avant, à la présentation de la saison du théâtre le Cratère – scène nationale d’Alès – , par des grévistes du Printemps des Comédiens) et avons pris pleinement part à la lutte. Celle-ci, comme toute lutte (un rapport de force sur le dossier d’un chômeur, le fait d’empêcher des huissiers d’expulser des locataires, une grève, un mouvement plus global type mouvement des retraites…), a été traversée de contradictions. Il y a toujours des bagarres à mener au sein d’un mouvement pour que les participants gardent le contrôle de leur lutte, pour l’élargir, pour construire un réel rapport de force. Ainsi différentes réflexions sont posées ici afin de servir lors de la lutte qui se poursuit et de celles qui viennent. Ces réflexions, si elles sont critiques parfois, s’adressent à l’ensemble des participants, chômeurs, précaires, intermittents…

Problèmes des AG, de la légitimité et de l’unité du mouvement

La première chose qui nous a fort étonnés, c’est la présence du directeur et des ses bras droits aux AG des grévistes. La direction avait organisé le vote à bulletin secret pour la grève avant le début du festival. C’est une technique souvent utilisée pour reprendre en main un mouvement ou l’empêcher de démarrer (les syndicats sont coutumiers du fait quand ils veulent arrêter une grève). En effet, la pression de l’encadrement sur chaque individu est plus forte et n’est pas contrebalancée par l’enthousiasme collectif. Les non-grévistes sont plus à l’aise pour exprimer un point de vue contre le mouvement… En organisant ce vote, la direction souhaitait garder le contrôle de la situation. Si le directeur affirmait depuis le début qu’il soutenait le mouvement, sa position, sa fonction faisaient qu’il ne pouvait laisser la grève se durcir. L’objectif d’un directeur de théâtre est de faire jouer coûte que coûte et de sauver ainsi, un peu, son festival. Son intérêt est alors opposé à celui des grévistes, quelle que soit sa sincérité quant aux revendications. Sa présence en AG pose un problème : il est difficile pour des salariés en grève de s’exprimer devant la personne qui va les employer, ou non, le mois ou la saison suivante. Les risques de répression individuelle à la suite du mouvement ne sont pas minces, d’autant plus dans un secteur (le spectacle), où par définition l’emploi saisonnier dépend du bon vouloir de quelques directeurs de théâtre qui se connaissent tous.

Des ouvriers en grève ne peuvent agir quand leur hiérarchie est présente. Ce rapport de pouvoir, inhérent au fait que l’un a la capacité de garder l’autre au travail ou de l’en priver, créé un déséquilibre. De plus, par sa présence dans les AG, la direction peut être témoin des conflits entre les grévistes. Ces désaccords sont toujours présents et nécessitent des débats. Il est dangereux que la hiérarchie puisse y assister et s’en serve pour opposer les gens les uns aux autres. Le seul moyen de sortir de cette situation est de se réunir sans elle. Ainsi il est plus cohérent de montrer un front uni à la direction et de garder les polémiques entre salariés en grèves, entre individus en lutte. Le directeur, le responsable com’, l’administratrice ne s’y sont pas trompés et ont utilisé les conflits et les divisions entre artistes et techniciens, entre régisseurs, managers et grévistes… pour les exacerber et affaiblir le mouvement.

Des AG avaient lieu chaque matin, organisées de la manière suivante : dans un premier temps se réunissait le personnel du cratère dans son ensemble, grévistes, non-grévistes, personnel de direction, de communication…puis s’en suivait une AG ouverte à tous (chômeurs, précaires, individus ou collectifs…). L’organisation de plusieurs moments dans l’AG décisionnelle nous semblait naturelle. Il est logique que les salariés se retrouvent tout d’abord entre eux afin de décider de la grève. En effet, ce sont eux qui perdent leurs salaires et sont dans un rapport direct avec leur direction, pas forcément les autres gens en lutte. Mais encore une fois, il est un peu étrange d’attendre le directeur pour commencer cette première partie de l’AG quand les autres personnes qui participent à la lutte n’arrivent qu’après. Il faut noter que l’’existence d’AG ouverte à tous est un point très positif. Cela pose dès le départ une possibilité d’élargissement de la lutte à tous les concernés. C’est un fait nouveau comparé au précédent mouvement des intermittents (2003) où le repli corporatiste était assez fort.

On l’a vu, durant les AG, les grévistes n’ont pas réussi à se retrouver entre personnes en lutte (c’est à dire sans la direction, sans les non-grévistes…) cela pose un réel problème dans une lutte. Ces AG étaient interminables, avec des débats récurrents tel celui sur la légitimité des 96 heures de grève votées au départ par les techniciens principalement.

Un moment de discussion entre personnes en lutte aurait permis d’organiser plus rapidement des actions vers l’extérieur et non de rester des heures cloîtrés à l’arrière du théâtre et ainsi s’isoler des chômeurs, des travailleurs auxquels on devait s’adresser. Cela aurait aussi permis de tirer les leçons de chaque action, d’en faire un bilan et d’envisager la suite. A ce moment-là, les AG auraient constitué de véritables AG de lutte, d’autant que chaque jour voyait monter la pression et que, contrairement à ce que pouvait dire la direction, le public accueillait plutôt bien ces actions.

Le premier jour, la pluie a interrompu le spectacle mais des interventions ont pu être faites. Le deuxième jour, à Rochebelle, on a laissé jouer la première représentation avec une intervention et des échanges avec le public à la fin. La seconde représentation a été annulée avec l’accord de la troupe (hollandaise) malgré les manipulations de l’administratrice. Le troisième jour, il a été décidé de bloquer complètement les spectacles. En discutant directement avec les compagnies, il apparaît qu’elles finissaient majoritairement par comprendre la situation et refusaient de casser la grève. Pour les autres, il a fallu mettre un peu la pression. En discutant avec le public à la fin d’un spectacle, celui-ci se montrait réceptif aux questions du chômage et de la réforme de l’UNEDIC. Quand les spectacles ont été annulés, les gens étaient désappointés mais pas hostiles et la plupart comprenait très bien que lorsque l’on fait grève, le festival ne peut se tenir malgré tout. Tous les grévistes n’étaient pas présent à ces actions et dans ces moments et le fait de partager ses impressions ensemble aurait montré à chacun les aspects positifs de ces blocages et de ces avancées.

Alors que chaque action montrait que la lutte grandissait, ce que la direction et certains artistes faisaient passer dans les AG, c’est que la lutte était violente, que c’était contre-productif… Si les grévistes et les gens en lutte s’étaient retrouvés entre eux, ils auraient pu saisir les aspects positifs plutôt que discuter éternellement de ce que les troupes et le festival perdaient en ne jouant pas. Cela aurait permis d’être plus efficace tant dans les discussions que dans la mise en place d’actions. D’ailleurs l’action de Brouzet (annulation des spectacles de la soirée) n’a pas été décidée en AG mais lorsque les grévistes se sont retrouvés entre eux et en dehors de ce cadre.

Il y aurait donc pu y avoir 2 parties dans l’AG, une où les salariés décident de la grève et des modalités puis une autre où les personnes en lutte discutent et décident des actions (sans la direction, sans les non-grévistes !). Certaines personnes (intermittents et précaires) défendaient cela depuis le début.

Les questions de la légitimité de la lutte et de la démocratie sont revenues à plusieurs reprises dans les AG. La démocratie a pris la forme d’un vote à bulletin secret organisé par la direction, ce n’est pas anodin. C’est une façon de limiter le droit de grève. C’est la propagande sur les passagers de la SNCF pris en otage, c’est l’accueil des enfants dans les écoles en grève, c’est le service minimum, c’est le vote à la majorité et avec un taux de participation suffisant en Angleterre pour qu’une grève soit légale. Ces mesures visent à empêcher tout mouvement social. A travers une pseudo démocratie (où tous ne sont pas égaux puisque certains ont le pouvoir de donner un salaire ou de mettre au chômage), l’État et les directions d’entreprises cherchent à casser toutes possibilités d’agir.

La grève, c’est la force des travailleurs d’empêcher que des marchandises, c’est-à dire le profit des patrons, ne puissent sortir. C’est dans ce rapport de force que se pose la possibilité de la lutte. Qu’elle soit minoritaire ou non, une grève ou une lutte, répond à des conditions de vie insatisfaisantes ou menacées. Ici, l’accord de l’UNEDIC est clairement un recul pour les classes populaires (chômeurs, précaires, intérimaires ou intermittents). Cet accord fait partie d’une politique plus globale d’austérité. L’État prend sur le dos des plus pauvres, l’argent qu’il va donner aux patrons (50 milliards). Il est nécessaire que les personnes visées réagissent. La légitimité de tous mouvements part de l’inégalité intrinsèque à cette société, des rapports d’exploitation, de classes qui la régissent.

Les dominants cherchent à saper toute réaction par une démocratie qui ne peut exister dans cette société inégalitaire. Pour être plus concret, quand des salariés se mettent en grève pour 96 heures, ils mettent en jeu leurs vies, leurs salaires… C’est leur choix et personne ne peut leur reprocher. Les artistes qui sont arrivés plus tard n’avaient qu’à se déterminer eux-aussi, soit ils rentrent dans la grève soit ils la cassent ! Personne n’a choisi à leur place ! Il faut quand même rappeler que si il n’y avait pas eu de grève, personne ne se serait retrouvé pour en discuter et agir. Le discours de certains sur l’intérêt de faire des actions sous de nouvelles formes mais ne pas faire grève est naïf ou crapuleux. Il n’y aurait eu aucune action si il n’y avait pas eu au préalable de grève. C’est grâce à la grève qu’il y a eu des AG, que d’autres gens ont pu s’associer à la lutte, que nous avons pu discuter, que des actions ont pu être mises en place…

Cette question de la légitimité en amène une autre tout aussi récurrente, celle de l’unité du mouvement. Les artistes non-grévistes appelaient souvent à l’unité à tout prix. Cela n’a pas de sens, il y a des grévistes, des non-grévistes, des précaires en lutte… L’unité se fait sur certaines bases, en l’occurrence la lutte contre l’accord de l’UNEDIC. L’intérêt de l’unité était la jonction entre les chômeurs, les précaires, d’autres travailleurs en lutte et les intermittents et non des débats stériles entre grévistes et non-grévistes ! D’autant que ces appels à l’unité se faisaient au nom de la volonté de jouer de certaines troupes. Le blocage serait alors une action de division, mais le fait de jouer malgré la grève non ?! Une unité ne se fait pas en l’air, être unis, oui mais avec qui et pourquoi ? Certains pouvaient être contre le mouvement, d’autres ne voulaient pas de blocage, d’autres voulaient jouer,… Dans ce cas, l’unité signifie juste l’immobilité et la non-action. L’unité peut se faire par la persuasion, en discutant, en argumentant mais pas à tout prix, en affaiblissant le mouvement. Elle se construit aussi sur une base objective, sur les intérêts que l’on défend. Je n’ai pas les mêmes intérêts qu’un patron d’entreprise ou qu’un politicien et je n’ai aucune unité à construire avec eux !

Blocage de la production, milieu culturel et catégories sociales

La question centrale dont nous avons déjà un peu parlé est celle du blocage de la production c’est-à dire, dans un festival, des spectacles. Étant donné que la grève est un rapport de force, elle s’appuie sur la possibilité pour les travailleurs de ne pas travailler et donc de ne pas produire. Si la production sort quand même, c’est un échec, les grévistes ont fait grève pour rien.

Dans tous les secteurs de l’économie cela est valable. L’État et le MEDEF (en fait, tous les capitalistes) n’ont rien à faire d’une grève où les spectacles jouent, même sans les techniciens. Mais au fait, ça ferait même peut être faire des économies aux gestionnaires du théâtre !? La question se pose comme dans n’importe quelle usine, il ne faut pas que la production sorte, il faut empêcher les jaunes de travailler (souvent l’encadrement ou les syndicats patronaux) et bloquer le lieu de production. La question du droit au travail n’est qu’un prétexte idéologique utilisé par certains pour limiter la grève. C’est un argument fréquemment brandi par les patrons, les médias ou les politiques pour affaiblir une lutte et culpabiliser les travailleurs en lutte. L’acceptation ou le rejet de cette idée par les personnes en lutte et leur entourage révèle l’état du rapport de force. Le directeur modula d’ailleurs ses positions sur le fait de laisser jouer ou pas les compagnies en fonction des positions exprimées dans les AG et des actions menées. L’article du Midi Libre « Cratère Surface joue avec la grève » est caractéristique de l’inutilité d’une grève qui ne s’en prend pas à la production. Et les techniciens en grève et les précaires présents l’ont bien compris lorsqu’ils passèrent une AG presque complète à discuter de cet article et de cette question. Prenons un autre exemple, dans un article du Monde en ligne daté du 17/07/2014, Aurélie Filipetti de passage à Avignon, explique : « Nous verrons le bilan financier. Mais les pertes seront bien plus limitées que lors du mouvement de 2003. Ma priorité était que les spectacles jouent et que le public puisse venir parce que dans un contexte de baisse des finances publiques il n’était pas possible de se retrouver avec des dettes à éponger ».

En effet, le blocage de la production a des conséquences économiques, c’est le principal levier des grévistes, des travailleurs. C’est le seul langage que peut comprendre le gouvernement et le patronat. D’ailleurs, tout le monde (les grévistes, les médias, le gouvernement…) scrutait le festival d’Avignon et s’il allait être bloqué ou pas, le considérant comme déterminant dans la poursuite de la lutte et pour le poids que cela aurait eu !

La présence de la direction comme cette idée qu’il fallait laisser jouer provient entre autre d’une illusion. Le milieu du spectacle semble une « grande famille » : tous (artistes, techniciens, direction de théâtre) sont là pour la culture et l’Art. En réalité, les travailleurs de la culture sont de plus en plus exploités dans des conditions de plus en plus précaires.

Cette idée d’une grande famille au travail est propagée dans tous les secteurs d’emplois. Dans la grande distribution notamment, la propagande de la direction tourne autour de ce paternalisme et de la « culture d’entreprise ». Il faudrait vendre le plus possible et sacrifier ses week-ends pour le bien de l’entreprise.

