Retours sur la révolution syrienne

 Posted by on 4 mars 2013 at 21 h 51 min  Actualité Internationale
mar 042013
 

Une petite série d’articles, plus ou moins datés (parfois les choses changent vite) sur la révolution en Syrie. Même si celle-ci est confuse et qu’elle se veut plus politique que sociale, certaines de ses pratiques démocratiques auto-organisées à la base ne peuvent que nous interpeller. Les quatre premiers textes traitent de la mise en place des Comités Locaux par la population révolutionnaire et sont tirés du « Jura Libertaire ».

Les deux derniers articles sont tirés de la Revue du NPA « Tout est à Nous » N°35. On en partage évidemment pas le fond léniniste mais ils permettent de mieux cerner les différents acteurs de l’opposition au régime des El Assad et les forces insurgées qui font face à celles du régime.

 

[Vive la Syrie libre !] In memoriam Omar Aziz, théoricien et animateur des conseils démocratiques locaux

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Mort en détention de Omar Aziz, père des comités locaux de la révolution syrienne

Omar Aziz, célèbre activiste pacifiste syrien de 64 ans, est mort en détention le 16 février 2013, a-t-on appris quelques jours plus tard par l’intermédiaire de sa famille.

Il est décédé à l’hôpital militaire de Harasta, dans la banlieue de Damas, des suites d’une longue captivité au centre de détention des services de renseignement de l’armée de l’air, à Mazzé, où il était détenu depuis son arrestation le 20 novembre 2012 dans une cellule de 16 mètres carrés avec 85 autres personnes.

Omar Aziz souffrait d’hypertension et avait perdu, selon ses proches, plus de 15 kilos. Peu avant sa mort, il a été transféré à la prison centrale d’Adra. Sa famille n’a jamais été informée de son état, ni même de son décès. Ce sont d’autres détenus qui lui ont fait parvenir la nouvelle.

Économiste de formation (à l’université de Grenoble) et versé dans les nouvelles technologies, Omar Aziz avait quitté l’Arabie saoudite, où il vivait, peu après le début de la révolution syrienne, en mars 2011. Il est l’un des architectes des comités locaux de coordination, qui ont grandement contribué à entretenir la révolte, lui donner des mots d’ordre et ont veillé le plus longtemps possible à ce que la lutte reste pacifique et non-confessionnelle.

“MIEUX QUE LA COMMUNE DE PARIS”

Il a fondé le premier comité local dans le quartier de Barzeh, une forme d’organisation “par le bas” qui a essaimé par la suite dans tout le pays. Il s’était inspiré des idées de Rosa Luxemburg sur “l’auto-gouvernement des masses”. Il avait formalisé sa vision humaniste et presque anarchiste dans un long article. “Nous avons fait mieux que la Commune de Paris, qui a résisté 70 jours. Cela fait un an et demi et nous tenons toujours”, avait-il déclaré peu avant son arrestation.

Peu connu hors de Syrie, il avait gagné le surnom affectueux d’Abou Kamel. Malgré les destructions et les combats, il parcourait inlassablement les quartiers dévastés pour y amener de l’aide humanitaire aux familles déplacées et à celles comptant un mort, un blessé ou un disparu.

Il était issu d’une grande famille de la bourgeoisie intellectuelle damascène. Sa mère, Bourane Tarazi, a été la première femme avocate en Syrie. Elle avait écrit un livre, Damas dans la tourmente, publié en 1998 à Beyrouth, sur ses années de lutte pour l’émancipation sous le mandat français puis après l’indépendance.

Omar Aziz était le genre d’hommes dont la Syrie aura absolument besoin pour se reconstruire après le conflit en cours.

Publié par un parasite qui ne se gêne pas pour piller le travail des autres sans le sourcer (Christophe Ayad, Le Monde, 26 février 2013)

[Révolution syrienne] Le Conseil local de Douma « est considéré comme un exemple de l’expérience démocratique du peuple syrien mise en œuvre dans plusieurs zones libérées », « reposant sur la révocabilité des mandats »

Douma ville libre. Conseil de gestion populaire et démocratie par le bas

Dans la ville de Douma, près de Damas, un Conseil local dont les membres sont révocables s’est mis en place pour gérer la ville libérée. Ce document d’octobre 2012 est un témoignage de l’expérience démocratique du peuple syrien en lutte.

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En dépit des bombardements intenses et quotidiens sur les quartiers habités et les infrastructures économiques de la ville de Douma, les révolutionnaires l’ont libérée de la domination des appareils du régime, de ses chabbiha[Les chabbiha sont les milices du régime de Bachar el-Assad] et des barrages. Le Conseil de ville, élu par la population de Douma, a publié un communiqué par lequel il a exalté notre population héroïque qui a nettoyé notre ville de tous les services de répression (sûreté, armée, chabbihas) et des barrages. Il a fait le vœu qu’elle prenne ses responsabilités dans l’administration de la ville et la protection des biens publics et privés et des services de l’État contre le vol, le vandalisme, les incendies, etc. Il a exhorté chacun à donner tout document concernant ces services à la commission constituée par le Conseil à cette fin. La coopération de tous avec le Conseil local est souhaitée pour rendre la ville mieux qu’elle ne le fût.

Rappelons que Douma a été détruite sur environ 25.000 km² et que son Conseil local est considéré comme un exemple de l’expérience démocratique du peuple syrien mise en œuvre dans plusieurs zones libérées. Cette ville où résident plus d’un demi-million d’âmes a été divisée en régions et en comités de quartiers. En voici le détail :

1) La ville de Douma est divisée en douze régions géographiques. Dans chaque zone, est constitué un comité de quartier composé de cinq membres et un président est choisi pour chaque comité.

2) Douze commissions spécifiques composées de cinq membres sont mises en place, chacune concernant la médecine, la protection des quartiers, les biens publics et privés, les services techniques, les finances, la légitimité judiciaire, la mise à niveau et la reconstruction, le mouvement pacifique et les manifestations, les relations publiques, la commission d’information, la culture et l’éducation, la documentation et le secrétariat.

3) Le Conseil local est constitué comme suit : 12 membres, présidents des comités de quartiers, 12 membres, présidents des comités spécifiques, le président du conseil.

4) Le président du bureau exécutif, constitué de onze membres, est élu.

5) Il est mis en place un forum libre de la ville de Douma, qui se réunit deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, pour poser toutes les questions concernant la ville.

6) Il est mis en place un bureau d’informations de la ville de Douma qui relaiera les informations de la ville. Vous pouvez l’intégrer immédiatement et nous faire part de vos remarques.

Remarques : les membres des comités, du conseil et du bureau se sont mis d’accord sur les conditions et principes qui suivent :

1) Le membre doit avoir foi dans la chute du régime dictatorial corrompu et dans la mise en place d’un État civil, démocratique, reposant sur la révocabilité des mandats, et œuvre à cette fin.

2) Le membre doit être un militant ou un soutien de la révolution, à quelque titre que ce soit.

3) Le membre doit être modéré et non fanatique, quel que soit son parti, sa religion, sa confession, ou son appartenance dans la révolution.

4) Le membre doit être digne de confiance et remarqué pour ses bonnes conduite et morale.

5) L’appartenance au Conseil ou aux comités est de notoriété publique.

6) La mission des comités et du conseil est de gérer la vie de la ville au mieux et de façon institutionnelle.

Publié par La ligne de front, n° 10 (organe du Courant de la Gauche Révolutionnaire de Syrie), octobre-novembre 2012, et traduit en français par Luiza Toscane dansInprecor, n° 590, janvier 2013

 

Syrie : “Ce qui a été détruit du régime est beaucoup plus important que ce qu’il en reste”

La militarisation du conflit syrien aurait-elle pu être évitée ? L’opposition au régime d’Assad anticipe-t-elle les risques d’affrontements communautaires en cas de chute de celui-ci ? Un opposant syrien, membre du Comité de coordination de Damas, répond aux questions de L’Express.

Les Comités locaux de coordination (LCC) sont des acteurs importants de l’opposition syrienne. Très impliqués dans l’organisation des manifestations et la gestion des zones libérées, ils fédèrent la contestation à l’intérieur de la Syrie. Membre du Comité de coordination de Damas, Nidhal se présente comme un “opposant laïc” au régime de Bachar el-Assad. Actuellement à Paris, il répond aux questions de l’Express.

Comment vous situez-vous dans l’écosystème des groupes d’opposition au régime d’Assad ? Quelles sont notamment vos relations avec le Conseil national syrien (CNS) dont une délégation a été récemment reçue à l’Élysée par le président Hollande ?