Dans le spectacle, il y a effectivement une notion de milieu culturel. Les gens se connaissent, passent d’un festival à un autre, se tutoient avec l’encadrement, se côtoient en dehors du boulot… malgré la précarité des emplois. C’est à la fois une force et un problème. La force réside dans la capacité à se mobiliser qui ne se retrouve pas chez des chômeurs éparpillés et dans des conditions diverses, ou parmi des travailleurs changeant régulièrement d’emploi… La communication va plus vite, d’autant plus que les travailleurs de la culture sont mobiles. Cependant, c’est aussi un problème de se croire sur un pied d’égalité voire « d’amitié », sur le « même bateau » avec son patron et de penser que le spectacle est le plus important, que c’est une expression quasi-sacrée ! Les conditions de travail, de salaire, de contrats sont extrêmement diverses. Le technicien n’est pas dans la même situation que l’artiste, que le régisseur, que la direction, que l’employé de prestataires de services…

Le technicien est au service de l’artiste sur scène et cet état de fait amène à une certaine infériorisation qui a eu son expression dans la grève. Les techniciens grévistes hésitaient à prendre la parole dans les AG et encore plus devant du monde. En tant que grévistes, ils avaient plus à exprimer que les artistes non-grévistes. Lors des AG et des expressions publiques, leur parole a souvent été confisquée par l’ego et les intérêts de certains minables artistes beaux-parleurs qui ont monopolisé les débats ! Finalement, de nombreuses catégories apparaissent dans ce milieu et il est illusoire de croire en la « grande famille » de la Culture. Les rapports de classes sont ici présents comme partout ailleurs.

Il n’y a pas à se faire d’illusion sur quelque milieu que ce soit, même s’il peut être utile de se servir des avantages de certaines connexions. Les grévistes, dans tous les cas, doivent pouvoir prendre la parole, doivent communiquer sur le mouvement, un mouvement qui doit rester le leur !

Actions et élargissement de la lutte

Ce mouvement comportait dès le début une volonté d’élargissement, en direction des précaires mais aussi de tous ceux que cette réforme concerne.

Quelle que soit la lutte, elle ne peut rester confinée dans un lieu. La diffusion de l’information sur la grève permet de gagner de nouvelles personnes à cette lutte. Elle permet de sortir d’un cadre qui est celui de l’abrutissement au travail. Cette question est d’autant plus importante lorsque l’on lutte contre une réforme qui touche plusieurs secteurs.

Ici, la lutte contre l’accord de l’UNEDIC, l’un des actes des politiques d’austérité, concerne les intermittents, les intérimaires, les seniors, les chômeurs et l’ensemble des travailleurs précaires et tous les secteurs sont touchés. La réforme de l’UNEDIC fait partie des mesures d’austérité, telles les 50 milliards d’économies prévues par le gouvernement. Ce sont les fonctionnaires (profs, milieu hospitalier, …), les retraités, les précaires quel que soient leurs statuts, les travailleurs, qui en subissent les conséquences avec une pression accrue sur les revenus, de moindres possibilités de combats (même défensifs : voire les mois de carences en cas d’indemnités supra légales…). Dans cette optique, une lutte limitée aux intermittents n’a pas de sens et les grévistes du Cratère l’ont bien compris.

Cependant il a été difficile tout au long du mouvement de sortir du théâtre. Nous avons déjà parlé des contradictions entre les personnels du festival qui ont bloqué les dynamiques. Pourtant, il aurait été intéressant d’interpeller et d’entrer en contact avec d’autres personnes concernées. Nous avons, à plusieurs reprises, proposé d’aller distribuer des tracts devant la CAF ou Pôle Emploi voire de les occuper. Certains nous ont entendu mais ces actions n’ont pas pu être mises en place. Pourtant, il y aurait eu de quoi faire. Nous aurions pu aller dans les CAF, les Pôle Emplois, à la sécu, dans les hôpitaux, voir les saisonniers dans les bars et les restos, dans les boîtes d’intérim, dans les usines, dans les quartiers…Et il ne s’agissait pas d’entrer en contact avec un « public » ou d’expliquer au « public » mais bien de tisser des liens entre personnes subissant la même attaque de l’État. Il y a bien eu quelques distributions de tracts devant des entreprises du coin et un supermarché mais c’est tout.

Les assemblées populaires proposées depuis le début auraient pu aussi servir à cela. Malgré la tentative de récupération de la direction, elles ont été tentées. La direction aurait bien aimé transformer ces assemblées populaires en forum citoyen. Ce qui revenait à faire d’une grève, d’une lutte, une nouvelle forme de spectacle et à maintenir son festival. Bref, cela servait à empêcher que la lutte ait lieu et à maintenir la situation sous contrôle de la direction.

La présence devant le Cratère d’une table expliquant la grève a pris du temps mais c’était une étape. Ainsi la lutte était visible et des rencontres possibles. Dans le même temps était proposée une assemblée populaire à 18h. Nous n’avons tout d’abord pas été clairs car c’était annoncé publiquement quasi dès le début mais les assemblées n’ont (plus ou moins) eu lieu que le vendredi et le samedi.

Un certain videur en prit la direction festive ou plus plutôt crispante, irritante voire franchement loin ou contre la lutte. Sa présence aurait pu être évitée si plus de personnes en lutte avaient été présentes. Son show peu critique (c’est le moins que l’on puisse dire !), a été l’expression de cette position (opposition) entre spectateur et acteur. L’organisation de l’espace -une scène, des sièges devant- rendait la situation proche du spectacle et non de l’assemblée de lutte. Pourtant, après son show dirigé (consciemment ou non) par la direction, quelques personnes de l’assemblée et des gens en lutte ont réussi à reprendre la parole. Parmi les personnes qui sont restées, beaucoup semblaient soutenir le mouvement et étaient prêtes à participer. Mais, là aussi, nous n’avons rien eu à leur proposer… parce que nous n’en avions pas parlé, parce que nous avions juste balancé les mots « assemblée populaire » sans en chercher ni les formes ni les perspectives, parce que la direction en tenait encore les rênes et qu’elle ne désirait pas voir son théâtre occupé par une foule de personnes voulant prendre part à la lutte… Le samedi, encore pire, les spectacles ont joué tranquillement et, pour l’organisation du festival, la soirée la plus importante a été sauvée ! Cette idée d’assemblée n’était pas la panacée, elle n’aurait touché que quelques personnes mais elle permettait de sortir du théâtre, de visibiliser la lutte et aurait pu permettre de partager des perspectives de lutte plus largement.

Durant cette lutte, existait toujours un débat entre ceux qui parlaient plus de la question de la « Culture » et d’autres qui parlaient de la réforme de l’UNEDIC et des politiques d’austérité. Si les grévistes désiraient élargir leur lutte comme les travailleurs du Printemps des Comédiens auparavant, il fallait sortir des revendications culturelles pour aller chercher les autres secteurs contre l’accord de l’UNEDIC. Les cheminots auraient pu être sensibles à ces questions, les infirmières ou sage femmes de l’hôpital aussi tout comme les fonctionnaires, les chômeurs… Les ouvriers de l’usine où une distribution de tract a eu lieu étaient presque tous au courant de l’accord et tous s’arrêtaient pour en discuter.

Cette lutte ne peut être victorieuse qu’en sortant du milieu du spectacle, qu’en s’élargissant à la question de l’austérité, des politiques du gouvernement et du patronat et donc en s’adressant à tous, en trouvant des ponts entre les secteurs, en multipliant les actions dans différents lieux…

Ces réflexions ne se veulent pas donneuses de leçons, nous nous incluons largement dans ces constats. Un collectif de chômeurs et de travailleurs précaires a, dans la période actuelle, beaucoup de difficultés à se mobiliser.

Le rôle et les possibilités d’un collectif de précaires

Nous sommes quelques-uns du collectif Exploités énervés à avoir participé quotidiennement à la lutte qui se déroulait à Cratère surface, tandis que d’autres suivaient plus ponctuellement, en fonction de leurs disponibilités. Il semble ici nécessaire de présenter un peu ce collectif : il regroupe des personnes aux statuts multiples (travailleurs, précaires, chômeurs, bénéficiaires des minimas sociaux…) sur une base de solidarité de classe face au capital et à l’État. Une grande partie de ses activités est la défense de situations particulières face à aux administrations (CAF, PE, CG…), mais aussi quelques fois sur un conflit salarial. Bien conscients que les problèmes qui touchent chacun sont les fruits d’un système économique et des politiques gestionnaires qui l’accompagnent, nous participons également à des campagnes, des mouvements sociaux, nous nous solidarisons avec des grèves ou luttes spécifiques, toujours sur une base de solidarité de classe.

Nous ne pouvions alors que nous joindre à la grève des travailleurs de Cratère-surface, surtout vu le contexte actuel. En effet, il est pour nous indispensable que se développe des résistances face aux politiques d’austérité (politiques de baisse du coût du travail – c’est à dire les salaires, les allocations et aides diverses). D’autant que la lutte contre les accords de l’UNEDIC concerne tous les allocataires, actuels ou futurs, de Pôle Emploi. Pour finir, nous avions pu lire ou entendre, de la part de nombreux intermittents en lutte qu’ils désiraient être rejoint par des chômeurs et précaires afin de mener un combat commun. Sur Alès, les techniciens en grève souhaitaient rencontrer le collectif dans cette perspective.

Nous avons donc rejoint la lutte des travailleurs de Cratère-surface. Nous y avons participé pleinement, intervenant dans les discussions en AG, participant à la rédaction de tracts, aux diff de tracts ou à la manif et aux actions du soir lors des spectacles. Notre place était parmi nos camarades de lutte sans que la légitimité de notre présence ou de notre parole soit remise en cause. Si certains (surtout la direction) ne voyaient pas ces « dépassements » de la question de l’intermittence d’un très bon œil, ils se sont bien gardés de le dire en dehors de petits comités ou de face-à-face réduits.

Si cette volonté d’égalité entre les précaires et les intermittents était consensuelle, dans la pratique, les différences de conditions ont persisté. Positivement : nous n’étions pas employés par le Cratère, sa direction n’avait aucun moyen de pression sur nous, ce qui nous conférait une position spécifique. Nous avons donc pu appuyer le conflit contre la direction qui cherchait à garder le contrôle sur la lutte pour que le festival puisse se tenir malgré la grève. Nous avons pu, en AG et sur des actions, relayer la parole de techniciens qui n’osaient pas la prendre et soutenir ceux qui s’exposaient, en appuyant les positions qui voulaient rendre la grève effective en empêchant les spectacles d’avoir lieu.

Toutefois, nous nous sommes « fondus » dans la lutte des travailleurs de Cratère-surface sans nous montrer capable de lancer des discussions et des actions visant d’autres catégories de chômeurs ou précaires. Pendant cette semaine, pris par une lutte qui s’organisait difficilement, nous n’avons pas réussi à concrétiser des initiatives permettant l’élargissement de la lutte. Nous avons pu relayer via internet les infos sur la lutte en cours, en donnant les rendez-vous des grévistes mais sans en proposer d’autres. Il y a eu quelques diffs sur des usines de l’agglomération alors que nous aurions pu proposer des actions et des assemblées pour tenter de mobiliser les précaires et chômeurs de la ville et de ses alentours. Pour info, le secteur d’Alès recense plus de 16 % de chômage depuis le dernier trimestre 2012.

Nous n’avons même pas réussi à nous réunir au sein du collectif. Nous échangions sur place, au petit bonheur, avec les camarades du collectif et les personnes que nous connaissons qui passaient. Une mobilisation de précaires et chômeurs à cette occasion aurait changé les rapports de force. Elle aurait pu appuyer les grévistes, isolés et embourbés dans des conflits internes, pour leur permettre de sortir et de se rendre visibles. Cela aurait aussi pu donner une pérennité à la lutte qui était d’emblée bornée entre les dates de début et de fin du festival : une semaine !

Le constat de cette difficulté à se mobiliser en tant que chômeurs ou précaires n’est pas nouveau. Il est un trait constant lié aux conditions d’existence de ces catégories. Les contrats et statuts sont nombreux (CDD, interim, CAE/CUI, stagiaires, allocation chômage ou RSA…), les employeurs changent et les collègues avec (avec des hiérarchies salariales à l’intérieur des boîtes en fonction des types de contrats) et si l’on passe tous par Pôle Emploi, il est difficile de s’y rencontrer et la dématérialisation n’arrange rien. En ce sens, la précarité ou le chômage ne crée pas de fait une communauté d’intérêt. Les chômeurs sont maintenus dans une disponibilité pour les besoins du patronat mais isolés les uns des autres. Il n’y a ni lieu où se retrouver, ni production à bloquer pour faire pression. Les conditions de vie de cette catégorie de la population (qui, répétons-le, regroupe des réalités diverses) limitent les possibilités de se regrouper et de faire pression pour défendre ses intérêts. A ces difficultés, vient s’ajouter le découragement, la résignation de ceux qui ont déjà à lutter au quotidien pour accéder aux allocations dont ils dépendent pour vivre : usés par ces luttes, il reste peu d’énergie pour mener des batailles collectives, d’autant que ces dernières années, peu de luttes ont débouché sur des « victoires ». L’État ne s’y est pas trompé. Le gouvernement, après plusieurs semaines de mobilisation, a proposé aux intermittents des aménagements de la réforme UNEDIC, uniquement pour les annexes les concernant. Ces derniers continuent à affirmer « ce que nous défendons, nous le défendons pour tous », mais ils ne peuvent tenir s’ils ne sont rejoints par les autres concernés. Sur Alès, comme dans d’autres villes, des collectifs de précaires et chômeurs se sont associés à la lutte contre la réforme de l’UNEDIC. Si des rencontres et des dépassements ont eu lieu, un mouvement des chômeurs et précaires n’en a pas émergé. Il nous faut tisser au quotidien des solidarités et des rapports de force pour la défense de nos intérêts pour espérer que des luttes plus importantes puissent se développer. Il nous faut trouver des bases communes et des lieux pour se rassembler, par-delà nos multiples statuts, notre atomisation et notre invisibilisation.

Exploités Énervés

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Mail : exploitesenerves

Site : http://exploitesenerves.noblogs.org/

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Retour sur Chalon dans la lutte


À l’approche du festival d’Aurillac et au lendemain d’un mois de juillet que nous pourrions qualifier ainsi : « pluvieux, avec quelques éclaircies, ici où là », je voudrais proposer un regard sur ce qui s’est passé, sur ce que j’ai vu, vécu, compris ou interprété, pour tenter d’y voir un peu plus clair, pour se donner une chance de formuler un espoir !