Nous sommes un groupe de coordination indépendant. Comme la plupart des comités de coordination, nous n’appartenons à aucune organisation politique d’opposition existant en Syrie. En ce qui concerne le Conseil national syrien, il a été créé avec l’accord d’un grand nombre de ces comités et de partis d’opposition. Lorsque nous nous sommes aperçus que nous ne parvenions pas à faire émerger une direction de l’intérieur, du fait de la répression et des arrestations, nous avons décidé de soutenir l’idée d’une structure qui soit, à l’extérieur, l’expression ce qui se passe à l’intérieur. Malheureusement aujourd’hui, le CNS ne parvient plus à représenter le point de vue de l’opposition intérieure et sa popularité est donc faible.

Comment expliquez-vous ces difficultés ?

Ses membres manquent d’expérience politique et il s’est montré incapable de formuler un projet politique exprimant le souhait de la révolution. Par ailleurs, certains États étrangers essayent de le diviser, notamment par le biais des financements qui vont directement à certains groupes. Ainsi, le Qatar soutient les Frères musulmans plutôt que le CNS, alors même que les Frères en font partie. L’Arabie saoudite quant à elle n’apporte son aide qu’aux salafistes et aux wahhabites. Ces deux pays profitent en réalité de la militarisation de la révolution syrienne et de la nécessité de chercher des armes.

Quelle est votre position à l’égard de cette militarisation ?

Nous avons été pacifistes pendant des mois. Douze mille personnes ont été tuées au cours des sept premiers mois de la révolution. Malgré cela, nous avons continué à exprimer notre opposition de manière pacifique. Le régime, lui, a tout fait pour diffuser des armes dans le pays en les rendant bon marché. À Deraa, dans le Sud, on a vu des soldats laisser des armes sur le terrain après avoir tiré sur des manifestants pour les pousser à riposter par le feu. Mais les membres de la coordination les récoltaient pour les remettre à l’armée. Ils voulaient montrer qu’ils entendaient rester pacifiques. Puis, avec l’augmentation du nombre de manifestants tués, un nombre croissant de soldats ont déserté. Au début, il s’agissait d’individus qui se contentaient de se cacher, sans prendre les armes. Ensuite, des groupes entiers se sont mis à déserter. Ils sont alors allés à la rencontre des comités de coordination et leur ont proposé de protéger les manifestants. Les coordinations ont accepté, à condition que leur action se limite à immobiliser les forces du régime pour permettre aux cortèges de défiler. Les déserteurs avaient pour consigne de tuer seulement lorsque cela était nécessaire. Puis l’Armée syrienne libre (ASL) est devenue une réalité avec l’augmentation du nombre de déserteurs et l’arrivée de militants ayant pris les armes.

Cette militarisation aurait-elle pu être évitée?

Nous regrettons énormément cette militarisation du conflit. Malheureusement, c’est une situation qui nous a été imposée. Des soldats ont été tués parce qu’ils refusaient de tirer sur les manifestants. Ceux qui ont déserté ont proposé de prendre les armes uniquement pour permettre aux manifestations pacifiques d’avoir lieu. Il n’y avait pas d’autre alternative. Ces soldats sont dévoués à la révolution, qui est originellement pacifique. Lundi dernier, l’ASL a émis une déclaration qui interdit à ses membres d’appartenir à un parti politique ou religieux. Après le massacre de chabihas à Alep, elle a également décidé d’adopter la Convention de Genève interdisant de frapper et de torturer les prisonniers. Ce sont les valeurs de la révolution.

Maintenant que la révolution est militarisée, quel espace reste-t-il pour une action politique comme la vôtre ?

Le régime a fait avorter toutes les solutions politiques dès le début de la révolution. Ainsi, lorsqu’il a organisé une réunion, dans le quartier de Deraa, à Damas, pour recueillir les doléances de la population, quelque 250 militants se sont présentés avec des revendications qui étaient réformistes : fin de l’état d’urgence, suppression de l’article 8 de la Constitution imposant le parti unique. Le régime a répondu qu’il s’attendait à ce qu’on lui demande de construire plus d’écoles et de rénover des routes… Le même jour, les 250 participants ont été arrêtés. Nous avons toujours cherché une solution politique en Syrie (pétitions appelant à l’ouverture ont circulé en 2000 et en 2004, par exemple), mais nous avons toujours fait face à un mur.

La chute du régime peut-elle intervenir autrement que par les armes ?

Nous comptons sur la désintégration du régime et de ses institutions de l’intérieur. L’Armée syrienne libre en est une expression. De nombreux ministres et diplomates ont fait défection. Le mouvement touche toutes les communautés, pas seulement les sunnites, même si les plus hauts dignitaires à avoir fait défection (comme Riad Hijab, ancien Premier ministre et Manaf Tlass, commandant de la garde républicaine et ami d’enfance d’Assad) appartiennent à cette communauté. À des niveaux inférieurs, en particulier dans les renseignements, de nombreux Alaouites ont également déserté. Toutes les communautés sont représentées dans l’armée libre : chrétiens, Alaouites, ismaéliens.

Le régime s’efforce de donner une dimension confessionnelle au conflit. Comment sortir du piège ?

Le pouvoir a essayé, dès le début, de donner un tour confessionnel à la révolution, en particulier dans les régions de Homs et Idleb où se trouvent de nombreux villages alaouitesdont sont originaires de nombreux kataeb (phalange de miliciens) du régime. Mais une partie non négligeable des Alaouites est engagée dans la révolution. Il existe des photos, des rapports qui le prouvent. Il en est de même pour les Druzes et les chrétiens. Il faut aussi se méfier de certaines expressions qui peuvent prêter à confusion. Certains sunnites emploient le terme “alaouite” pour désigner le régime, cela ne signifie pas pour autant qu’ils stigmatisent l’ensemble de la communauté.

Nous avons d’ores et déjà pris des initiatives concrètes afin d’éviter les problèmes communautaires après la chute du régime. Nous avons notamment mis sur pieds des conseils d’entente civils qui regroupent des personnalités respectées, qu’il s’agisse d’hommes de religion ou de personnes bénéficiant d’une certaine notoriété. Ces conseils ont pour mission de prévenir les conflits. Il faut d’ailleurs noter qu’aucun problème de nature communautaire ne s’est posé dans les régions libérées. Bien au contraire, dans ces régions, la population a tout fait pour les éviter. Elle a en outre montré sa capacité à se prendre en mains en assurant le nettoyage des rues, la circulation, la protection des bâtiments publics.

Les défections ne touchent pas les acteurs essentiels. Plus le temps passe, plus le noyau du régime est petit, mais plus il est dur…

L’attentat du 18 juillet à Damas a tué les principaux dirigeants supposés de la répression. Or, celle-ci a continué de la même manière. La politique de répression n’a pas changé, ce qui veut dire que ceux qui dirigent la répression ne sont pas ceux qui prétendaient la diriger. Mais les défections vont continuer. Ce qui a été détruit du régime est beaucoup plus important que ce qu’il en reste.

L’hypothèse d’un départ en exil du clan Assad, en Russie ou en Iran par exemple, serait-elle acceptable, de votre point de vue?

Nous souhaitons que Bachar el-Assad soit traduit devant un tribunal pénal international. Mais si son départ est une condition préalable à la transition politique, alors sauver des vies est plus important que la vengeance.

Propos recueillis par Gokan Gunes, Vincent Hugeux et Dominique Lagarde. Publié par des ennemis de la révolution (LExpress.fr, 23 août 2012)

 

La société syrienne mobilisée pour faire vivre la révolution

Sous le titre “Activisme civil. La société syrienne mobilisée dans son ensemble”, Ilham Al Issa, jeune activiste de la région de Damas, propose aux lecteurs intéressés par la situation en Syrie un témoignage concret et de première main sur l’implication de diverses couches et catégories de la population syrienne dans le soutien à la “révolution contre Bachar Al Assad”.

Traduit par Jihane Al Ali pour le site internet À l’encontre, ce texte offre une illustration concrète des éléments figurant dans l’article “Syrie, 2011. D’une société atomisée à une révolution organisée et citoyenne”, déjà présenté sur ce blog. L’atomisation de la société syrienne y a fait elle aussi l’objet d’un article spécifique.

http://i0.wp.com/juralib.noblogs.org/files/2012/09/145.jpg?resize=599%2C449Clinique clandestine

L’affrontement militaire, qui fait la une des médias internationaux, laisse dans l’ombre l’ampleur de la mobilisation civile, y compris celle sans laquelle la résistance armée, face à la dictature, serait impossible. Il est donc important de décrire ce type de résistance depuis l’intérieur pour le diffuser en dehors de la Syrie.

Après une année et demie de révolte contre le régime dictatorial du clan Assad, l’activisme civil en Syrie a dû s’adapter aux diverses formes de répression, à l’évolution de la situation sur le terrain et à l’urgence. Il s’est aussi spécialisé avec une répartition des tâches plus précise parmi des activistes toujours plus nombreux et divers : hommes, femmes, de toutes origines sociales et confessionnelles, malgré les risques encourus.

Dans le domaine dit humanitaire, la principale activité consiste actuellement à loger des familles ou des personnes en danger. Celles-ci ont la plupart fui la répression ou les zones de combat. Pour eux, il faut louer des appartements ou trouver des familles d’accueil, nourrir les familles, assurer leur habillement, les couches pour les enfants et les aliments pour bébés…

À Damas et sa région ceux qui détenaient une carte d’identité indiquant Homs comme origine avaient droit à un panier alimentaire quotidien du Croissant-Rouge, il y a encore quelques mois. Maintenant, après que des associations relais ont été désignées par les autorités pour se charger de ces distributions, les familles n’osent plus se présenter pour obtenir l’aide qui leur est octroyée et les paniers sont distribués aux mauvaises personnes… Ces associations sont en effet soupçonnées d’être infiltrées par les services de renseignement du régime. Un réseau parallèle, issu de la révolution, se charge donc de financer, préparer et distribuer d’autres paniers alimentaires aux personnes réellement déplacées de Homs qui sont dans le besoin.

L’activisme militant et politique reste quant à lui le domaine le plus secret et le plus dangereux. Des groupes clandestins se sont constitués et ont mis en place des systèmes de communication pour se donner des signaux par Internet indiquant les rendez-vous des manifestations “volantes”. Ces démonstrations pacifiques ont encore lieu quotidiennement dans la plupart des quartiers et banlieues, malgré la répression. Elles se déroulent dans le plus grand secret, par surprise et très rapidement. Le temps de filmer les slogans, faire passer le message dans le quartier mais aussi sur la Toile et garder la mobilisation active.

Certains produisent des tracts ou des journaux, les impriment et les distribuent. Parfois les journaux émanent simplement d’initiatives individuelles… d’autres sont édités par des groupes qui se sont organisés et qui ont des parutions plus au moins régulières. Des dizaines de titres circulent actuellement sur la région de Damas. Ils traitent tous, exclusivement, de la révolution et de la situation du quartier, de la ville ou de la région. Ils ne sont, pour la plupart, liés à aucun parti ni organisme, mais sont l’émanation de simples citoyens et citoyennes engagés dans la contestation et avides de s’exprimer après quarante années de silence forcé.

La distribution se fait de nuit ou de jour selon qu’il s’agisse de quartiers calmes ou surveillés de près, en suivant des stratagèmes toujours plus inventifs pour ne pas éveiller les soupçons. Les femmes jouent évidemment un rôle très important dans tous les déplacements, puisqu’elles bénéficient d’une marge de manœuvre bien plus grande que les hommes. Il existe pourtant maintenant des barrages de l’armée exclusivement dévolus à l’arrestation des femmes et à leur fouille minutieuse, comme à Qudsaya dans la banlieue de Damas, dernièrement.

Certains activistes se sont spécialisés dans les médias. Il s’agit pour eux de faire le travail des journalistes étrangers ou indépendants qui n’ont pas accès au terrain, puisque interdits de séjour par le régime, et de témoigner. Journalistes citoyens, ou simples filmeurs de vidéo… chaque quartier en compte un certain nombre, mais peu sont ceux qui couvrent plusieurs quartiers. En effet, les déplacements avec matériel, même de petite taille, sont extrêmement risqués. L’armée et les forces de l’ordre traquent en tout premier lieu chaque personne susceptible de faire sortir l’information vers l’extérieur du pays. Par conséquent ceux qui passent d’un quartier à l’autre se mettent particulièrement en danger et mettent en danger les personnes qu’ils filment.

Par ailleurs, chaque brigade de l’ASL (Armée syrienne libre) compte en son sein plusieurs membres qui se consacrent exclusivement à l’information et à la communication. Ceux-là ne sont armés que de caméra.

Par conséquent, un large réseau de militants/militantes s’occupe de fournir du matériel de communication simple et léger à ces activistes de l’information, qu’ils soient dans les quartiers ou au sein d’une brigade ASL : caméra, ordinateurs, téléphones… etc. Ces équipements, non sophistiqués, sont achetés en Syrie par les activistes grâce aux dons ; le peu de vie économique encore en cours fonctionne ainsi pour moitié grâce à la révolution et ses besoins !

La frontière entre résistance armée et activisme civil reste mince dans ces conditions.

Bien souvent, l’ASL est l’héritière des Tansiquiyat (coordinations locales qui organisaient la contestation pacifique, encore actives dans certains quartiers). Ainsi à Mazzeh (au sud-ouest de Damas) la coordination est restée secrète et organisait les grandes manifestations de 2011 dans ce grand quartier de Damas, sans que personne ne sache qui la composait. Quand ses membres ont décidé de prendre les armes, ils sont apparus masqués, armés… reconnus par certains et victimes de délation. Ils sont pour la plupart morts, tués ou torturés par les services du régime, à l’heure qu’il est.

C’est donc très logiquement qu’une part de l’activisme civil s’est tourné vers le soutien à la résistance armée. Aider au déplacement des combattants, faire passer leurs messages et surtout effectuer le lien avec les acteurs du domaine médical afin de déterminer, entre autres, où envoyer les blessés, dans quels hôpitaux. Où et comment ériger les cliniques clandestines ? Quel chemin emprunter pour éviter les barrages de l’armée régulière ? Sachant que les blessés civils sont la plupart du temps arrêtés, voire achevés, quand ils sont repérés par les forces de sécurité.

À partir du moment où le nom d’un activiste est connu des services du régime, il ne peut plus se déplacer et doit vivre caché, terré. C’est pour cette raison que des activistes civils se décident bien souvent à prendre les armes et à rejoindre l’ASL, car une fois recherchés par les forces de sécurité, ils risquent la pire des tortures et bien souvent la mort. Ils n’ont alors plus que le choix des armes pour continuer à agir pour la révolution.

Les familles de déplacés à l’intérieur du pays comptent très peu d’hommes : ils sont soit à l’ASL, soit en fuite. Ceux qui restent avec leurs familles doivent vivre cachés pour la plupart. Très peu travaillent et nourrissent des familles nombreuses, des familles élargies. D’autres n’ont pas de sources de revenus et finalement se consacrent exclusivement au soutien civil à l’ASL.

Le domaine médical est celui dont les activistes sont le plus exposés aux dangers immédiats puisque leur activité est essentiellement liée aux zones de répression ou de combats et à l’évacuation des blessés. C’est parmi eux que l’on compte le plus de morts et de blessés.

Les dons concernant le domaine médical proviennent essentiellement des ONG internationales qui envoient de l’argent clandestinement ou parfois tout à fait officiellement grâce à certaines complicités. Il est en effet difficile d’empêcher un hôpital d’être solidaire avec la population: même dans les hôpitaux de l’État, le personnel travaille en parallèle, clandestinement, à soigner les blessés.

Ainsi des patients sont soignés dans les structures d’État ou privées, gratuitement, qu’il s’agisse de blessures directes ou de maladies chroniques de personnes déplacées, etc.

Avant la révolution le système de santé en Syrie était gratuit pour tous, mais gangrené par la corruption, le système connaissait des failles terribles dans son fonctionnement. Aujourd’hui il est devenu réellement gratuit pour la population en souffrance bien que de manière cachée et au risque et péril du corps médical, surveillé de près par un appareil répressif ne reculant devant rien.

En effet le régime n’a pas hésité à Homs à entrer dans les hôpitaux, à achever blessés et malades, à arrêter ou tuer les médecins, à torturer des blessés… etc. La politique de la terreur, sous toutes ses formes, n’a fait qu’inciter encore plus la population à s’engager dans la résistance.

Les problèmes les plus importants concernent les déplacements, quels que soient les niveaux ou domaines de l’activisme civil en Syrie. Les barrages de sécurité érigés par le régime quadrillent intensément certaines zones ou régions. Une bonne part de l’énergie de tous est dépensée à éviter ces barrages en les repérant afin de pouvoir les contourner ou les passer dans des conditions moins dangereuses. La diversité d’origine des activistes crée la possibilité d’un éventail assez large d’actions, sans pour autant pouvoir éviter l’implacable répression quand elle s’abat. Quant à la communication entre les groupes et pour coordonner les opérations, elle est aléatoire en fonction des connexions internet. Mais elle reste possible.