Je tiens à dire avant toute chose que je ne m’exclues pas de certaines critiques que je ferais ici et que je ne ferais pas non plus l’économie des critiques qui pourront m’être adressées, si tant est qu’elles visent à faire avancer la réflexion et la lutte. Je ne prétends pas détenir toute l’information ni toute la vérité sur ce que j’avance. J’invite d’ailleurs tous ceux qui le souhaitent à compléter ou contredire mes propos.

À la dernière AG de la CIP-idf avant Chalon, un camarade nous a présenté les « dispositifs » que la direction du festival de Chalon comptait mettre en place pour servir de support à la lutte qui s’y préparait : un « médiateur », Alexandre Ribeyrolles, allait se charger de mettre des outils à notre disposition (une imprimante à tirage illimité, une salle pour les AG) et avait pour mission de faire le relais entre le mouvement, la direction, les autorités (mairie, pref. et RG), et entre les acteurs de la lutte et le « public », via, notamment, un barnum nommé l’échangeur, installé dans le parc G. Nouelle.
Une camarade présente lors de cette AG idf qui avait vécu Sotteville comme d’autres, nous mis en garde contre l’institutionnalisation de la lutte. En effet, ce geste louable de la direction fleurait bon l’instrumentalisation, la récupération et l’endormissement mais n’avait pas empêché quelques compagnies et collectifs de préparer les premier rdv pour organiser les premières AG et pour certains d’annoncer qu’ils feraient grève.

Bien que présent aux AG, comme l’oreille du directeur du festival et la main amicale des interluttants, depuis le début, Alexandre s’est efforcé de rester neutre. La première question se pose peut être ici ? Car si Alexandre soutient la lutte, ce dont je ne doute pas une seconde, pourquoi doit-il mettre une casquette qui le prive de langue ? Étant donné la fonction, une autre posture eut été compliquée, mais celle-ci l’était-elle moins ? Il s’est avéré que sa présence consistait surtout à faciliter les choses pour tout le monde, c’est à dire des deux côtés, de façon à ce que les choses se passent bien. Et que « tout le monde y trouve son compte »… [1].

Nous étions donc entre ça, l’expérience difficile de Sotteville et le ton donné par le festival d’Avignon [2] qui conditionnait la suite de la lutte. Marseille et Montpellier étant déjà loin, ils semblaient avoir été légèrement oubliés.

Ce qui est certain, c’est que nous aurions pu pousser bien plus loin l’usage des outils qui nous étaient proposés, de façon à mettre en lumière, par exemple, le fait qu’il n’y avait pas d’autre imprimante que celle proposée par la CGT qui fermait le week-end. Par ailleurs, nous aurions pu pousser bien plus loin le champ d’action que nous nous permettions et dont nous disposions largement par nous même ! La salle qui nous était prêtée pour nous réunir en grand nombre dans de bonnes conditions d’AG (avec des chaises presque pour tout le monde, des micros et à l’abri des intempéries) permettait également d’éviter des AG sauvages ou dans des lieux qui aurait trop imprégné le festival, qui aurait conféré une visibilité plus grande au mouvement et une mixité plus naturelle avec l’ensemble des personnes présentes sur Chalon (festivaliers, saisonniers, intermittents, habitants et passants)…

Ce qui permis d’initier le mouvement à Chalon étaient les réunions des compagnies déjà présentes plusieurs jours avant l’ouverture. La première AG était préparé le lundi par des personnes des CIP idf, Nord-Picardie et Bourgogne notamment, des membres de la Fédération Nationale des Arts de la Rue et des membres de collectifs, des artistes et/ou bénévoles du festival. Il y avait déjà une commission action porteuse de propositions (propositions faites en AG, l’expérience nous montra plusieurs fois et de diverses manière l’intérêt qu’il peut y avoir à ne pas le faire, nous y reviendrons).
Suite à la première AG, le mardi 22 juillet, les participants semblaient plutôt portés par la volonté de jouer malgré tout ! il faut bien manger… certes, nous parlons d’un milieu déjà très précaire et dont certains se disent même prêts à être encore plus précaires mais qui continueront de toute façon à faire la seule chose qu’ils sachent faire : créer ! C’est tout à leur honneur et c’est d’ailleurs tout naturel dans un festival dont l’apport économique repose principalement sur la pratique de métiers parmi les plus précaires : les arts de la rue.
En effet, que ce soit la Fédération Nationale des Arts de la Rue, les compagnies précaires (in et off confondus) ou Alexandre, j’en voyais beaucoup le cul entre deux chaises, entre la volonté qu’il se passe quelque chose et la crainte qu’une chose (incontrôlée) ne se produise.

Ce qui est arrivé, finalement, c’est un flou pas très artistique des lignes d’opposition « entre nous » et « entre eux et nous ». Un flou dans nos relations avec les institutions, les médias, les autorités.
Ce fut notamment l’erreur de chercher un médian entre les différentes façons de percevoir la lutte sur un temps aussi réduit. Le médian aurait été le consensus ? Consensus impossible à trouver dans de telles conditions politiques et temporelles et dans ces dispositions de lutte, sans grève générale et avant tout, sans aucun objectif commun sinon qu’il devait à tout prix se passer quelque chose mais pas trop !
Ainsi, les AG servaient surtout de point d’information, de prise de température et de prises de becs et malgré cela, des discours s’y sont reconnus, et ont permis de nouvelles expériences collectives de lutte, des pensées et des pratiques qui avancent.
Dès lors que le jeudi sembla plus franchement s’orienter vers une grève, ce qui prédominait surtout, c’était le droit de grève « individuel » qui retirait son pouvoir décisionnel aux AG. L’écho maintes fois relancé traduisait surtout l’angoisse de voir des spectacles bloqués bien qu’aucune proposition allant en ce sens n’avait été formulée [3]. Il s’agissait donc bien de s’en prémunir.
Donc des dispositions de lutte timides et de façade pour beaucoup : derrière un discours de détermination et de fermeté, surtout la volonté de ne pas trop faire de vagues. Ce qui allait de fait dans le sens contraire d’un renforcement de la lutte.
Alors que nous cherchions à nous prémunir des guerres fratricides [4], en écrasant autant de fois qu’on le prononçait le mot « bienveillance », nous avions bien de la peine à définir un « nous », à savoir qui s’oppose à ce nous et comment.
Ainsi, comment déterminer ce « nous » sans faire de catégories, sans « cliver » ?

Il y avait, en assemblée générale, les artistes, les techniciens, les bénévoles, les administrateurs de compagnies, chargé-e-s de prod/de diff, directeurs artistiques etc. Ainsi ce « nous » vague, est constitué des personnes présentes en AG d’abord parce qu’elles y ont été invitées, grévistes ou non, en lutte ou non ! Cherchez l’erreur…

Le propos n’est pas non plus d’accuser la difficulté d’une lutte qui se veut ouverte, inclusive, qui cherche l’horizontalité, d’accepter l’altérité en son sein propre, d’accepter les divergences politiques et stratégiques alors que beaucoup ne se connaissent pas, beaucoup n’étaient pas actifs dans cette lutte avant Chalon, beaucoup en ignoraient l’actualité et les enjeux. Mais c’est encore moins évident quand on nous serine que le droit de grève est individuel et que le vote doit être à bulletin secret !
Lorsque la discussion tourna autour du droit de vote des bénévoles, ainsi que des artistes jouant dans le off du off (c’est à dire les copains qui jouent là où il y a de la place et ne sont pas annoncés au programme), une personne a proposé avec ironie de venir faire voter les serveurs, les saisonniers ou autres précaires. Le sens de sa proposition était de pointer une absurdité, c’est à dire moquer l’idée que tous les précaires puissent prendre part à leur lutte en participant non seulement aux débats et aux actions mais aussi au vote ! Bien sûr, pour y arriver, il faudrait une grève générale, mais comment en prendre le chemin si tout le monde s’attend ? Il ne croyait pas si bien dire ! car c’est bien ce qui nous fait lourdement défaut. Nous clamons sans cesse que cette lutte n’est pas uniquement celle des intermittent-e-s, que la RU (réforme de ’lUnédic) concerne d’abord l’annexe 4, et les emplois discontinus et nous discutons le vote des bénévoles ?

Non seulement nous n’avions pas d’objectif commun clair, mais nous n’étions même pas fichus d’en discuter. Il fallait faire vite, se tirailler sur ce qui ressemblait plus à des conflits d’intérêt qu’à une synergie de groupe, discuter longtemps, en nombre, voter vite, individuellement, et surtout à bulletin secret. La force du groupe en prenait un coup dans l’aile, le sens des AG aussi.
Si les AG avaient été décisionnelles, l’intérêt d’y participer aurait été plus important et tout ce qui en découle aurait été renforcé, à commencer par la grève (même pour un seul jour).
Cela soulève donc la question des objectifs et des moyens que l’on se donne pour y parvenir. Par exemple, l’« abrogation » inclue de fait une renégociation. C’est le premier point. Mais s’agit-il d’une tactique médiatique pour pousser le verbe et donner une posture à voir ? Nous aurons quelques solidarité, quelques moyens de nous faire entendre mais guère plus.
S’il s’agit d’un réel objectif, alors nous devons pousser le discours encore plus loin ! Formuler des propositions lisibles et compréhensibles par le plus grand nombre (comme par exemple le slogan Italien des années 70 sur le coût du logement : « pas plus de 10% du salaire » est clair à la fois pour les locataires et pour les propriétaires [5]. Ici, nous pourrions commencer à penser et organiser une refonte de l’Unedic et une conception autre du travail et du chômage dans nos vies, de ce que ça implique politiquement c’est à dire dans l’organisation de nos vies et de la vie de la cité etc.

Une position politique, quelle qu’elle soit, ne peut se permettre le luxe d’attendre le rapport de forces nécessaire à son application pour être formulée puisqu’elle conditionne en grande partie ce rapport de force. Cela se crée aussi en fonction des objectifs formulés puisqu’ils permettent de concentrer les énergies vers un point défini.
Pour se donner les moyens des objectifs communs, il faut poser le contexte local au sein d’un mouvement national qui s’oppose à une politique d’austérité européenne, le tout en considérant que l’été des saisonniers se trouve entre deux saisons « culture ». Ça indique assez les conditions pour se réunir.

On ne peut compter sur le consensus avec une telle division des travailleur-se-s, un tel individualisme, et un laps de temps si court. Le seul consensus qui serait possible serait d’accepter les différents moyens de luttes, considérer une culture politique commune de la diversité et des postures particulières. Cette culture politique se construit, elle s’invente. Ce consensus, qui n’existe pas encore, nécessite le compromis, mais ne peut pas non plus être une façon de trouver un médium qui satisfasse à la fois les institutions au service du capital et ceux qui luttent contre elles ni entre ceux qui luttent pour construire le rapport de force et ceux qui luttent pour qu’il y en ai le moins possible.

Sur un festival de 4 jours, où lors des AG les anxieux se la dispute aux badauds, nous ne pouvions déployer une force collective ample comme si chacun était déjà préparé, un mouvement composé principalement de personnes informées de l’actualité récente de la lutte (certaines compagnies n’étaient même pas au courant des rdv d’AG), instruites également et expérimentés à l’activisme (du plus « pantoufles » au plus « baskets ») et surtout nous ne pouvions pas faire comme si ces AG étaient décisionnelles pour les actions alors qu’elles ne l’étaient même pas pour la grève.

Ce que nous apprenions le vendredi, après la manif du jeudi où étaient réunies 2000 à 3000 personnes, c’est qu’il ne fallait pas préparer les actions comme si nous étions en masse. Nous n’étions plus que 30 et toutes les cibles prévues étaient protégées ou fermées (Pole emploi, Medef, préfecture). Comme si la manif avait servi de b.a. pour la majeure partie des gens (beaucoup ne pouvaient pas venir non plus puisqu’ils jouaient) et que la manif avait comme annoncé la veille les cibles du lendemain. C’est pourquoi le samedi nous avons privilégié les actions diffuses et directes, par petits groupes autonomes pour une action de scotchage de banques et assurances pendant que d’autres baladaient la BAC dans leurs bagnoles autour des stations de péages d’autoroutes.
Nous ne pouvions prévoir des actions fortes sans capacité au rapport de forces. Nous avons tenté de faire tout avec tous. Nous avons surtout fait ce que nous pouvions et nous nous sommes quand même bien amusé-e-s !
Alors, pourquoi se dire collectif pour les actions et pas pour le vote ? À mon sens, ça a eu l’effet de contenir les velléités collectives tout en isolant chacun dans sa pensée, dans son idée, dans sa situation. Cela divise jusqu’au sein des compagnies les moins indécises.
Et par dessus ça, un léger sentiment de Sisyphe que de devoir toujours recommencer au début, avec de nouvelles personnes, avec de nouvelles rencontres aussi bien celleux qui ont leur histoire, leur expérience de lutte, leur culture politique et celleux qui arrivent pour la première fois dans un mouvement social et qui s’y impliquent vraiment, prêt-e-s à toutes les erreurs, toujours riches d’enseignement pour la suite.

Concrètement, la mobilisation quotidienne s’est beaucoup limitée à des actions de communication : croix très visibles, un certain nombre de compagnies faisant des discours avant, après ou même pendant les spectacles, quelques communiqués déterminés mais confus, quelques diffusion de vidéo sur la réforme Unédic.
Toujours est-il que l’ouverture du festival ne s’est pas passée comme prévu (avec son petit lot de dommages collatéraux qui eurent des répercussions sur la suite en interne et aussi en externe, j’y reviendrai). La journée de grève fut suivie par 40 à 50% des compagnies, ce qui permis une très belle manif, et enfin, heureusement, l’arrivée de Manon le dimanche fut très forte en émotion.

Par contre, la posture de lutte qui consiste à ne pas faire de vague, à ne pas heurter, à devoir respecter un maire UMP qui met en place un arrêté municipal contre la mendicité parce que « c’est un partenaire du festival » [6], soit la volonté de conserver sa respectabilité à un homme politique ouvertement anti-pauvre, reflète bien l’absence de propositions concrètes dans des actions qui cibleraient de façon « plus intelligente », qui viseraient « les bonnes cibles ».