Enfin, toutes ces activités sont financées par des dons essentiellement en provenance de l’intérieur ou de la diaspora syrienne à l’extérieur. Les classes moyennes n’ont plus de quoi donner après une année et demie de “ralentissement” de l’activité économique. Ce sont maintenant des fractions des classes supérieures qui se mobilisent : commerçants, hommes d’affaires importants, gros exploitants. Par exemple, dernièrement, on a assisté au don de la totalité de la production de la saison d’une très grande exploitation agricole ! Ainsi beaucoup de productions locales quittent le marché pour se retrouver dans un circuit parallèle, clandestin et gratuit. Ainsi la moitié de la production d’une usine de vêtements entre actuellement dans ce circuit. La mobilisation est dans ces cas-là verticale : patrons et employés sont impliqués ; l’entreprise ou l’exploitation se consacre alors entièrement à la révolution.

L’activisme civil dépend des dons de tous pour survivre et continuer sa lutte pour une Syrie libre et démocratique. Il fait face à un appareil répressif implacable. Des hommes et des femmes tombent chaque jour en essayant d’agir par des moyens souvent très modestes. Le peuple syrien tient bon, malgré l’horreur, mais a besoin de la solidarité internationale pour continuer sa lutte et survivre : une solidarité morale et politique, mais aussi matérielle, financière et médicale.

Leur presse (Ignace Leverrier, blog du Monde Un œil sur la Syrie, 21 septembre 2012)

 

REMARQUES CRITIQUES SUR L’OPPOSITION SYRIENNE

jeudi 13 décembre 2012

Par Ghayath Naïssé(1)

Il est courant d’observer, lors de processus révolutionnaires, un décalage entre les masses insurgées et les partis qui prétendent parler en leur nom. Mais le fossé a rarement été aussi large qu’en Syrie, où les deux grandes coalitions affirmant représenter la révolution se caractérisent, l’une par son inféodation aux impérialismes occidentaux et à leurs alliés du Golfe, l’autre par des positions conciliatrices envers le régime. A l’opposé des aspirations du peuple syrien, aussi déterminé à imposer ses objectifs démocratiques radicaux qu’à défendre son indépendance nationale.

Le Conseil national syrien

Istanbul a accueilli en mars dernier la seconde réunion du groupe des «?Amis de la Syrie?», en présence de représentants de 83 pays?; cette réunion a reconnu le Conseil national syrien (CNS) comme «?représentant tous les Syriens?» et «?partie principale?» de l’opposition syrienne. Si cette déclaration est restée en-deçà des prétentions du Conseil, qui se veut le «?représentant unique et légitime du peuple et de la révolution?», elle marque néanmoins un soutien clair et franc de la part des gouvernements représentés, notamment ceux des Etats-Unis, d’Europe, d’Arabie Saoudite, du Qatar et de Turquie, ses parrains qui lui apportent une aide politique, financière et médiatique.

La constitution du CNS, annoncée à Istanbul le 2 octobre 2011, a rencontré un certain écho au sein de la révolution syrienne en manque d’une expression politique. Mais le CNS a vite dilapidé son crédit auprès des masses, en raison de son organisation non démocratique, des tâtonnements de ses déclarations, de ses positions opportunistes quant au respect de la volonté du peuple syrien, de son hostilité affichée à l’axe Iran-Hezbollah en faveur de l’Arabie Saoudite, du Qatar et de la Turquie, de ses compromissions sur la question de la libération du Golan (il a appelé à «?sa restitution via des négociations en vertu de la légitimité internationale?»), des positions confuses de nombre de ses dirigeants, à l’instar des déclarations élogieuses envers l’Etat d’Israël de sa porte-parole, Bassma Kodmani.

Les illusions du CNS quant à une intervention étrangère imminente et sa soumission organique à l’agenda politique de ses Etats «?parrains?», ajoutées aux conflits personnels, aux différends politiques et aux scandales financiers, ont fini par liquider ce qui lui restait de crédibilité aux yeux des manifestants. Ses liens à l’intérieur du pays se limitent à un nombre restreint de groupes, essentiellement de l’ASL (Armée syrienne libre).

Un rapport de deux centres européens d’études, paru en janvier dernier, indique que «?le CNS, qui n’a pas de poids et de racines en Syrie, peu de militants, aucune assise intérieure, est soutenu et financé par le Qatar, l’Arabie Saoudite et les Etats occidentaux et leurs médias. Le principal objectif de ce soutien est de légitimer une éventuelle intervention en Syrie, que le CNS appelle de ses vœux?»

Le communiqué de fondation du CNS laissait déjà apparaître une contradiction entre deux principes, à savoir le refus de «?toute intervention militaire attentant à la souveraineté nationale?» et l’exigence concomitante de «?la protection internationale des civils?» sous forme de corridors humanitaires ou de zones de sécurité et tampons. Tous ses communiqués appellent à une intervention militaire étrangère, à l’instar de la demande adressée à la mi-avril au Conseil de sécurité «?d’une intervention au titre de l’article 7?» et du communiqué du 21 avril exigeant une «?intervention militaire décisive?».

Le CNS a traversé récemment une crise sérieuse, quand il a échoué à se désigner un président après la démission de Borhan Ghalioun et qu’à cette occasion se sont révélées au grand jour les luttes de couloirs entre les islamistes, avec à leur tête l’organisation des Frères Musulmans, et ceux qui se revendiquent ou sont apparentés aux courants laïcs. Sans compter que nombre de ses membres l’ont quitté pour des raisons diverses ces derniers mois.

Les Comités locaux de coordination (CLC – voir plus bas) ont également menacé de s’en retirer, ou au moins de geler leur adhésion s’il n’y avait pas de correction des erreurs commises et de traitement des demandes essentielles à leurs yeux pour redresser le Conseil. Ils ont estimé que ce dernier, à la suite de la réunion de Rome, qui avait vu une accentuation extrême des divergences, était en déclin permanent. Et qu’il y avait «?absence de consensus sur un projet commun entre le Conseil et le mouvement révolutionnaire?», ce mouvement dont il paraît que les représentants des CCL tels Khalil Elhajj Salah, Houzan Ibrahim et Rima Flihane, boycottaient les réunions du CNS ces derniers mois, en signe de protestation contre sa marginalisation. Le CNS se réduit de plus en plus à un bureau de relations publiques et de financement, otage du parrainage des Etats précités.

Le CCNCD

Quant à l’autre force politique connue de l’opposition, le Comité de coordination nationale pour le changement démocratique (CCNCD), elle a vu le jour le 26 juin 2011, et regroupe des forces de l’opposition traditionnelle, des restes de partis de gauche et nationalistes (Rassemblement national démocratique, Rassemblement de la gauche marxiste) et quelques personnalités islamistes et libérales. Dès les premiers mois, le Comité, à l’exception de certains de ses jeunes cadres issus du Parti de l’union socialiste (nassérien), s’est empêtré dans ses rapports avec la révolution. Des membres d’autres partis y participent également, à titre personnel. Il s’agit de vieux politiciens traditionnels qui sont loin de comprendre ce qui se passe, à savoir une révolution, et incapables de sentir le pouls du mouvement révolutionnaire auquel ils s’adressent de façon dédaigneuse et hautaine.

Le CCNCD se caractérise par ses positions inconsistantes, puisque tout en appelant à «?abattre le régime sécuritaire et autoritaire?» et à «?changer le régime?», il s’affirme ouvert au dialogue avec le régime. Ses dirigeants, qui prétendent représenter «?le bloc silencieux?», se sont laissé aller à des déclarations insultantes pour le mouvement insurrectionnel et les révolutionnaires. Le CCNCD a adopté une série de positions misant essentiellement sur l’action diplomatique en direction des pays alliés du régime, la Russie, la Chine et l’Iran. Il a misé sur une initiative arabe, et longtemps sur celle de Kofi Annan.

Beaucoup de ses membres l’ont quitté en protestant contre la monopolisation de la direction par un petit groupe de personnes. Ce sont des forces politiques qui sont toujours considérées par le régime comme étant une «?opposition nationale?» et qui appellent au dialogue avec lui. N’eût été la couverture politique relativement «?sécurisante?» que confère le Comité de coordination à beaucoup de militants politiques en Syrie, un nombre plus important encore l’aurait quitté.

Une autre structure présente en Syrie est le Courant de la construction de l’Etat syrien de Louay Hossein, qui dit n’être pas concerné par la question du pouvoir, mais par un dialogue politique avec le régime à des conditions bien définies, proche des thèses du CCNCD.

Enfin, le Front du changement et de la libération se considère opposant. Il est composé des partis Volonté populaire, nouvelle appellation du parti de Kadri Jamil, de L’unité des communistes, une des scissions du Parti communiste syrien, et d’une des fractions du Parti national social syrien, dirigée par Ali Haïder, ces deux derniers partis étant proches du pouvoir. En raison des positions de leurs dirigeants face à la révolution, beaucoup de cadres de ces partis, notamment des jeunes, les ont quittés pour rejoindre le mouvement révolutionnaire.

Depuis le mois de février des militants, revenus de leur expérience au sein du CCNCD ou d’autres structures, ou bien qui n’y avaient pas trouvé leur place, tentent de créer une nouvelle organisation, appelée Forum démocratique syrien. Ce dernier a tenu sa première réunion au Caire du 13 au 16 avril. Il se veut un espace de discussion et de dialogue, une passerelle afin de réunifier l’opposition par une action «?conciliatrice?» et «?de réflexion?». Il n’est rien sorti de cette réunion qui distinguerait le Forum des autres forces de l’opposition et ses initiateurs sont de la même veine que les dirigeants du Comité ou du Conseil.

Les expressions du mouvement révolutionnaire

La révolution syrienne a éclaté le 15 mars 2011 de façon spontanée. L’incendie s’est propagé à la Syrie toute entière, obligeant les jeunes révolutionnaires à créer des formes d’organisation des mouvements de protestation et de gestion des problèmes de l’information et de l’activité. Ils ont mis en place des «?coordinations?» au niveau des quartiers, villes et régions. Ces coordinations jouent un rôle d’agitation, d’information ou de secours, mais peu assument toutes ces tâches à la fois.

L’absence de forces politiques organisées sur le terrain a conduit à une éruption du phénomène des coordinations au point de rendre difficile, voire impossible,

l’évaluation de leur nombre réel, de leur taille et du rôle de chacune. Mais on peut dire qu’elles englobent des coordinations territoriales, dont le nombre n’est pas rendu public, et d’autres dont l’activité tourne autour de l’information et des médias, qui sont connues. Ces derniers mois, en raison de la détérioration de la situation humanitaire, des comités ou coordinations de secours humanitaire se sont constitués.

Quelques mois après le début de la révolution, on a assisté à des tentatives de regroupement de coordinations, et à l’annonce de la constitution de «?l’Union des coordinations de la révolution syrienne?» qui a publié son communiqué de fondation début juin 2011. Sa mission est de représenter le mouvement civil, politiquement et médiatiquement, de coordonner et d’unifier l’action sectorielle. Elle vise à constituer la base d’un conseil de la jeunesse et des militants de la révolution, pour protéger ses objectifs et garantir leur réalisation totale. Le comité de l’Union regroupe des coordinations locales de toutes les régions, villes et quartiers. Son discours se distingue par une teinte islamique, sans que cela signifie son appartenance politique aux Frères Musulmans ou aux courants salafistes.

Il y a eu aussi la constitution des Comités locaux de coordination (CLC). Dans leur communiqué du 29 août 2011, ceux-ci refusent la militarisation de la révolution et les dangers qu’elle fait encourir à la lutte révolutionnaire des masses. Ces comités ont rejoint le CNS, dont ils sont membres fondateurs. Ils ont précisé à ce sujet, par un communiqué du 20 septembre 2011, qu’ils le faisaient «?en dépit de remarques sur l’action du Conseil, les modalités de sa constitution et la représentation des forces en son sein?».

Les CLC se distinguent aussi par leur appréciation de l’intervention et de la protection internationales. Dans leur communiqué du 2 novembre 2011, ils indiquent que «?nous soutenons, dans ces circonstances très particulières, le droit du peuple syrien à affirmer son droit à décider de son destin, face à la communauté internationale. Nous considérons que les appels émis sur la base du «?droit d’ingérence?», du «?devoir d’ingérence?», de «?l’ingérence humanitaire?» ou encore de la «?responsabilité de la protection?» ne doivent pas conduire à contrarier les aspirations du peuple syrien à un changement pacifique par ses propres forces, ou à traiter le peuple syrien comme un champ d’influence dans le jeu des nations (…) Le peuple syrien ne veut pas remplacer l’oppression par la soumission à une influence étrangère. Le peuple syrien a arraché son indépendance et a fondé son Etat moderne. Il ambitionne de libérer tout son territoire, en premier lieu le Golan, et de poursuivre son soutien à la lutte des peuples pour décider de leur destin, en premier lieu aux droits du peuple palestinien. Le peuple syrien qui s’insurge contre ses oppresseurs n’abandonnera pas la révolution pour des formes de domination étrangère.?»

En dépit des spécificités des positions des CLC, ces derniers considèrent encore le CNS comme une couverture politique exprimant leurs positions, alors qu’elles sont parfois totalement contradictoires. L’essentiel de leur activité, à l’exception de certaines coordinations de terrain, qui s’en considèrent partie prenante, consiste en un travail médiatique.

Le 18 août 2011, lors d’une réunion à Istanbul, la «?Commission générale de la révolution syrienne?» a vu le jour, dans un climat de prolifération des congrès de l’opposition à l’étranger. Elle regroupe, si on s’en tient à son communiqué de constitution, 40 coordinations, les pages de la révolution syrienne sur Facebook et ses réseaux médiatiques. Un discours à connotation islamique domine le ton des communiqués de ces derniers mois ainsi que l’activité médiatique.

Ces coordinations ne sont pas les plus importantes au niveau de l’action. Il existe de nombreuses coordinations de terrain, constituées de comités locaux formés dans les villes, tandis que les localités et les villages ont conservé des comités qui s’appellent coordinations. S’y retrouvent des militants de diverses obédiences politiques, ou sans ligne politique définie. Leur objectif essentiel est le combat commun pour abattre le régime, mais leur caractère local et leur éclatement restent une des faiblesses du mouvement révolutionnaire.

Mentionnons encore la «?Rencontre nationale des forces et des coordinations de la révolution?», qui regroupe un nombre important de militants de terrain dans trois régions essentiellement (Hama, Deraa et Dir Ezzor), les «?Libres de la révolution de la dignité?», un regroupement de coordinations actives à Damas et dans ses banlieues, et le «?Rassemblement NABDH pour la jeunesse civile?» qui est actif à Homs et ses campagnes, ainsi que Damas et ses banlieues. Enfin la «?Coalition Watan?», constituée le 13 février 2012, qui regroupe de nombreux comités actifs sur le terrain, n’est pas encore parvenue, malgré son activité, à faire reconnaître sa voix. Elle fait face à des pressions de tous bords?: des appareils sécuritaires, ce qui était attendu, mais aussi du CCNCD, du CNS, du Forum démocratique, chacun d’entre eux avec ses propres buts politiques.

La Coalition Watan, qui regroupe maintenant 17 formations, pourrait être le point de départ de la construction d’une direction de masse révolutionnaire alternative, d’autant qu’elle compte dans ses rangs un nombre important de groupes de gauche combatifs. Il faut œuvrer à intégrer ceux qui sont encore à l’extérieur, par exemple les «?Coordinations des communistes syriens?» qui comptent parmi eux des jeunes extraordinaires d’enthousiasme, ou le groupe Perspectives de gauche.

Il ne fait aucun doute que la sauvagerie du régime dictatorial, l’augmentation du nombre des déserteurs, en parallèle avec la tendance à la militarisation et l’armement, en tant qu’instrument d’auto-défense, conduit nombre de coordinations à une confusion entre leur composante majoritaire attachée à la lutte de masse non armée, et des groupes minoritaires qui penchent du côté de l’action armée.

Un problème notoire au sein du mouvement révolutionnaire est celui posé par le CNS, plus particulièrement par sa composante hégémonique, les Frères musulmans, qui gagnent de la sympathie, même de façon limitée, du côté des militants des coordinations car ils apportent des aides, des secours, un soutien financier aux militants, en profitant de la manne financière en provenance des pays qui les parrainent. Mais ni le CNS, ni son noyau essentiel, les Frères musulmans, ne peuvent faire ce qu’ils veulent car peu de militants acceptent une aide conditionnée?: les révolutionnaires se sont libérés du suivisme, ils considèrent qu’offrir de l’aide est un devoir et non une faveur.

La situation kurde

Alors que la révolte du peuple kurde en mars 2004 avait placé la question kurde au cœur des luttes en Syrie, la majorité des forces d’opposition arabes n’a compris son importance que tardivement. Les forces kurdes se sont senties seules et abandonnées. La position de la majorité de ces forces a été effectivement honteuse, et elle a laissé des séquelles. La méfiance est légitime dans la mesure où leurs positions à l’égard des Kurdes restent confuses et contradictoires.