Donc « on ne pose pas de bombes », mais « on sème des graines » [7] « … très bien. Et après, qu’est-ce qu’on fait ? On arrose ? Comme si le militantisme devait se contenter d’être informatif. Oui, l’information est une part du travail militant, et c’est un travail de fourmi qui est essentiel, mais le but de l’information n’est pas de faire « prendre conscience » qu’on se fait enfumer, ça tout le monde le sait, même les fachos sont d’accords pour dire ça, c’est dire si cette remarque est consensuelle, le tout est de savoir comment on se fait enfumer et comment y résister. Concrètement, en cessant de parler aux gens en les considérant d’abord comme « notre public » pour faire les choses avec les premiers concernés.

Informer à bien pour but de permettre un rapport de force dans l’action, mais ne peut se contenter pour toute fin d’être une action. D’où je pense aussi, la grande confusion sur la question des médias [8]. Ne rien faire qui heurte, ne pas donner le bâton pour se faire battre, ne pas se mettre l’opinion publique à dos, ne pas donner l’occasion de se faire taxer de casseurs, de bloqueurs, de délinquants, bref, c’est la naissance du populisme.

Nous ne pourrons jamais changer les règles du jeu si nous nous efforçons sans cesse de respecter celles qu’on nous impose. Sécurité, République, démocratie, autant de justification du système en place et d’affirmation de l’autorité légitime. En un mot, ce qui gagne du terrain, c’est la réaction.
Nous ne pouvons avancer avec une culture politique anti rapport de forcer Nons manquons d’audace !
Pour finir, il y eu un magnifique rapt de subvention populaire par le seul collectif de Chalon en grève sur les 4 jours du festival [9], des contacts pris avec les éboueurs grévistes de Chalon, les cheminots, les postiers, le tout par une seule copine de ce même collectif en grève.
Il y eut aussi un maire réactionnaire furax qu’on le prive de sa « liberté d’expression » [10], qui annula le conseil municipal où voulaient intervenir notamment des parents d’élèves en colère, mais comme le dit un communiqué : « la Fédération Nationale des Arts de la Rue condamne avec la plus grande fermeté tous ceux qui vont à l’encontre du dialogue et de la construction du vivre ensemble par des actes inacceptables. » [11].
Nous ne saurons jamais ce qu’ils ont voulu dire…

Un participant à la CIP Ille et Vilaine.

Notes :

[1] Peut-on en déduire, par effet de délégation, la difficulté à mobiliser sur l’ensemble de la semaine ? Peut-être pas mais des notions de psychologie de groupe peuvent largement m’échapper.

[2] Avec des grèves perlées, un « festival militant » mais surtout informatif dont les acteurs de la lutte se sont épuisés en s’imposant double emploi : jouer et organiser la lutte, que ce soit dans le In ou dans les perturbations visant le Off (ouverture et village notamment).

[3] Bien qu’un blocage ne soit pas une fin en soit, il peut se révéler riche d’échanges et d’expériences, comme ce fut le cas dans une énorme machine du spectacle, le Théâtre de la ville à Paris, qui fonctionne clairement sur le dos des précaires – voir : Intervention au Théâtre de la Ville à Paris, représentation annulée – ou lors du festival d’Alès, cf. Une illustration des limites du consensus démocratique dans la lutte – La grève des intermittents à Cratère surface (Alès).

[4] Il arrive ainsi fort aisément de confondre bienveillance et politesse (car on peut être bien plus insultant sans dire une seule grossièreté qu’en en disant des tonnes), de prendre de l’hypocrisie pour du respect et la sincérité pour un manque d’égard, mais les plus dommageables restent les conflits d’intérêts et les conflits de personnes.

[5] Voir : Les autoréductions – Grèves d’usagers et luttes de classes en France et en Italie (1972-1976).

[6] Nous pourrions commencer par inverser les rôles et considérer que ce n’est pas la Fédé des arts de la rue qui a besoin du maire, mais le maire qui a besoin de la Fédé pour organiser ce festival qui repose d’ailleurs sur le travail des précaires, intérimaires, saisonniers, serveurs, artistes, techniciens etc. et que ce qui s’est passé lors de l’ouverture du festival ne va pas à l’encontre de la lutte mais au contraire que cela s’inscrit dans le cadre d’un rapport de forces qui aurait pu suivre un objectif de lutte simple visant à imposer au maire de retirer son arrêté anti-mendicité. Au final, cette action non concertée et donc non organisée à eu pour effet d’affirmer qu’il n’est pas un « partenaire » de la lutte et également de créer des tensions en interne.

[7] Voir Intermittents : le collectif du in d’Avignon demeure mobilisé, Le Figaro, 6 août 2014.

[8] Voir, par exemple, Pourquoi les médias sont-ils si unanimes contre les mouvements sociaux  ?, L’Humanité, 26 juin 2014.

[9] Ce rapt était fictif et concerté entre tous les protagonistes, organisateurs de la subvention populaire et le collectif du Troc. La somme de la subvention fut immédiatement reversée à la CIP Bourgogne, ce qui permit de renflouer la caisse de grève.

[10] Telle fut la défense du maire lui même lorsque, s’apprêtant à prendre la parole à la tribune lors de l’ouverture du festival, une horde d’inconscients le huèrent, peut être pas de la façon la plus pertinente certes, mais de façon franche et sincère.

[11] Voir la conclusion du communiqué de la Fédé des arts de la rue, le 28/07/14.

 

Source : CIP/IDF.

 

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Pour la fin du néo-libéralisme « de gauche » – Coordination nationale des intermittents et précaires

 

Face à la machine néo-libérale dirigée par le gouvernement et orchestrée par son bras droit, le MEDEF -qui démantèle les droits sociaux collectifs- nous amplifions la résistance…

Nous, coordination nationale des chômeuses, chômeurs, précaires, intermittents, intermittentes, intérimaires, réunis ces 31 août, 1er et 2 septembre à Dijon, travaillons à l’abrogation de la convention d’assurance chômage et exigeons l’ouverture de véritables négociations avec les premiers concernés.

La coordination est aux côtés des associations et syndicats – représentant 39 salariés intermittents, intérimaires, travailleurs précaires privés de droits, matermittentes, mais aussi employeurs – qui, le 26 août, ont déposé une requête sommaire au Conseil d’Etat. Cette requête vient s’ajouter à d’autres procédures, qui vont toutes dans le même sens : dans la forme comme sur le fond, jamais le droit n’a été respecté dans l’élaboration et la validation d’une convention d’assurance chômage injuste, illégale et préjudiciable.

Dans le cadre des tables de concertation de la mission Valls, nous avons de nouveau dénoncé la zone de non-droit qu’est Pôle Emploi. Nous continuerons à exiger que de réelles expertises soient faites sur les dépenses de l’UNEDIC [1].

Nous n’aurons de cesse d’attaquer cette illégalité partout où elle est à l’œuvre.

Enlisés dans leur arrogance et leur mépris, les barons du pouvoir n’imaginent pas que ceux qui sont confrontés aux réalités du terrain puissent avoir des idées claires et des solutions efficaces à proposer.

Un autre modèle d’indemnisation chômage pour les salariés en emploi discontinu existe et nous le portons pour tous [2].

De nouveau, en ce mardi 2 septembre 2014, par la voix du ministre du travail et du dialogue social, ce gouvernement néo-libéral persiste à vouloir éradiquer les droits sociaux des chômeurs en les stigmatisant et en les fliquant [3].

Nous nous y attendions : nous avons d’ores-et-déjà organisé les moyens de nous défendre collectivement, à travers une commission juridique et politique permanente, qui protègera l’ensemble des salariés et des chômeurs de toutes pratiques déloyales.

Parce que la grève est un droit et qu’elle permet de se donner du temps pour se parler, pour penser, pour agir, pour inventer de nouveaux droits sociaux et défendre nos conditions de travail,

Parce que seule une grève intransigeante et qui dure impactera économiquement et socialement les partenaires du MEDEF et du gouvernement,

Nous appelons tous les chômeurs, précaires, salariés à entamer une grève reconductible partout en France, dans tous les secteurs d’activité, dès le 1er octobre -jour de mise en application de l’intégralité de la convention d’assurance chômage- et à tenir des piquets de grève pour faire entendre nos revendications.

Nous avons les moyens de cette grève.

A Montpellier, tous les grévistes du Printemps des Comédiens ont été soutenus et accompagnés grâce à la caisse de grève mise en place et alimentée par une solidarité nationale. Nous appelons donc toutes les coordinations et associations à faire de même.

Notre capacité à nous organiser dans un système de solidarité est une arme de lutte.

Nous lutterons, sans aucune pause et de toutes nos force, parce que nous sommes nombreux, contre toutes les répressions dont font l’objet les luttes sociales.

Nous rappelons aux anciens comme aux nouveaux membres du gouvernement qu’ils sont persona non grata partout où nous sommes [4].

Nos actions ne connaîtront pas de pause.
Ce que nous défendons, nous le défendons avec tous.

Dijon, le 2 septembre 2014.

Notes :

[1] Les 1ères tables rondes de la mission de concertation sur l’intermittence du gouvernement Valls I

[2] Un autre modèle d’indemnisation du chômage des salariés intermittents, avec une présentation filmée, Contre-propositions pour une réforme de l’assurance-chômage des salariés intermittents

[3] La courbe monte… les chômeurs trinquent – Recours radiations

[4] Nous déclarons persona non grata les membres du gouvernement – Tract.

Source : idem.

mai 012014
 

3 poings

Plusieurs personnes, notamment des doctorants vacataires, ont envahi le comité technique de l’université de caen jeudi 24 avril. Ils et elles exigeaient d’être payés. En effet, ils et elles travaillent depuis septembre sans rien avoir touché, certain-es n’ayant même pas signé de contrat. Les ressources humaines les ont envoyés balader quand ils ont réclamé leur dû (proposant même de faire un prêt à la banque, ou affirmant qu’ils ne sont « pas un bureau d’action sociale »…). L’université s’appuie pourtant sur ces vacataires pour fonctionner, puisqu’ils assurent de nombreux cours, d’autant plus depuis que les recrutements d’enseignant sont gelés pour faire face aux difficultés budgétaires organisées par l’Etat. Les personnes qui se sont invitées à cette instance dénonçaient aussi le refus systématique des exonérations de frais d’inscription pour ces mêmes vacataires, ce qui fait qu’ils et elles paient pour bosser !

En outre, ce type de conditions de travail annoncent probablement ce qui va se généraliser à l’avenir…

des tracts et bds détournés sur un site dont nous ne partageons pas la visée :

http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article6704

et un communiqué de soutien d’un syndicat étudiant local :

Solidarité avec les personnel-le-s thésard-e-s
contractuel-le-s de l’université de Caen !!

SL-Caen (Syndicat de Luttes – Caen) affirme son soutien le plus total envers la lutte menée par un certain nombre de doctorant-e-s contractuel-le-s de l’université de Caen. En effet, une partie de ces dernier-e-s ne sont pas payé-e-s depuis le mois de septembre (!!) par l’université, n’ont signé aucun contrat de travail, et se retrouvent ainsi dans une situation plus que précaire. Qui plus est, contrairement à d’autres universités, la direction de la fac de Caen a refusé en bloc d’exonérer leur frais d’inscription. A titre d’information, un certain nombre d’entre eux/elles sont indemnisé-e-s par Pôle Emploi, et leur indemnisation est diminuée en fonction du salaire qu’ils/elles auraient dû percevoir par l’université. L’université de Caen se place ainsi dans l’illégalité au regard du droit du travail, et se sert de ces personnel-le-s précaires indispensables au bon fonctionnement des enseignements et examens comme marge d’ajustement pour équilibrer son budget. Rappelons que la fac de Caen, qui applique les yeux fermés les réformes capitalistes néolibérales, notamment à travers l’autonomie financière des universités (loi LRU en 2007 et loi Fioraso en 2013) qui entérine le désengagement financier de l’Etat et laisse le soin aux universités de gérer leur « masse salariale » et trouver elles-mêmes de nouvelles sources de financement (mécénat, entreprises du bassin économique locale, vente ou location des bâtiments, frais d’inscriptions liées aux formations initiales et continues, etc.), s’est retrouvée en déficit de 2,2 millions d’euros en 2013. Comme toute bonne entreprise, la direction s’attaque directement aux personnel-le-s en supprimant ou gelant 200 postes pour les années 2013 et 2014, en fusionnant de force les filières d’ici à 2015-2016, ou encore en ne payant pas les personnel-le-s doctorant-e-s contractuel-le-s…

SL-Caen soutient activement l’action du jeudi 24 avril 2014 au Comité Technique, chargé de la politique de l’emploi de l’université de Caen, visant à la mise en conformité avec le code du travail et le paiement immédiat des salaires non versés depuis le début de l’année universitaire. Nous dénonçons les pratiques illégales de l’université de Caen, et la gestion managériale antisociale menée par l’équipe dirigeante.

Nous soutiendrons toute initiative des personnel-le-s contractuel-le-s ou non allant dans le même sens.

Contre les suppressions de postes, de filières,
et la précarité au travail !!

Contre l’autonomie financière des universités et pour une embauche massive de personnel-le-s, payé-e-s en temps et en heure et avec un véritable contrat de travail !!

mar 312014
 
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En pleine soirée électorale, une centaine d’intermittents ont tenté deux fois de se diriger, ce dimanche soir 30 mars, vers la mairie de Caen. La police leur a barré l’accès.

Une centaine d’intermittents du spectacle se sont rassemblés ce dimanche soir 30 mars à Caen. Une première fois, ils ont tenté de se diriger vers la mairie, mais la police leur a barré la route à hauteur de la place Saint-Sauveur.

La seconde tentaitve a échoué au niveau de la place Guillouard. Les intermittents estiment que les problèmes liés à leur statut ne sont toujours pas réglés.

source: ouest france

mar 302014
 
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Dispensaires sociaux grecs, interview de Giorgos Vichas par Benoît Borrits

Publié le 26/03/2013 par

http://www.autogestion.asso.fr/?p=2891 et http://www.regards.fr/web/nouvel-article,6412

Giorgos Vichas, médecins et animateur du dispensaire social d'Ellinikon-Athènes

Giorgos Vichas, médecins et animateur du dispensaire social d’Ellinikon-Athènes

En visite en France pour la première initiative publique du Collectif « Solidarité franco-grecque pour la santé » en faveur des dispensaires sociaux, le Docteur Giorgos Vichas nous explique les origines de ce mouvement.