Cela a poussé plusieurs partis kurdes à se retirer du CCNCD, en octobre 2011, pour former le Conseil National Kurde (CNK). De même, les principales composantes kurdes se sont retirées du CNS après la réunion des 26 et 27 mars 2012 à Istanbul, tenue sous le slogan de «?l’unification de l’opposition syrienne?». Suite à la publication par le CNS de son «?document national sur la question kurde?», la majorité des membres du bloc national kurde y est revenue.

Le CNK regroupe aujourd’hui la majorité des forces politiques et des coordinations kurdes, à l’exception du Parti de l’union démocratique (PYD), la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dirigé par Abdullah Ocalan, emprisonné en Turquie. Le PYD est membre du CCNCD. Au sein du CNK existe également le Courant indépendant kurde, fondé par une personnalité éminente, Michel Temo, assassinée le 7 octobre dernier. Ce parti fondé en 2005 défend des positions tranchées, hostiles au régime dictatorial, et est déterminé à l’abattre.

La jeunesse kurde a participé depuis le début aux protestations avec beaucoup d’enthousiasme, et elle continue. Comme dans les autres régions de Syrie elle a créé ses coordinations, actives sur le terrain. Leur majorité a adhéré au CNK.

A l’exception de la région d’Afarin, sous hégémonie du PYD, et qui connaît un calme relatif, les régions kurdes se sont embrasées. Elles s’inscrivent dans la dynamique générale tout en ayant une spécificité nationale. Les manifestations de mars dernier se sont ainsi menées sous le slogan des «?droits kurdes?», afin d’affirmer le refus du peuple kurde des positions du CNS et du reste de l’opposition arabe sur la question kurde.

Dans leur ensemble, les forces kurdes revendiquent le droit du peuple kurde à décider de son destin, dans un «?Etat non centralisé?» sur l’ensemble de la Syrie, la reconnaissance constitutionnelle des droits nationaux du peuple kurde (seconde nationalité du pays), le refus des injustices et l’abolition de toutes les lois et mesures préjudiciables à leurs droits. En tout cas, on n’entend pas d’appel à la sécession.

Le PYD jouit d’un traitement particulier du régime, dont il est invité à «?avaler les couleuvres?». La raison en est son hostilité envers le gouvernement turc, qui représente une menace pour le pouvoir syrien. Le PYD construit dans ses régions une «?autogestion démocratique?» œuvrant à gérer les régions où il est présent et influent. Les forces du CNK ont elles aussi créé des «?conseils locaux?».

Le PYD se caractérise par la discipline de ses membres et sa fermeté envers ses dissidents ou concurrents, ainsi que par le fait que le parti-mère en Turquie dispose de forces armées ayant des prolongements en Syrie. La crainte d’une escalade des combats avec les forces du CNK a conduit à l’adoption, le 3 mars 2012, d’un document «?de compréhension mutuelle?» destiné éviter les combats fratricides inter-kurdes.

Une stratégie pour la Syrie ne peut esquiver une réponse claire à la question nationale kurde, à même de créer la confiance entre le peuple kurde, ses forces politiques (qui souffrent des mêmes problèmes que l’opposition arabe, tout en s’en différenciant par le fait d’être majoritairement laïques) et les forces de la révolution et des masses arabes insurgées, pour unifier les luttes afin d’abattre le régime et édifier une Syrie libre, démocratique et laïque, dont tous les citoyens seraient égaux, par delà leurs origines ethniques, religieuses ou sexuelles.

Les régions kurdes marginalisées et paupérisées ne se lanceront dans des luttes politiques et sociales communes que lorsqu’une position révolutionnaire claire sera arrêtée par les forces arabes face à la question nationale kurde. Nous n’encourageons pas la séparation du peuple kurde en Syrie car nous considérons que dans les circonstances actuelles, cela serait préjudiciable à la lutte commune des couches sociale populaires contre leurs bourgeoisies, toutes nationalités confondues. Cela affaiblirait la lutte contre la dictature et notre lutte commune pour la justice sociale, et pourrait conduire le pays à une guerre civile catastrophique. Cela assujettirait les masses populaires kurdes à des directions nationales qui n’ont rien à envier aux directions arabes.

Notre position de principe repose sur l’intérêt commun kurde-arabe dans la lutte contre le régime despotique, la reconnaissance de l’oppression nationale subie par le peuple kurde de la part de tous les gouvernements arabes en Syrie, la fin de ces injustices et la réalisation de l’égalité totale entre tous les citoyens syriens, quelle que soit leur appartenance nationale, ethnique, religieuse ou sexuelle, la reconnaissance constitutionnelle des droits nationaux du peuple kurde de Syrie – donc du droit à l’autodétermination et à faire sécession, même si nous invitons nos populations kurdes à demeurer dans l’unité populaire syrienne.

C’est seulement à partir de cette position que nous pourrons renforcer la lutte commune de toutes les composantes nationales des masses syriennes pour abattre le régime d’oppression et réaliser la liberté, l’égalité et la justice sociale.

Construire une direction révolutionnaire de masse

De façon générale, la force d’un mouvement révolutionnaire réside dans les classes laborieuses et paupérisées, ainsi que dans la jeunesse. La seule composante sociale à être massivement descendue sur le terrain est jusqu’à présent celle des étudiants, dont la majorité a des origines sociales ouvrières ou moyennes , et qui représentent dans ces conditions les «?intellectuels?» de ces classes.

A ce jour, la classe ouvrière n’est pas intervenue en tant que telle. Une exception est la protestation des classes moyennes et inférieures dans les syndicats ouvriers, dominés par les appareils du pouvoir, en faveur de l’autonomie de ces syndicats par rapport à l’Etat, de l’augmentation des salaires, de meilleures conditions de travail, et contre les licenciements (plus de 100 000 travailleurs ont été licenciés l’année dernière, le pouvoir ayant fermé plus de 180 usines). En dépit des liens entre le pouvoir et la bureaucratie de l’Union générale des travailleurs, la contestation frappe cette dernière depuis 2006, et va croissant avec la révolution en cours.

Aucune force politique de l’opposition ne se soucie d’agir dans la classe ouvrière syrienne, dont le nombre avoisine les deux millions. Aucune non plus ne propose un programme défendant ses intérêts ou ses revendications, ni n’appelle à son indépendance par rapport à l’Etat ni même à construire des syndicats autonomes. N’omettons pas la marginalisation et les réquisitions de terres auxquelles se sont heurtés les travailleurs des zones rurales dans les années passées, et la nécessité de proposer un nouveau programme de développement rendant aux petits paysans leurs droits et l’administration directe de leurs affaires, avec l’aide de l’Etat.

La société syrienne est plurinationale et multiconfessionnelle. Il sera impossible de convaincre de larges secteurs, notamment les couches moyennes habitant les deux grandes villes que sont Damas et Alep, sans proposer un programme reconnaissant les droits nationaux des minorités nationales et la laïcité de l’Etat à construire sur les ruines du régime actuel. Cette laïcité ne signifie nullement l’hostilité envers les religions, mais la séparation de la religion et de l’Etat, ainsi que la reconnaissance des droits des femmes, leur égalité avec les hommes, celle de tous les citoyens en droits et en devoirs, quelle que soit leur appartenance ethnique, nationale, religieuse ou sexuelle.

Le peuple syrien insurgé est jaloux de son indépendance, il refusera toutes les tentatives de la brider, que ce soit par le pouvoir en place ou par des forces étrangères. Il est attaché à la restitution de ses terres spoliées, comme à la lutte du peuple palestinien pour la restitution de tous ses droits historiques.

Lors de la guerre civile espagnole des années 1930, dans le cadre d’une lutte armée de masse, Trotsky estimait que «?la tâche urgente des communistes espagnols n’est pas (seulement) la lutte pour arracher le pouvoir, mais la lutte également pour les masses?»

En Syrie aujourd’hui, les forces de gauche (et démocratiques laïques radicales) doivent mettre sur pied une alliance révolutionnaire, pour gagner les masses, sur la base de leur programme, à travers l’engagement direct dans le mouvement révolutionnaire, en aidant les masses révolutionnaires à construire leurs comités d’auto-organisation et d’autogestion dans les quartiers, les usines et les villes, et à défendre leurs revendications économiques, sociales et ouvrières, dans la lutte violente en cours pour la chute du régime.

A elles de porter le slogan transitoire d’un gouvernement révolutionnaire provisoire, qui aura deux tâches après la chute du régime, dans le cadre du programme de transition démocratique révolutionnaire autour duquel se rencontreront les milieux les plus larges des masses insurgées?: détruire l’Etat sécuritaire, élire librement une assemblée constituante reposant sur une proportionnelle non confessionnelle.

L’émergence de cette direction de masse révolutionnaire est une question essentielle pour le devenir du processus révolutionnaire. Elle est la garantie de la chute du régime et de changements politiques et sociaux plus profonds, à travers un processus révolutionnaire permanent. Elle mettra un terme à la fable de l’arriération de la conscience des masses, par laquelle certains justifient leur abandon de ce programme. Car, comme le dit Trotsky, «?nous ne nous solidarisons pas un instant avec les illusions des masses, mais ce qui se cache de progressiste sous ces illusions, nous devons l’utiliser jusqu’au bout, autrement nous ne serions pas des révolutionnaires, mais de misérables pédants?».

Donc, que les attentistes et les geignards cessent d’attendre, de se plaindre et de chercher des prétextes à leur désintérêt, et qu’ils laissent place à la lutte et à l’action en vue de l’édification de cette direction de masse révolutionnaire alternative?!

1. Militant révolutionnaire syrien. Nous publions ici des extraits, édités, d’un texte paru initialement dans le n°2 (juin 2012) de la revue arabe Révolution permanente puis, en français, sur le site Europe solidaire sans frontières?: http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article25889. Daté du 1er juin 2012, cet article ne prend évidemment pas en compte l’accélération récente des événements. Il a été traduit de l’arabe par Luiza Toscane.

 

NATURE, RÔLE ET PLACE DE LA RÉSISTANCE ARMÉE EN SYRIE

jeudi 13 décembre 2012

Par Khalil Hasbah(1)

Les débats sur le rôle et la nature des groupes de l’opposition armée ont été récurrents depuis leur apparition l’an dernier, en juin 2011, avec la formation du Mouvement des officiers libres du colonel Husayn Hamoush. Cette première initiative a tourné court après sa capture et son exécution par le régime, mais la constitution de l’Armée syrienne libre (ASL), dirigée par l’ancien colonel de l’armée de l’air Riad Asaad, qui a fait défection en juillet 2012, a immédiatement suivi.

A ce jour, le processus révolutionnaire syrien reste principalement caractérisé par l’action populaire de masse, des manifestations aux campagnes de grève (comme en décembre 2011) en passant par la désobéissance civile. Il est néanmoins très important d’analyser ce que représentent les groupes de l’opposition armée et, plus généralement, la place de la résistance armée qui est en train de se développer.

De l’opposition à l’opposition armée

Des secteurs de l’opposition syrienne ont dénoncé le développement de l’opposition armée en affirmant qu’elle affaiblissait le mouvement populaire. Haitam Mannaa, le leader du CCNCD (Comité de coordination nationale pour le changement

démocratique), a ainsi déclaré que «?quand nous étions non-violents, nous avions trois millions de personnes avec nous?» mais «?maintenant, avec la résistance armée, nous n’avons pas plus de 50?000 personnes dans la rue.?» Il a également affirmé que «?la lutte armée ne peut pas être victorieuse. Elle joue en faveur des groupes extrémistes qui sont soutenus par les Etats du Golfe?».2 Il a ajouté que ces groupes faisaient pression pour une intervention étrangère, intervention à laquelle nous nous opposons.3

Même si nous sommes d’accord avec le fait que la seule résistance armée ne suffira pas à renverser le régime, et même si nous nous opposons à une intervention étrangère, nous pensons que l’approche du militant d’opposition Haitam Mannaa n’est pas juste. Le mouvement populaire en Syrie n’a pas cessé de se développer. La répression violente de ceux qui protestaient a commencé dès le premier jour du processus révolutionnaire, en mars 2011?; ce n’est pas la résistance armée qui l’a provoquée. Comme l’a dit le révolutionnaire et héros national cubain José Marti, «?celui qui déclenche dans un pays une guerre évitable est un criminel, mais tout aussi criminel est celui qui ne déclenche pas une guerre inévitable.?» Nous ne pouvons pas ignorer le sentiment de très nombreux Syriens face à la répression violente du régime, qui aurait pu éviter de mener cette guerre contre son peuple.

Il faut se rappeler qu’il y a eu en Egypte plus de 800 martyrs avant le renversement de Moubarak. A un moment, les manifestants ont utilisé la violence pour se protéger des nervis envoyés par le régime de Moubarak pour envahir la plate Tahrir. En Syrie comme ailleurs, les gens ont le droit de se défendre, eux et leurs familles, contre un régime oppresseur totalitaire. Dénions-nous ce droit à la résistance palestinienne face à l’occupation raciste, coloniale, de son territoire par les Israéliens?? Avons-nous dans le passé dénié le droit des peuples sud-américains à résister par les armes contre leurs dictatures?? Evidemment, non. Le droit à l’autodéfense contre la répression du régime n’est pas contradictoire avec la lutte pacifique du mouvement populaire pour le renversement du régime.

Les débuts de l’opposition armée

Plusieurs éléments ont favorisé l’apparition des groupes armés?:

- En premier lieu, la répression violente du régime contre les manifestants pacifiques, et contre les dirigeants du mouvement populaire, tués, arrêtés ou contraints à l’exil. Cela a radicalisé le mouvement et contribué à mettre en avant des militants plus enclins à résister par les armes. De plus en plus de groupes de citoyens ont alors pris les armes pour défendre leurs manifestations et leurs domiciles contre les chabihas [miliciens appointés par le régime, auteurs d’innombrables exactions], les services de sécurité et l’armée.

-m En second lieu, le nombre croissant des désertions dans l’armée, en particulier de soldats du rang refusant de tirer sur des manifestants pacifiques. Le 26 juin, c’est un treizième général qui a fait défection tandis que le 22 juin, un colonel de l’armée de l’air est devenu le premier officier supérieur à déserter avec son Mig 21, qu’il a posé en Jordanie. La réticence des soldats à tirer contre des manifestations pacifiques a provoqué de nombreuses mutineries et désertions. Un général qui faisait partie du premier cercle de Bachar el-Assad, Manaf Tlass, a également fui en Turquie.

- Il y a enfin la volonté de courants ou d’Etats de financer des groupes armés bien précis, pour se constituer en Syrie une base de soutien qui leur faisait défaut. Les Frères Musulmans soutiennent ainsi une milice appelée Comité de protection civile, ou Bataillon Ibn al-Walid. Le Bataillon Farouk dirigé par le fameux Abdel Razak Tlass serait lié à l’Arabie Saoudite. Un militant a déclaré que «?des hommes d’affaires qataris et saoudiens passent par-dessus les conseils militaires et injectent directement beaucoup de dollars au profit de petits groupes de l’opposition armée. Une partie va vers des groupes islamistes radicaux?».4

La composition des groupes armés

Les membres des groupes de l’opposition armée proviennent socialement de la composante majoritaire du mouvement révolutionnaire?: ce sont principalement des travailleurs marginalisés des villes et des campagnes, des membres des classes subalternes et moyennes qui ont souffert de l’accélération des politiques néolibérales menées depuis l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad5. On trouve dans les groupes de l’opposition armée aussi bien des militaires ayant fait défection que des civils ayant décidé de prendre les armes, ces derniers en constituant la grande majorité. Ces groupes ont de vraies racines dans le soulèvement populaire et sont bien trop divers pour se transformer en une force unifiée au service de pouvoirs étrangers.

L’armée syrienne s’était structurée à l’époque de Hafez el-Assad [le père et prédécesseur, mort en 2000, de l’actuel dictateur], de telle sorte que l’insubordination collective ou la mutinerie y sont très difficiles. La structure du haut commandement se base sur le clientélisme et le confessionnalisme. La plupart des unités loyales envers Assad est dominée par des officiers alaouites, même si elles comprennent aussi des officiers et généraux sunnites. Le chef du bataillon qui a mené la terrible attaque contre le quartier Baba Amr de Homs, en février 2012, est un colonel sunnite. Le rôle assigné à ces unités est de protéger le régime en appliquant différentes formes de répression. Le plus souvent, ceux qui veulent faire défection ne peuvent agir qu’individuellement ou en petits groupes, partant ou non avec leurs armes.

Ces difficultés n’ont cependant pas empêché le développement des défections. Le régime s’est vu contraint de sécuriser ses unités par l’intégration de nouveaux éléments en provenance de l’appareil sécuritaire. Des milliers de soldats et d’officiers ont été emprisonnés parce que suspects de sympathie envers la révolution. Au moins la moitié des pertes de l’armée syrienne résulterait de meurtres perpétrés par des militaires loyaux envers le régime.

A propos de leur dénomination

La plupart des dénominations des groupes armés a une connotation religieuse sunnite, raison pour laquelle beaucoup ont cru y déceler du confessionnalisme. En réalité, cela ne reflète que le milieu social dont leurs membres sont originaires?: en général rural, marginalisé et où la pratique religieuse est courante.