Docteur Giorgos Vichas, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je suis un cardiologue travaillant dans le système national de santé et je viens ici au titre de responsable du Dispensaire social métropolitain d’Ellinikon à Athènes. Le dispensaire social est une initiative de médecins bénévoles visant à assurer des soins à des patients sans sécurité sociale, sans emploi et sans ressource. En décembre 2011, après le Mémorandum de l’Union européenne, les personnes sans sécurité sociale ont été exclues du système de santé et se sont trouvées dans l’impossibilité de recourir à un médecin : c’est dans ce cadre que le dispensaire a été créé. Il faut savoir qu’au-delà d’une année de chômage, on n’est plus assuré en Grèce. Par ailleurs, pour les assurés, la part à la charge des patients pour la plupart des pathologies est passée de 10 à 25 voire 30 % des traitements. Les dispensaires sociaux grecs estiment qu’aujourd’hui, de 35 à 40 % de la population n’est plus couverte par la sécurité sociale.

En quoi consiste un dispensaire social ?

Ceux-ci se sont organisés sur trois principes fondateurs. Le premier est que le travail y est totalement bénévole et que personne ne peut recevoir d’argent dans le cadre de cette activité. Le second est que le Dispensaire fait appel à des dons de médicaments et refuse tout argent. Le troisième est le refus de tout sponsoring de la part d’un quelconque donateur. Ces principes stricts ne nous ont pas empêché de nous développer rapidement. Il y a aujourd’hui vingt dispensaires dans toute la Grèce. Nous tiendrons notre prochaine réunion de coordination dimanche prochain. Notre dispensaire d’Ellinikon, a été le premier opérationnel. Il a été rendu possible grâce à l’appui de la municipalité d’Ellinikon qui nous laisse à disposition un local de 250 m2. Notre dispensaire regroupe aujourd’hui 90 médecins, 10 pharmaciens, 15 dentistes, 10 psychologues et 120 autres bénévoles qui assurent du secrétariat et de la communication. Du point de vue des médicaments, ce sont, pour 80 %, des particuliers qui donnent des médicaments non périmés au Dispensaire. Lorsque nous manquons de certains médicaments, notamment des vaccins pour enfants, certains les achètent spécialement pour nous.

Comment faites-vous lorsque les soins à donner dépassent le cadre d’un dispensaire et nécessitent, par exemple, des opérations chirurgicales ?

Nous sommes aidés par le plus grand hôpital privé d’Athènes et les deux plus grandes maternités. Certains hôpitaux publics passent outre la loi qui interdit des prestations gratuites à des non-assurés. Nous sommes fiers d’avoir ainsi pu réaliser quatre opérations de cardiologie. Mais cela ne se passe pas non plus toujours bien. La semaine prochaine, nous entrerons de force dans la maternité de l’Hôpital Alexandra pour exiger la prise en charge de deux femmes enceintes. Le choix de cet hôpital n’est pas fortuit : il a témoigné d’une forte inhumanité à deux reprises. Le premier en refusant de rendre un nouveau-né à sa mère dans l’attente de son règlement d’hospitalisation, le second en menaçant de prison une réfugiée politique afghane à qui on exigeait le règlement de 1200 euros de frais d’hospitalisation.

Votre initiative témoigne d’une forte capacité de résilience de la société grecque. Souhaitez-vous inscrire cette démarche dans une perspective politique ?

Le dispensaire social n’a aucune existence juridique et nous ne souhaitons pas qu’il en ait une. Il n’existe qu’à cause des politiques de la Troïka et nous l’espérons temporaire. Il participe d’un mouvement pour un système de santé public, gratuit et sans corruption. Le dispensaire social agit dans deux directions simultanées. Il prend le patient par la main afin de lui redonner espoir et en même temps, il le persuade de se battre pour mettre fin à cette politique. C’est pourquoi le Dispensaire d’Ellinikon est partie prenante du processus de l’Alter-Summit européen qui aura lieu les 8 et 9 juin 2013 à Athènes.

Un dernier mot ?

Désormais la solidarité dépasse les frontières. Déjà, un groupe de médecins allemands présents à Francfort, Munich et Berlin organise la solidarité concrète à l’égard de nos dispensaires et font aussi connaître la situation sanitaire grecque en tant que résultat concret de la politique actuellement menée. Ce qui se passe aujourd’hui à Chypre est du même ressort et ne se concerne pas que nos deux pays. Il est urgent que les peuples européens expriment leur solidarité et se battent tous ensemble pour résister à la logique de ces politiques.

Pour suivre et participer à la campagne française de solidarité avec les dispensaires sociaux :http://solidaritefrancogrecque.wordpress.com/

mar 232014
 

On fait suivre deux textes traduits sur une lutte dans la logistique en Italie :

Force contre force : la lutte des classes dans la vallée de la logistique

Le 28 janvier 2014

Anna Curcio et Gigi Roggero

Il a raison Il Sole 24 Ore, l’un des rares organes d’“information” qui rapporte les faits en précisant l’importance du match. Il le fait avec la clarté arrogante et le recours éhonté aux mensonges de ceux qui défendent sans fioriture les intérêts de leur camp, celui des patrons : « Il n’est pas facile d’être entrepreneur lorsque pendant dix mois son activité est compromise par une vingtaine de fauteurs de troubles qui bloquent de fait les opérations de l’un des principaux acteurs de l’agro-industrie italienne, dont dépendent le revenu de 2100 ménages et une filière d’au moins 10 000 personnes ».

 

Eh bien oui, effectivement, sur le conflit Granarolo est en train de se jouer un véritable “bras de fer”, d’une extraordinaire importance. D’un côté, il y a les 51 travailleurs licenciés en mai 2013 par le consortium de coopératives SGB, un des groupes qui concentrent les appels d’offres du secteur et fournit des facchini [1] à bas coût aux entreprises, qui peuvent ainsi faire croître leurs bénéfices – en l’occurrence, Cogefrin (qui gère l’import-export des matières plastiques entre les pays arabes et l’Europe à l’Interporto de Bologne [2]) et Granarolo (le géant laitier leader de l’agro-industrie en Italie, dont l’objectif estde gagner de nouveaux marchés à l’international). De l’autre, on trouve SGB et ses clients, Granarolo et Cogefrin, et Legacoop, l’organe de représentation des coopératives “rouges”. Les facchini licenciés n’ont pas l’intention d’abandonner les blocages qui depuis des mois interrompent le cycle de production/distribution des deux entreprises, ni les initiatives de boycott des produits Granarolo (qui s’étendent au contraire bien au-delà de Bologne), et de leur côté SGB, Granarolo, Cogefrin et Legacoop jouent le tout pour le tout, sans même se soucier du respect de la légalité et des droits formels. En mai 2013, ils ont demandé et obtenu que la commission de garantie sur la grève déclare « service essentiel » la distribution du lait et des produits laitiers, plaçant ainsi les marchandises distribuées par Granarolo sous la protection de la loi 146 qui fixe les limitations du droit de grève (garantissant des services d’utilité publique tels que les transports). C’est une règle juridique que les avocats du travail estiment inapplicable, parce que Granarolo n’est pas en position de monopole : même si le lait devait être considéré comme « bien de première nécessité », dans les supermarchés, les bars ou les hôpitaux il est toujours possible de se procurer du lait autre que celui de marque Granarolo.

 

Cependant, la partie ne se joue pas avec les seuls acteurs formellement impliqués. Aux côtés des 51 facchini licenciés se sont rangés un petit syndicat de base, le Si-Cobas, des centres sociaux et des collectifs d’universitaires, de précaires et d’étudiants. S’est ainsi mis au point un dispositif politique et de lutte organisé et efficace, capable de passer de l’affrontement aux initiatives de communication (faisant éclater, grâce aux sites Web et aux réseaux sociaux, la chape de silence initiale des médias), des blocages et piquets aux initiatives de boycott, de la guérilla informatique (ces derniers jours, Anonymous a attaqué et fait tomber le site de Granarolo) à la production de matériaux pour la défense juridique. De son côté, la partie adverse a fait appel aux pouvoirs en place de Bologne la “rouge” : le préfet et le procureur (les blocages ont donné lieu à des centaines de plaintes), le maire et ses adjoints, les représentants de la CGIL et les médias, tous disposés sans tergiverser à resserrer les rangs pour soutenir Granarolo, Cogefrin et Legacoop.

 

C’est dans ce cadre, donc, qu’il faut replacer l’intensification de l’offensive patronale de ces derniers jours contre le combat des facchini. Cela remonte au 20 janvier dernier, quand les travailleurs ont lancé un rassemblement permanent aux portes de l’entreprise Granarolo pour demander l’exécution de l’accord signé en préfecture, en juillet, entre les parties, à savoir le syndicat Si. Cobas, qui organise les facchini licenciés, et les représentants de Cogefrin et Granarolo, en présence de la Legacoop et de la CGIL. L’accord n’avait rien à voir avec une disponibilité de principe à négocier, il était le fruit de la radicalité de la lutte : imposé par les travailleurs et non pas offert sur un plateau par des syndicats et des patrons qui se seraient concertés. Il venait en effet après plus de soixante-dix jours de blocages et de piquets sur les deux établissements, après les charges de la police, après les initiatives de boycott, après une manifestation dans les rues de Bologne et après quatre rencontres avec le préfet, intervenu comme “médiateur”. L’accord prévoyait la réintégration de 23 des 51 travailleurs – licenciés pour avoir fait grève contre une réduction de salaire illégale de 35% pour “des raisons de crise” – et un engagement à renégocier la position des 28 salariés restants d’ici au 30 septembre. Les travailleurs et le syndicat, pour leur part, s’étaient engagés à interrompre les blocages, mais avec une promesse ferme : « S’ils ne sont pas tous réintégrés en septembre, nous retournerons à Granarolo avec toute la force dont nous avons déjà fait preuve », a écrit l’un des facchini sur son profil Facebook. Et c’est bien ce qui s’est passé.

 

La réorganisation patronale

 

Le conflit s’insère dans ce que nous avons défini comme un cycle de luttes ayant, au cours des deux dernières années au moins, contraint de nombreuses coopératives de la logistique à céder aux revendications des travailleurs. En particulier, celles portant sur l’application de la convention collective nationale du secteur et sur le respect des charges et des rythmes de travail établis par contrat mais systématiquement transgressés à force de chantages et de licenciements. Cependant, face aux victoires des facchini, le front patronal est en train de se réorganiser, cette dernière année notamment. Et plus les conquêtes des travailleurs ont été importantes, plus la réaction patronale a été dure et violente, cherchant à récupérer ce que les luttes avaient arraché avec les dents. La convention collective nationale du secteur en est un exemple : signée par la CGIL, la CISL et l’UIL, fortement contestée par les syndicats de base Si. Cobas et Adl Cobas, elle constitue un recul significatif en matière de droits des travailleurs.

 

Dans le cadre de cette réorganisation, les entreprises d’une part  changent les horaires des chargements et des déchargements de marchandises pour essayer de contourner les blocages, ou délocalisent des pans de la production – c’est ce que fait Granarolo –, d’autre part investissent partiellement dans la technologie pour réduire les coûts et l’importance de la force de travail. C’est ce que fait l’Artoni de Padoue, qui ces dernières semaines est au coeur d’un autre type d’affrontement : là, les nouvelles machines ont permis à l’entreprise de récupérer une partie des conquêtes arrachées par les travailleurs. Cela démontre au moins deux choses. Premièrement, l’exploitation politique de la crise par les patrons : les investissements dans les nouvelles technologies, ainsi que la pénétration sur les marchés internationaux, sont là pour prouver que l’austérité et les sacrifices imposés aux travailleurs sont un choix et non une nécessité. Dans la logistique, ce sont les luttes qui accélèrent le développement –la question politique, celle sur laquelle se joue l’affrontement stratégique, étant : qui le contrôle, ce développement ? Deuxièmement, que nous devons faire très attention à ne pas interpréter les conflits dans ce secteur comme un retour au passé. Il suffit de participer à un piquet pour comprendre que les pratiques de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe (comme le recours à des briseurs de grève cachés dans les camions ou embauchés pour attaquer les grévistes) se combinent avec les formes les plus avancées du développement capitaliste : la grande souffrance physique des facchini prend aujourd’hui place dans un environnement productif à forte concentration de connaissances. Ce qui confirme la centralité du savoir, un savoir circulant dans les chaînes ou condensé sous forme de machines ; mais, loin de toute interprétation progressiste et déterministe, la connaissance est également un dispositif de hiérarchisation et d’exploitation, un champ de bataille pour et contre l’accumulation du capital. « La logistique est la logique du capital », a expliqué lors d’un débat un facchino à l’Interporto de Bologne, également étudiant en informatique – et il s’appuyait non sur un concept abstrait, mais sur sa détermination dans la lutte. Posséder les connaissances du cycle de production, ses coordonnées spatiales et temporelles, c’est une arme redoutable, une arme forgée dans les arsenaux du patron et retournée contre lui.

 

Ce à quoi nous assistons ces jours-ci à Bologne est aussi une des conséquences de cette réorganisation. Là, elle se joue en faisant appel à la collaboration conjointe de la politique et du pouvoir judiciaire, du système économique et des médias, pour tenter de raconter une autre histoire. A travers une offensive de communication de grand style, qui a mis mal à l’aise jusqu’aux plumes prestigieuses de la presse nationale, ils se sont mis à raconter que Granarolo est à la merci d’un groupe de provocateurs et que si l’accord signé à la préfecture en juillet n’a pas été respecté, c’est parce que les manifestations n’ont jamais cessé. Le préfet Sodano a pris soin d’en rajouter en déclarant qu’« on ne peut pas négocier avec un pistolet sur la tempe ». Dans le même élan certains ont encouragé et même essayé de justifier l’arrestation de deux travailleurs (dont un représentant syndical), arrestation effectuée par la police, couverte par le procureur, soutenue par la CGIL, qui dans un communiqué infâme se dit inquiète du sort des deux cents travailleurs… présents dans l’entreprise ! Seule la détermination des travailleurs et des camarades, aidés de multiples preuves vidéo et d’avocats compétents, a permis qu’ils soient remis en liberté. Preuve qu’à Bologne la fracture entre les classes peut enfin s’exprimer : c’est l’un des terrains sur lesquels insister, pour généraliser les luttes.

 

Granarolo a entre-temps écrit une lettre aux Bolognais, sous forme de publication payante dans les journaux locaux. Elle fait mine de prendre ses distances avec les coopératives qui ont mis à pied les 51 facchini, celles qui ces dernières années lui ont permis d’atteindre un chiffre d’affaires à neuf zéros, et se plaint des dommages subis par l’entreprise et les citoyens du fait des blocages. Pendant ce temps, dans les supermarchés, on voit de plus en plus de produits Granarolo vendus au rabais, un stratagème destiné à reconquérir la part de marché perdue, vu que de moins en moins de gens se laissent prendre au discours de la marque “solidaire”. D’ailleurs, ces jours-ci, Granarolo semble ne pas lésiner sur les cadeaux. Le 23 janvier, avant que la police ne s’acharne avec une grande violence sur un piquet de grève pacifique, en recourant à des moyens offensifs comme les gaz urticants, les techniques de rupture des articulations et les coups de poing dans la figure, les hommes de l’unité mobile qui défendaient l’établissement ont été vus sortant avec des cartons de lait et de mozzarelle. Une prime d’encouragement pour le sale travail qu’ils allaient faire quelques heures après !

 

Face à face avec l’Émilie ‟rouge”

 

Dès le début, la lutte de Granarolo avait pris des caractères exemplaires. En arrivant dans l’Émilie ‟rouge”, les conflits avaient atteint le cœur du système de coopératives, autour duquel est organisé le travail dans la logistique de distribution. Le système d’intermédiation du travail par le biais des coopératives s’est trouvé ainsi attaqué là où il est historiquement le plus fort, là où les coopératives constituent une articulation fondamentale entre pouvoirs économique, politique et social, pouvoirs imbriqués et fermement détenus par la gauche depuis la Seconde Guerre mondiale. Ayant perdu jusquà la mémoire lointaine du mutualisme conflictuel et autonome des origines, les coopératives fonctionnent désormais exclusivement comme des canaux d’intermédiation du travail, de réduction de ses coûts et de privatisation du Welfare, opérant dans une sorte de zone franche où les droits des travailleurs et les réglementations en matière de fiscalité sont systématiquement contournés. Et la distinction faite méthodiquement par Legacoop entre coopératives ‟vertueuses” qui respectent les droits des travailleurs et ‟fausses” coopératives qui les négligent ne suffit pas. C’est le système d’intermédiation en tant que tel, autrement dit la dérégulation continue du travail que cela comporte, qui est le problème. Un problème manifestement aggravé par la présence prépondérante de travailleurs migrants regroupés racialisés, fortement sensibles au chantage et donc soumis à des temps et des rythmes de travail particulièrement insupportables.

Mais le caractère exemplaire de la lutte des facchini de Cogefrin et de Granarolo tient aussi au fait qu’en attaquant le système des coopératives, elle a touché un nerf sensible dans le système actuel de gestion et d’organisation d’une grande partie du travail précaire en Italie. Ce qui est en jeu, c’est donc quelque chose qui va bien au-delà d’un conflit de secteur. Gagner cette bataille, c’est ouvrir une fenêtre d’opportunité pour améliorer les conditions de vie et de travail des facchini dans toute l’Italie, mais aussi de tant de précaires soumis au système pervers de chantage et d’exploitation des coopératives. Legacoop et la CGIL le savent bien. C’est pourquoi ils ont tellement peur de 51 travailleurs migrants licenciés, d’un petit syndicat de base, des étudiants et des militants des centres sociaux et des collectifs étudiants, et c’est pourquoi ils sont prêts à tout jouer pour le tout.

De leur côté, les entreprises, en l’occurrence Cogefrin et surtout Granarolo, observent les blocages de la production avec une extrême appréhension. Lorsque des piquets bloquent les portes de Cogefrin, c’est toute la chaîne de distribution qui saute : les produits ne sortent pas de l’usine, n’arrivent pas à temps sur les navires et donc à destination. Et pour ramener le système à son rythme normal, il faut au moins dix jours. Il ne s’agit donc pas seulement de pertes financières, m^me si celles-ci restent importantes ; le ralentissement de la chaîne de distribution se répercute sur l’ensemble du système, produisant aussi des dégâts dans d’autres sociétés, et aucune entreprise n’est prête à assumer cette responsabilité. Dans un établissement comme Granarolo qui travaille des produits ‟frais”, un blocage de quatre heures signifie 2-300.000 euros de dégâts, auxquels il faut ajouter la perte en termes d’image, amplifiée par les campagnes de boycott. Et, dans le capitalisme contemporain, on sait bien que s’attaquer à l’image, c’est s’attaquer immédiatement aux processus de valorisation du capital. En bref, si les facchini de la logistique avaient voulu se débarrasser de la dimension rituelle des luttes des confédérations syndicales sur le travail pour faire vraiment mal aux patrons, ils y ont pleinement réussi. Et leur force, la force de leur lutte, est ce qui, aujourd’hui, plus que tout, fait peur.

 

Un extraordinaire espace de subjectivation

 

Si le front patronal est bien conscient des enjeux de ce ‟bras de fer”, comme l’indique sur ce point le journal de la Confindustria, le camp du travail vivant a lui aussi les idées claires. Les étudiants, précaires et militants qui sont depuis longtemps aux côtés des travailleurs à la porte des entreprises de logistique ne sont pas exclusivement poussés par un sens éthique de la solidarité, même si l’indignation est évidemment un moteur d’une grande importance dans tout processus de conflit élargi. Ils sont là, d’abord et avant tout, parce qu’ils reconnaissent dans ces luttes et ces travailleurs un trait commun. Aujourd’hui, dire « nous sommes tous des facchini » ne signifie pas se plonger dans des rêves de palingénésie sociale ou tiers-mondiste, ni – comme l’affirment d’une surprenante même voix quelques théoriciens militants et la partie adverse – faire abstraction des différences évidentes qui existent entre un facchino et un étudiant. Si l’on s’en tenait à ce constat sociologique, il faudrait logiquement considérer que les facchini devraient rester seuls aux portes de leur entreprise et les étudiants à l’université, comme le voudraient précisément les patrons. Outre que c’est oublier ces facchini qui sont aussi des étudiants ou ces étudiants exploités par le système des coopératives, et ne rien comprendre aux processus de précarisation et d’appauvrissement structurels qui investissent la totalité du travail vivant, l’élément politique que certains semblent ignorer, c’est que gagner à Granarolo, cela veut dire être tous plus forts, et perdre, être tous plus faibles. En disant et en répétant que les luttes de la logistique ont la possibilité de se généraliser, nous avons touché au coeur du problème : il ne s’agit pas d’imaginer, de façon linéaire, que l’on a trouvé un petit bout de la recomposition, mais simplement de reconnaître que ces luttes sont aujourd’hui l’un des centres névralgiques du conflit social dans son ensemble.

Elles sont aussi, voire surtout, un extraordinaire espace de subjectivation. Ici, dans la dure réalité  matérielle de l’exploitation et du conflit, de la nécessité de s’attaquer quotidiennement à l’élaboration de rapports de force, il n’y a vraiment pas de place pour les certitudes idéologiques et identitaires où les organisations du mouvement trouvent refuge dans les moments d’impasse et de difficulté. C’est pourquoi ces luttes sont un espace crucial de croissance subjective et de formation, voire de reformation, y compris pour les militants, jeunes et moins jeunes, qui y participent. C’est là, après tout, une constante de l’histoire : dans les luttes, les processus de subjectivation s’accélèrent de façon spectaculaire. Ou, pour le dire avec les mots de Marx : « Lors les grands développements historiques, vingt ans ne valent qu’un seul jour, mais ensuite peuvent venir des journées qui concentrent en elles vingt ans. »

 

La question de la corruption et le slogan « Legacoop Mafia !», par exemple, reviennent sans arr^et dans les discussions, dans un langage assez différent du lexique politique établi du mouvement. Les coopératives qui volent l’argent des travailleurs, les flics qui sortent avec des cartons de mozzarella offerts par Granarolo en récompense des services rendus, les patrons voleurs qui profitent de la crise pour licencier et restructurer à leur avantage les salaires et les conditions de travail : les habitués des argumentations raffinées feront sans doute la grimace, mais pour nous, tout cela est constitutif de la lutte de classe. Ce n’est que par là, et non par des raccourcis rhétoriques, que la lutte contre la corruption peut devenir une lutte contre un système qui produit la corruption.

 

Même les ‟passions”, sur la base desquelles, tristesse ou joie, de nombreux camarades fondent leurs jugements, reprennent pied ici dans l’affrontement de classe. La colère et même l’exaspération se combinent avec la gaieté; le désir de vengeance contre les patrons et leurs laquais est en même temps un désir du commun. Nous nous souvenons encore de ce qu’a écrit récemment un travailleur de l’Interporto sur son profil Facebook : « Je vous jure que le directeur d’Arco Spedizioni décharge et charge les caisses par – 2 degrés tandis que les travailleurs restent au chaud à faire le barbecue en écoutant de la musique. C’est pas ça le communisme ? » Pour de nombreux travailleurs migrants, la lutte n’est plus seulement une phase temporaire dans le but d’obtenir quelque chose : c’est devenu un mode de vie et de socialisation. Ils demandent à retourner au travail, c’est-à-dire au salaire, mais en aucune manière on ne peut les contraindre au retour à la normalité de l’exploitation. Nous osons même utiliser, pour en renverser le sens, un terme qui nous a toujours été correctement ennemi : intégration. Dans la rhétorique officielle, en fait, il ne s’agit que d’intégration dans l’État et la citoyenneté, dans le ciel de l’égalité formelle et l’enfer de l’inégalité substantielle, en somme, dans les circuits de l’exploitation et de la valorisation du capital. L’intégration dans les luttes, c’est au contraire la rupture de l’intégration capitaliste, c’est l’ouverture de l’espace du commun et de l’autonomie. Cela montre bien que le constat tout court de l’hétérogénéité dans la composition de travail vivant est susceptible d’essentialiser l’hétérogénéité elle-même, de la transformer en un fait de nature, au risque de stériliser toute perspective de recomposition. Dans les piquets de grève et dans les blocages, dans cet espace commun déterminé par les luttes, les différences deviennent au contraire des éléments de création collective.

 

« Facchini sans loi » titre un article de Dario Di Vico paru récemment dans Il Corriere : dans la « vallée de la logistique », explique le célèbre journaliste de via Solferino, tout risque de sauter. Les patrons commencent à avoir peur parce qu’ils craignent que le chantage cesse d’être toujours du même côté. Le préfet Sodano aimerait que les travailleurs soient les seuls à avoir un pistolet pointé sur la tempe. Mais les choses peuvent changer, et ce ne sont pas toujours les mêmes qui se trouvent – métaphoriquement – du côté du canon.

 

Original : http://www.commonware.org/index.php/cartografia/239-forza-contro-forza

Traduction : XYZ

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Notes de la traduction :

[1] Facchino : “porteur”, mais aussi terme couramment employé en Italie pour désigner les ouvriers et manœuvres de la logistique.

[2] Interporto = dry port (“port sec”) ou hub logistique. Comme un port maritime, mais sur terre, c’est une plateforme regroupant un ensemble d’infrastructures par et dans lesquelles transitent des conteneurs, qui arrivent, sont triés et aiguillés, déchargés et rechargés pour repartir vers une nouvelle destination (autre hub ou destinataire final).

 

 

 

Gagner est possible : généraliser la logistique des luttes

Le 3 mars 2014.

Entretien avec ALDO MILANI – GIGI ROGGERO

Après une grève, 51 travailleurs sont licenciés de la SGB, un consortium de coopératives qui gère en sous-traitance la force de travail pour Granarolo et Cogefrin. C’était au début du mois de mai 2013 : s’en sont suivi 10 longs mois de piquets, de blocages, de plaintes, de négociations et d’accords non respectés par les employeurs. Depuis le 20 janvier 2014, avec le début d’un rassemblement permanent aux portes de Granarolo, une semaine d’intenses émotions a commencé : blocages sauvages, de nouveau avec la capacité de frapper les intérêts matériels du patron ; charges et coups de la police, gaz urticant, travailleurs et syndicalistes arrêtés. L’adversaire, avec prétention, pensait qu’il pourrait balayer cette étrange armée de travailleurs migrants, de syndicalistes de base, de collectifs militants, d’étudiants et de précaires. Mais le mur commence à céder, les luttes à se frayer une voie, le patron est obligé de se rasseoir à la table des négociations. Vendredi, en même temps qu’une autre journée de grève importante de la logistique, le SI Cobas (Sindacato Intercategoriale Comitati di Base) se réunit à la préfecture avec le géant Legacoop, qui, avec son président Poletti au ministère du travail est devenu un pilier du gouvernement national. Legacoop dit qu’il est prêt à accepter tout ou presque : la reprise des travailleurs d’ici le mois de juin, le remplacement ou une solution économique pour les travailleurs de la Cogefrin, le retrait des plaintes. Ce serait une grande victoire, mais pour l’instant – en l’absence de faits concrets – ce n’est qu’une première étape, quoique fondamentale.

 

« Les journaux parlent de notre euphorie après la rencontre, mais ce n’est pas exact » dit Aldo Milani, coordinateur national du Si Cobas. « Mais il est clair que pour nous, le fait que Legacoop nous reconnaisse comme syndicat sur la base de la lutte et sur les rapports de force que nous avons construits est un résultat politique fort. La dimension du conflit est devenue maintenant nationale et plus seulement à l’échelle d’une entreprise. Ce qui a par exemple influé est le fait qu’ils ont maintenant Poletti [1] comme ministre du Travail, donc avec une situation de confrontation directe, c’était très risqué pour eux. Déjà, dans les jours qui ont précédé la rencontre à la préfecture de la semaine dernière, nous avions eu l’impression que les choses évoluaient dans cette direction, c’est-à-dire qu’ils étaient en grande difficulté de ne pas trouver de solution. Nous avons fait une déclaration dans laquelle nous disions que la lutte allait se durcir et les patrons ont fait leurs évaluations. Nous en sommes à dix mois de lutte maintenant : il y avait une radicalisation et un élargissement, il y a aussi la fatigue des travailleurs qui la mènent, nous devons donc tenir compte de tout cela. Lors d’une réunion récente, quelques camarades ont posé le problème de pouvoir clore le conflit rapidement ; même au sein de notre syndicat, il y en avait qui ont souligné l’attaque dure, aussi sur le plan administratif (nous pouvons être condamnés financièrement pour les dommages que nous causons à l’entreprise, au mépris du droit de grève). J’ai insisté sur le fait que c’était là les conditions pour gagner, donc qu’il fallait faire un effort supplémentaire : à la fin nous avons décidé d’aller de l’avant ».

 

Quels sont les principaux éléments de ce cycle de luttes de la logistique ?

 

Un élément essentiel concerne les relations qui se sont construites avec différents milieux sociaux et militants. Dès le début, sur la base de relations antérieures, y compris individuelles, beaucoup ont pris part et, peu à peu, il y a eu une adhésion consciente. Déjà, dans les Slai Cobas, quelques-uns des éléments qui avaient conduit à notre division étaient la logistique et les migrants. Nous nous sommes caractérisé pour avoir défini les luttes, non sur des résultats immédiats dans l’entreprise, mais en les faisant circuler dans les différentes réalités des travailleurs, y compris du point de vue physique, reprenant ainsi certaines traits des expériences les plus positives de l’histoire des luttes ouvrières italiennes et internationales (des IWW aux années 1960). Au début, nous n’avions pas une connaissance claire et détaillée de la présence de la force de travail immigrée, mais sa forte concentration dans la logistique a permis de promouvoir cette initiative en se déplaçant sur le territoire, donc en ne restant pas dans l’entreprise. Nous sommes allés d’une coopérative à l’autre pour obtenir des informations et des contacts que nous ont donnés les travailleurs qui menaient la lutte avec nous. Les travailleurs migrants se sont sentis abandonnés, beaucoup d’entre eux étaient entrés en contact avec les syndicats confédérés pour obtenir un permis de séjour ou comme intermédiaires des services de l’emploi, comme des agences de services. Nous avons apporté ce qu’ils appellent la dignité, ce qui a ensuite payé y compris du point de vue des accords qui ont été conclus par les luttes. Il suffisait de déboucher la situation d’où est sorti ce flux de la lutte.

 

Nous ne devons pas idéaliser la réalité, il y a aussi des problèmes a posteriori. Là où nous avons mené des luttes les plus importantes, il y a une tendance chez les travailleurs qui obtiennent des résultats concrets (compter dans l’entreprise, avec un meilleur salaire) à se sentir plus à l’aise, parfois trop. Ils se rendent compte qu’à ce moment-là, ils ont de la force et obtiennent des résultats, avec une difficulté à voir au-delà des données immédiates. Il s’agit donc de créer des cadres conscients, sinon on risque de se limiter à une lutte radicale mais trade-unioniste, sans un cadre plus général. Ces travailleurs, en effet, vivent sur le territoire, louent un logement, ont des enfants qui vont à l’école : la contamination avec des éléments solidaires qui viennent d’expériences militantes et qui peuvent avoir une formation parfois un peu idéologique est donc importante, de même que la confrontation directe avec la police qui vient réprimer ou avec Poletti qui est devenu ministre du Travail, parce qu’il se crée alors une concaténation d’éléments qui élargissent le cadre de référence. Le manque de conscience politique des travailleurs peut être une force comme impulsion et une faiblesse en termes de perspective : ils mènent une lutte dure, ils agrègent leurs amis dans l’entreprise, mais il faut aussi relier les luttes. Pour cette raison, nous avons commencé à faire de la formation interne au SI Cobas, non seulement sur les salaires mais aussi du point de vue politique. Nous ne pouvons pas avoir une conception gradualiste dans laquelle on mène d’abord la lutte syndicale et ensuite viendra la lutte politique : là où nous avons commis cette erreur, il a été plus difficile de reprendre une bataille générale. D’autre part, il n’est pas étonnant qu’à  Bologne sept ou huit travailleurs, devenus militants syndicaux, commencent à s’exprimer presque plus sur le plan politique, parfois c’est moi qui doit les forcer à retourner au travail dans l’entreprise parce que sinon ils risquent de perdre ce terrain de lutte.

 

Il y a eu donc un enchaînement d’éléments qui sont issus de l’expérience et des relations de certains d’entre nous, qui sont liés de manière pragmatique à des situations concrètes sur les territoires. Dans ce court laps de temps, à Milan, il y a même eu l’adhésion au Si Cobas d’une série de compagnons de groupes radicaux. Nous sommes un syndicat qui, en partants de la formation léniniste de certains, est le plus anarchiste du point de vue de son développement, parce que nous n’avons pas de structures trop formelles comme les autres syndicats de base.

 

Cependant, c’est aussi une force, parce que c’est ce qui permet l’auto-organisation concrète des travailleurs…

 

Je crois que oui. Il faut dire aussi qu’avec la logistique, nous avons découvert une mine d’or. Quelqu’un a dit que l’on ne peut pas être seulement dans la logistique, comme pour minimiser son importance. Nous étions également présents parmi les métallurgistes de l’Alfa, la sidérurgie à Breda, nous avons bloqué l’ATM à Milan il y a dix ans [2]. A Milan, nous avions fait un travail avec les Roms, mais dans la logistique nous avons trouvé une condition particulière : en effet, nous avons rencontré une volonté subjective disponible à la radicalité du point de vue politique et syndical. La condition est particulière même par rapport à d’autres pays. Nous devons toujours avoir à l’esprit que le système italien de la logistique est caractérisé par les coopératives, avec la surexploitation de la force de travail, un faible niveau de l’investissement technologique et une certaine difficulté à rester sur le marché international. Dans la mesure où nous avons élevé le niveau du coût de la force de travail, nous obtenons des résultats. Chez Bartolini, TNT, DHL, GIs et ailleurs, nous gagnons des accords d’entreprises qui remettent en question les conventions nationales et nous commençons à poser concrètement les bases pour aller au-delà des coopératives. Même certains grands groupes de commanditaires (évidemment pas LEGACOOP, mais TNT ou DHL) se posent le problème de surmonter ce stade où ils ont utilisé les coopératives qui, en effet, représentent un coût supplémentaire et n’est plus une opportunité. Qu’est-ce qui s’oppose à cette poussée ? L’élément essentiel est la présence de la Mafia, la Camorra et ‘Ndrangheta dans le secteur coopératif, à travers une relation directe avec le commanditaire. La coopérative n’est pas seulement une force du point de vue économique comme le trafic de drogue (sans investissement, avec le contrôle de la force de travail tandis que le chiffre d’affaires est tout bénéfice), mais sert également à laver l’argent sale – il suffit de penser aux coopératives qui construisent l’Expo à Milan. Pourquoi à Esselunga, un des plus grands centres de distribution avec 600 personnes, les coopératives sont-elles dirigées par les sœurs Mangano avec Dell’Ultri et la relation avec la Mafia ? Donc, je ne pense pas que les clients peuvent rompre avec ce système. Un des exemples récents est que DHL Express a viré ses deux principaux dirigeants, des gens à 600.000 euros par an, en raison de ce type de rapports. DHL, en baisse à Rome, a pu construire des entrepôts grâce à la présence de la Mafia et la Camorra, les différents entrepôts ne sont même pas leur propriété. Ou, autre exemple, l’entrepôt de TNT de Piacenza qui appartient à un consortium.

 

Indubitablement, l’adversaire se réorganise. Un des facteurs en notre faveur, c’est que l’Assologistica ou d’autres structures syndicales patronales ne sont pas formées comme la Confindustria. Stratégiquement, ils sont très puissants, mais n’ont pas encore une syndicalisation significative des cartels. En face de notre croissance, parce qu’ils ne peuvent pas obtenir du jour au lendemain les infrastructures et les innovations, ils doivent se concentrer davantage sur la réduction du coût de la force de travail. Les entreprises tentent alors de subsumer nos revendications (le fait que les entreprises prennent en charge leurs propres salariés), font des opérations de façade et appliquent un mélange entre le modèle coopératif italien et le modèle français du travail intérimaire. Par exemple, la Poste italienne a maintenant besoin de licencier, ils appellent les travailleurs et les placent devant l’alternative entre la cassa integrazione sans perspectives (licenciement) ou le retour à l’entrepôt, réduisant donc le coût de la force de travail par l’utilisation de la coopérative.

 

Tout cela rend encore plus important le problème de ne pas organiser le syndicat sur la base de l’entreprise. Souvent, les travailleurs pensent qu’ils ont obtenu, en peu de temps, les résultats dont ils peuvent se contenter, tandis qu’avec l’accélération de la crise, d’un jour à l’autre, la situation change. Entre nous et l’Adl-Cobas, nous organisons 10.000 travailleurs alors que les travailleurs de la logistique sont 150.000 ; nous touchons donc le noyau central, mais le secteur est très stratifié sur le territoire. Il y a une tendance à la concentration du capital, mais il y a aussi beaucoup d’éparpillement et de subdivision. La semaine dernière, nous sommes sortis satisfaits d’une négociation avec TNT car nous avons obtenu plus que la convention nationale, à la suite de quoi je parle à un dirigeant qui me dit qu’ils ont décidé de détacher le secteur domestique de tout le reste, pour des problèmes globaux (avec la vente à l’Ups ils doivent mincir pour éviter de subir les lois européennes sur les trusts, en concurrence avec DHL). Entre Piacenza et Bologne, 1000 personnes sont en jeu. En assemblée les délégués avaient déjà décidé de ne pas faire grève, après avoir obtenu cet accord ; après que j’aie expliqué le problème, il y eu une adhésion totale des travailleurs à la grève. Nous devons donc avoir une motivation politique plus stratégique pour aller de l’avant : c’est là notre tâche. Il y a en effet une diffusion de masse, en termes relatifs, mais si nous ne parvenons pas à agir dans la crise dans sa totalité, nous pouvons obtenir des résultats et des victoires à court terme, mais nous ne serons pas en mesure de résister dans le développement de ce processus. De toute évidence, et cela ne dépend pas seulement de nous, nous devons créer les conditions pour que d’autres sujets de classe se mobilisent, des précaires aux étudiants, en renforçant les conjonctions que j’ai mentionné plus tôt. Nous prenons toujours en compte que ce sont des luttes à contre-courant, dans la récession : nous ne sommes pas en effet dans une phase de développement, dans laquelle on peut obtenir des conquêtes dans un cadre économique expansif.

 

Un facteur décisif est la production de subjectivité qui est déterminant dans ces luttes…

 

L’aspect subjectif est central. Au cours des dernières années, les militants politiques ont intériorisé un sentiment de défaite et de lamentations. Pour leur part, les syndicats de base gèrent une sorte de petit trésor, sans la capacité de voir au-delà de leur propre situation particulière. L’idée s’est répandue d’être en mesure de créer les conditions plus favorables au sein de l’économie capitaliste, d’où peuvent surgir des batailles peut-être radicales, mais trade-unioniste, sans une vision politique globale. Il y a donc un problème crucial de la subjectivité à affronter dans les luttes. De ce point de vue, la logistique est devenue d’une grande importance, peut être un point de référence. Nous ne devons pas penser en termes d’élargissement radial à partir de nous-mêmes, l’important est de se remuer sur les territoires, de se déplacer, tout en construisant des structure de référence en termes d’organisation, en sédimentant aussi des capacités de gérer la technique syndicale sans lesquelles on risque de ne faire que de la démagogie.

 

Alors que dans les années 1920 et 1930, pendant la crise, les prolétaires adhéraient en masse aux syndicats, aujourd’hui, il est plus probable que les syndicats intégrés dans la gestion de l’Etat, qui maintiennent encore un contrôle sur divers secteurs des travailleurs, confrontés à un processus de crise aussi profond, peuvent exploser. Ce qui augmente par conséquent les possibilités de ceux qui se bougent dans une perspective de mouvement, parce que les travailleurs vont se retrouver privés des services qui leur étaient auparavant offerts. Par exemple, après les licenciements chez TNT, ils discutent des licenciements de nombreux travailleurs. Par conséquent, il n’y aura pas plus de planche de salut : ce n’est pas que le pire soit le meilleur, mais cela créé des possibilités. A Bologne, il est significatif que nous nous soyons retrouvés face à la Legacoop, mais en même temps le syndicat se forme dans diverses branches, de l’hôtellerie à la métallurgie. La présence de travailleurs immigrés est la force motrice dans les zones qui étaient auparavant liés à la CGIL.

 

Une chose très importante est que dans le syndicat se forment des compagnons qui se bougent sur un terrain plus large et pas seulement revendicatif. Les expériences que les travailleurs font en une année de lutte valent beaucoup plus que celles réalisées au cours d’années sans luttes. Il s’agit d’un processus de subjectivation extraordinaire et rapide, qui ne s’est pas produite à Frattocchie [3] mais dans la matérialité des conflits. Il faut ajouter que la force extraordinaire de travailleurs immigrés, d’une certaine manière, découle de leur faiblesse. Ce sont des figures qui, dans les nouveaux contextes dans lesquels ils vivent, n’ont pas de références syndicales et politiques, n’ont aucune protections ni économiques ni sociales. Ce mouvement est fort parce que derrière il a moins de traditions de ce genre. Il est donc moins intégrable, et il y a évidemment des aspects négatifs ou problématiques, cependant, ces travailleurs ont moins de contraintes que les travailleurs italiens.

 

Ce processus décisif de luttes et de subjectivation a réintroduit le thème de la victoire au centre de l’agenda politique. Après de nombreux succès, à partir du milieu de l’année dernière, les patrons se réorganisent, comme vous l’avez expliqué. La lutte à Granarolo a touché un point névralgique central, l’adversaire a déterminé un plan de politisation immédiate de la lutte. S’il on peut gagner ici, en assumant toujours le caractère de partialité du succès, dans quelle mesure peut-il produire un effet positif en cascade sur d’autres luttes au sein et au-delà du secteur ?

 

Contrairement à d’autres luttes, ici nous avons tendance à casser le cadre extraordinaire des relations politiques et syndicales. Si nous pensons au fait que le gouvernement Renzi est basé sur certains de ces piliers, nous nous rendons compte que la lutte syndicale attaque directement une réalité qui semblait contrôlée et gérée par les structures de pouvoir établies. De l’extérieur, on peut voir les services offerts par modèle émilien, qui ont effectivement domestiqué le social. La reconnaissance d’un nouvel élément est arrivée à travers des rapports de force. On peut vraiment déterminer un processus d’élargissement et de généralisation, dans la mesure où nous cassons les équilibres politiques, économiques et même militaires, avec les tentatives de répression. C’est une grande réussite d’avoir contraint les patrons de ce colosse à un ‟armistice” dans lequel le ‟fort” accorde tout, et ce que nous demandons est évidemment encore peu, mais cela rompt justement un équilibre politique. Cela a déjà eu un effet, ce sera d’autant plus un exemple pour d’autres luttes qu’avec une petite force, apparemment, nous avons obtenu les résultats qui vont au-delà des attentes de ceux qui ont eux-mêmes participé à la bataille. Bologne peut donc devenir un facteur d’élargissement et acquiert une plus grande centralité politique grâce aux luttes de la logistique. Ce n’est pas là une addition mathématique, mais la capacité de mettre ensemble différents sujets : si un petit noyau est capable de faire bouger l’adversaire, c’est parce que lui aussi est en crise, en s’insérant dans ces fractures et en devenant un point de référence, ce qui met à l’ordre du jour la nécessité de commencer à penser plus grand du point de vue politique général. Notre expérience ne peut pas se baser exclusivement sur l’enracinement territorial, nous devons suivre sur les territoires les possibilités de lutte, aussi du fait de la stricte caractéristique mobile de cette composition. En bref, il est décisif d’avoir montré la faiblesse de l’adversaire.

 

Dans ce contexte, la discussion sur la communication se place aussi sur un nouveau plan. La presse a jusqu’à présent peu pris en considération les luttes de la logistique (si elle s’y intéresse, c’est principalement en raison des scandales liés à la collusion avec la Mafia et la Camorra). Du point de vue de la communication, le suivi des luttes est le fait des militants qui y participent, nous le développons principalement par l’Internet, e-mail ou facebook. Non pas parce que la lutte des classes ne pourrait se développer que grâce à l’ordinateur, mais parce qu’il était important de mobiliser beaucoup d’énergies différentes et de frapper sur différents plans.

 

Il y a un point important : le secteur de la logistique a en effet des caractéristiques apparemment classiques, mais avec le niveau le plus avancé du développement capitaliste. Bloquer les marchandises aux portes et frapper la marque Ikea ou Granarolo sont des formes d’attaque globale adéquates aux processus généraux de l’accumulation du capital…

Ainsi, à Ikea, par exemple, nous avons débloqué la situation quand nous avons frappé la marque et nous avons atteint même la Suède, où des gens se sont manifestés.  À ce point-là, les dirigeants ont cédé. Il faut également prendre en considération que, contrairement à d’autres époques des migrations prolétariennes, les immigrants qui arrivent ici ont des niveaux de scolarisation, de compétence et de formation intellectuelle souvent élevés (même du point de vue de la communication). Les patrons pensent qu’ils ont à faire avec des esclaves ignorants, alors qu’ils sont face à des figures capables de soutenir la confrontation et s’en trouvent décontenancés. Les lieux de travail et de vie des personnes qui mènent les luttes dans la logistique se situent dans les zones suburbaines, beaucoup de gens ont tendance à ne pas les voir, mais à mesure qu’elles sont en train d’encercler les villes et de se généraliser au niveau national, ces luttes peuvent devenir un élément d’entraînement.

 

* Une version abrégée de l’interview a été publiée dans le quotidien Il Manifesto (aussi en ligne), le 4 mars 2014.

 

Original : http://www.commonware.org/index.php/cartografia/283-vincere-e-possibile

Traduction : XYZ

 

Notes de la traduction

[1] Nouveau ministre du travail du gouvernement Renzi (février 2014). De 1982 à 1989, il était secrétaire de la Fédération du Parti communiste italien de l’Émilie-Romagne, puis devient conseiller provincial à Bologne pour le PDS (Parti démocratique de gauche, post-PCI à partir de 1991). Depuis cette date, il a gravi les marches les plus élevées du secteur des coopératives : de 1992 à 2000, comme président de l’organisme de formation de Legacoop (Émilie-Romagne) puis président de cette Legacoop régionale et vice-président national Legacoop. En 2002, il devient président de la Legacoop nationale et en février 2013, il est choisi comme président de l’Alliance des coopératives italiennes.

[2] L’Azienda Trasporti Milanesi est la société publique de la commune de Milan, qui gère les transports publics de la métropole lombarde, autobus, trolleys, tramways et métro et emploie environ 8 500 personnes

[3] Célèbre école de formation des cadres du PCI, près de Rome.

Le militant interviewé, Aldo Milani, a été banni de la province de Piacenza pour une durée de 3 ans (mesure de « foglio di via »). Cette mesure a été prise 3 jours avant une grève générale dans le secteur de la logistique appelée par le SI Cobas et Adl Cobas, qui a été suivie dans des grands centres comme Milan, Padoue, Piacenza, Verone et Bologne, le 22 mars 2013. Sa voiture a eu aussi les pneus crevés. Cette grève générale de la logistique a été combattue et condamnée par les 3 grandes confédérations (CGIL-CISL-UIL), et surtout par la CGIL particulièrement à Bologne.

A Piacenza (nord de l’Emilie-Romagne mais plus proche de Milan que de Bologne) se trouvent concentrés quelques grands entrepôts : Ikea pour toute l’Europe du Sud, la TNT, GLS, où des conflits ont commencé en 2012.

Annexe

Un militant syndicaliste sauvagement agressé à Milan

23 janvier 2014 (http://strugglesinitaly.wordpress.com/)

 

Le mardi 14 Janvier, dans le nord de Milan, le syndicaliste Fabio Zerbini a été sauvagement battu par deux hommes soupçonnés d’être liés au crime organisé italien.

Fabio Zerbini est coordinateur pour le SI Cobas, un syndicat de base actif dans la logistique et le secteur des entrepôts. Quelques jours auparavant, il avait trouvé un rétroviseur extérieur de sa voiture cassée. Une note a été laissée sur son pare-brise avec des excuses et un numéro de téléphone à appeler pour organiser une réunion pour le dédommager. C’est à ce rendez-vous que deux hommes l’ont sauvagement attaqué, l’un d’eux disant: « Si les travailleurs continuent à faire grève et nous casser les couilles, vous allez en payer le prix ». L’agression de la semaine dernière est une escalade de la violence des attaques contre le syndicat. Fulvio di Giorgio, un autre coordonnateur SI Cobas, a déclaré: « Nous avions l’habitude de pneus crevés ou de voitures brûlées, mais ils ne sont jamais allés jusqu’à un véritable passage à tabac ».

Avant l’agression, Fabio avait été impliqué dans plusieurs conflits de travail, il est difficile de comprendre auquel les hommes faisaient allusion. Par exemple, il fut impliqué dans la grève de 80 travailleurs à l’entrepôt Kuehne-Nagel à Santa Cristina à la mi-décembre, où les travailleurs ont gagné la reconnaissance syndicale et le respect des conditions fixées dans le contrat national (ainsi que le retrait de quatre licenciements pour des motifs politiques). De même, dans un entrepôt Carrefour juste en dehors de Milan, la société Serim a été forcée à reconnaître le syndicat et d’entamer des discussions avec les travailleurs.

Dans cette attaque, cependant, beaucoup soupçonnent fortement l’implication de la mafia. Un système d’exploitation règne sur la ceinture industrielle dans le nord de l’Italie d’où les entrepreneurs tirent profit, entrepreneurs qui sont parfois entre les mains du crime organisé. Une enquête en 2011 a conduit à la mise sous séquestre de six branches de TNT suite à la découverte que les services étaient confiés à une section de la ’Ndrangheta (une organisation criminelle de Calabre, dans le sud de l’Italie). Et en 2009, par exemple, Marcello Paparo, un homme d’affaires également lié à la ’Ndrangetha, a été arrêté pour, entre autres infractions, blessures volontaires sur un travailleur d’un des entrepôts de son consortium, « un syndicaliste qui a créé des problèmes ».

L’attaque a empêché à Fabio d’assister à une assemblée de travailleurs à Santa Cristina, mais une autre réunion sur les luttes dans la logistique et le secteur de l’entrepôt a été organisée pour le 19 janvier. Comme le SI Cobas l’écrit dans son communiqué de presse, « Nous ne les laisserons pas nous intimider ».

 

 

Sur la galaxie des « syndicats de bases » italiens, se reporter à

http://oclibertaire.free.fr/spip.php?article1229

 

Sur les luttes dans le secteur de la logistique en Italie

J’ai trouvé peu de choses en français.

Sauf ça (la tendance ‟bolcho” du NPA) : http://www.ccr4.org/Greves-sauvages-et-debrayages-a-repetition-dans-le-secteur-poste-et-logistique-en-Italie

 

Il y avait aussi ça, mais qui parlait surtout des ports de commerce

http://oclibertaire.free.fr/spip.php?article1449

 

Site du SI Cobas (scission du SLAI-Cobas), présent au Piémont, Lombardie, Emilie-Romagne

http://www.sicobas.org/

 

Site de l’ADL Cobas (originaire de Vénétie, existe aussi en Emilie-Romagne)

http://www.adlcobas.it/

 

nov 242012
 

La version PDF de ce tract est téléchargeable à la fin de l’article. N’hésitez pas à le diffuser.

CONTRE LA CRISE SPÉCULATIVE DU LOGEMENT, ORGANISONS-NOUS !

De l’appauvrissement au mal logement

Nous voilà plongéEs dans une crise dont on veut nous faire payer l’addition. Les plans d’austérité, les plans sociaux et les coupes budgétaires aggravent la situation. En même temps, les dirigeantEs recapitalisent les banques en ponctionnant sur les salaires et les aides sociales des plus démuniEs. Les étudiantEs subissent aussi la précarisation : repas universitaires et les frais d’inscriptions augmentent, il y a 165 000 chambres universitaires pour 2,2 millions d’étudiantEs, les bourses d’études stagnent et le coût de la vie étudiante a augmenté de 4% en 2011-2012.

À l’appauvrissement s’ajoute la hausse des prix des logements. Se loger, en 2007, coûtait 23% de plus qu’en 2002 (Fondation Abbé Pierre). En 2006, 1,8 million de ménages payaient difficilement leur loyer et 500 000 ne l’avaient pas payés depuis 2 mois, risquant l’expulsion. Chaque année il y a environ 100 000 expulsions locatives, et la police intervient dans plus de 11 000 cas (droitaulogement.org). En 2009 il y avait plus de 100 000 SDF ( sûrement bien plus vu la difficulté du recensement, des sans-paps…). Les bailleurs sociaux, proprios et agences immobilières expulsent avant l’hiver, pour rester politiquement corrects et surtout pour relouer ou vendre au plus vite.

Des logements vides, des poches pleines

À Caen, il y a 3575 logements vides sur 65 000 (soit 5,5%). Calvados Habitat participe activement puisqu’il garde une centaine de logements locatifs vides. De plus sous l’égide de l’Agence Nationale de la Rénovation Urbaine, Caen Habitat a décidé de démolir 470 logements contre 437 nouvelles constructions. À la Pierre-Heuzé des réhabilitations opérées par La Caennaise entraînent une hausse des loyers de 15% et des expulsions ! Pour  les faibles revenus, le choix des logements se réduit: des logements privés, petits et chers, ou des logements sociaux (après des années d’attente) proches des cages à lapins, plus ou moins délabrés, dans des quartiers périphériques… La crise du logement est réelle pour ceux qui la subissent, mais pas pour les spéculateurs qui s’enrichissent. Selon l’INSEE, en 2009, La France comptait 2 millions de logements vides soit 6% du parc immobilier et 3 millions de logements secondaires. La pénurie de logements n’existe pas. Elle est organisée par les spéculateurs pour accroître leurs profits.

La gentrification qui vient

La « crise du logement » cache des stratégies spéculatives. Des propriétaires indépendants, des agences immobilières, des professionnels du bâtiment « parient » sur des marchés. Mais à côté de ça, il y a la planification urbaine à grande échelle. Là, les acteurs de l’aménagement (État, collectivités territoriales, mairies, bailleurs sociaux, constructeurs, cabinets d’architectes, banques…) orchestrent le changement. Les plans de rénovation urbaine (on rase tout pour reconstruire un truc totalement différent) ont des impacts sociaux directs. On ne compte plus les quartiers populaires rénovés, dont la population a mystérieusement disparu au profit de classes sociales supérieures.

À Caen, le réaménagement de la Presqu’île et l’arrivée du TGV vont favoriser l’installation de gens de la classe moyenne supérieure venus de Paris. Une population qui paye des impôts et qui vote ! Tout le contraire des pauvres… À 1h15 de la Défense, les cadres parisiens vont adorer s’installer à Caen à un prix faible pour eux. Tout est fait pour les accueillir : construction de logements de standing, d’un complexe cinéma et d’une galerie marchande juste à côté de la gare ; développement de la Presqu’île déjà amorcé (école des beaux arts, Cargö, et bientôt médiathèque et centre des congrès). Ainsi les bourgeois et autres bobos seront à l’aise dans le nouveau centre embourgeoisé de Caen. Déjà les agents immobiliers prospectent pour trouver la bonne affaire. Les loyers vont grimper !Que deviendront les populations habitant autour du port et de la gare ?

Résistons à la domination que le capitalisme exerce sur nos espaces de vie. Organisons nous contre l’urbanisme inhumain : soyons solidaires, opposons-nous aux expulsions locatives, occupons les espaces abandonnés, ouvrons des lieux alternatifs, créons des assemblées de voisinEs, de quartiers pour nous réapproprier nos vies…

Ne soyons pas dupes des crises et manigances politiciennes, résistons !

Opposons nous au TGV et à son monde ! Solidarité contre les expulsions !

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