D’autres communautés sont représentées dans l’opposition armée. Des brigades alaouites se sont formées début 2012, notamment dans la province d’Idlib. Muteeh Ilyas Ilyas a été le premier officier chrétien à faire défection. Les forces de sécurité ont tué de nombreux militants chrétiens liés à l’ASL ou qui lui apportaient un soutien – parmi eux Hossam Mikhail.

La question des armes

De nombreux groupes de l’opposition armée ont démenti avoir reçu des armes de l’Arabie saoudite ou du Qatar, contrairement à ce qu’affirment les médias occidentaux.6

La grande majorité de ces groupes combat avec un matériel élémentaire (fusils-mitrailleurs Kalashnikov, fusils de precision Dragunov, mitrailleuses PKT, lance-roquettes RPG7), volé ou qui leur a été vendu par la très corrompue armée syrienne. Les équipements les plus sophistiqués, notamment les missiles anti-tanks Metis et Komet, ont été capturés durant les combats avec l’armée régulière, ou bien obtenus auprès d’officiers corrompus. Cela ne signifie pas que des armes n’aient pas été livrées de l’extérieur, mais ce n’a été ni systématique ni en grandes quantités. Une première livraison importante a eu lieu en mars ou avril, au profit de groupes bien précis opérant autour d’Idlib, de Hama, de Homs et de la banlieue de Damas.

Selon plusieurs sources d’opposition, un faible nombre d’armes a été envoyé par l’Arabie saoudite et le Qatar, tandis que les Turcs ont démenti tout rôle dans l’armement des rebelles. Beaucoup de groupes de l’opposition armée ont en fait refusé toute forme d’allégeance envers les Etats et bourgeoisies du Golfe, une condition posée par ces derniers pour remettre des armes.

Les affirmations de l’Arabie saoudite selon lesquelles elle financerait des éléments de l’ASL sont à ce jour non prouvées, tandis que la présence de la CIA dans le sud de la Turquie vise à recenser les groupes de l’opposition armée bien plus qu’à les aider. Un membre éminent de la plus haute autorité religieuse d’Arabie saoudite (le Haut-conseil des oulémas) a publié début juin une fatwa interdisant aux Saoudis de mener le jihad en Syrie, c’est-à-dire d’aller combattre le régime syrien.

Certains groupes de l’opposition armée s’approvisionnaient via la contrebande en provenance d’Irak, du Liban ou de Turquie, mais cette source s’est largement tarie après que ces Etats ont procédé à des arrestations et interdit tout passage d’armes par leurs frontières.

Avant tout, les groupes de l’opposition armée sont soutenus par la population syrienne qui leur donne de l’argent, des armes, de la nourriture, des médicaments et en général toute forme d’aide possible.

La stratégie des groupes de l’opposition armée

Jusqu’à présent, l’ASL n’est pas une entité unifiée. Récemment encore, la coordination entre ses unités s’étendait rarement au-delà des villes ou villages les plus proches. De nombreux rebelles ne savent pas qui sont les commandants à deux heures de route. Mais des progrès croissants et encourageants ont été accomplis ces derniers mois.

Cette période a vu un fort développement du mouvement populaire de base, donnant naissance à un réseau d’acteurs qui, au niveau local, régional et national, coordonnent des manifestations, des opérations militaires, l’aide humanitaire et la relation avec les médias. La formation du «?Comité d’action conjointe?» vise à «?unifier le travail politique et de terrain en Syrie, sur tous les terrains de la révolution, afin de garantir une transition ordonnée?»7.

Son exécutif est constitué de trois représentants de chacune des quatre principales structures de l’opposition syrienne, dont les deux plus importantes?: la Commission générale de la révolution syrienne (CGRS) et les Comités locaux de coordination (CLC). Le Comité se donne pour objectif d’établir son autorité sur les groupes de l’opposition armée liés à l’Armée syrienne libre ou affirmant en être membres.

Du côté de ces groupes, des efforts ont été faits afin de coordonner leur activité en établissant un Conseil militaire unifié. L’ASL a négocié avec les différentes factions afin de les convaincre de rejoindre une telle structure.

Les conseils militaires se sont constitués en vue de donner un commandement et une structure de contrôle à des groupes de miliciens très disparates. Selon un membre du Comité d’action conjointe, il y avait au mois de juin dix conseils militaires dans le pays, qui commençaient à partager des informations et à décider d’actions communes. Les conseils militaires provinciaux travaillent sous le parapluie de l’ASL, mais prennent leurs propres décisions opérationnelles.

Ces conseils se sont implantés solidement à Homs, Hama, Idlib, Deraa et Damas. Chacun représente un ensemble, préexistant, de bataillons de l’ASL. Chacun se coordonne avec son homologue de l’opposition politique, le conseil révolutionnaire provincial. Certaines organisations rebelles bien établies et puissantes n’ont pas reconnu les conseils militaires, mais suffisamment l’ont fait pour assurer leur légitimité.8

Jusqu’à présent, malgré des progrès importants vers la coordination, l’ASL reste avant tout un label derrière lequel se regroupe une série de groupes armés indépendants. Les CLC, comme différents secteurs dont la gauche révolutionnaire syrienne, appellent à l’unification des groupes armés sous une autorité civile envers laquelle ils seraient responsables. Coordonner les actions des groupes locaux de l’ASL est une nécessité afin d’atteindre les objectifs du mouvement révolutionnaire, à l’exclusion d’autres intérêts qui lui sont étrangers.

L’ASL et la mobilisation populaire, une complémentarité nécessaire

Réaliser les buts de la révolution syrienne implique de respecter les droits et la dignité humaine. C’est pourquoi nous condamnons les pratiques mentionnées dans un rapport récent de Human Rights Watch.9

Les groupes armés devraient servir uniquement les objectifs du mouvement populaire et de la révolution, non ceux de pouvoirs étrangers. Ils doivent également se différencier clairement de certains groupes armés poursuivant des buts mafieux ou confessionnels, deux types de comportement qui affaiblissent le processus révolutionnaire.

Nous nous opposons aux appels de certains groupes armés à une intervention militaire étrangère, et leur disons que de tels appels sont de toute façon vains car ils ne changeront rien au fait qu’aucun pouvoir extérieur ne veut une intervention militaire. Nous leur disons?: unissons le mouvement populaire et les groupes d’opposition armés, car c’est le seul facteur que nous puissions contrôler.

La nécessité d’une ASL unifiée et responsable ne doit cependant pas nous détourner de la tâche de construction du mouvement révolutionnaire et populaire. Comme le déclarent les CLC, «?nous devons travailler avec les dirigeants locaux du mouvement en nous centrant sur la poursuite et le développement de leurs activités révolutionnaires. Le discours sur la désobéissance civile pacifique n’a pas encore atteint la majorité. De nombreux moyens de résistance civile restent à utiliser.?»

Les groupes locaux et les comités de coordination sont le cadre concret de la révolution. Les courants politiques devraient les soutenir et travailler à développer une stratégie révolutionnaire claire et unifiée. Ainsi, on pourra construire une coalition révolutionnaire réunissant la majorité des révoltés.

La lutte du peuple syrien ne peut pas devenir un simple affrontement militaire avec le régime. L’armée syrienne se compose de 295?000 membres actifs. Quelque

175?000 sont des appelés, avec des niveaux inégaux d’entraînement et d’engagement, mais l’armée comprend aussi une série d’unité très entraînées et capables, dont la division de la garde républicaine et la 4e division mécanisée, totalisant à elles deux entre 25?000 et 35?000 hommes, et commandées par Maher Assad, le frère de Bachar. Il y a en outre quelque 100?000 hommes dans les forces paramilitaires directement liées au parti Baas au pouvoir.

C’est pourquoi nous pensons que le rôle de l’ASL devrait être exclusivement défensif, en coordination avec les organisations de terrain telles que les CLC. La conjonction de la résistance populaire et de la résistance armée est nécessaire et cruciale pour renverser le régime. Ainsi que l’a écrit le militant d’opposition Salameh Kaileh, «?il n’est pas possible de transformer la

révolution en une révolution armée. Il n’y a pas un seul exemple d’un pays qui se soit libéré de son Etat par la lutte armée. Celle-ci est utile en cas d’occupation étrangère, mais dans une lutte de classes interne elle ne peut venir qu’en soutien du mouvement populaire, qui est et doit rester la base de tout.?»10

Le mouvement populaire doit rester l’axe de la révolution?; c’est lui qui peut paralyser les moyens de répression et les centres économiques du régime. C’est lui qui permet à la résistance armée de s’étendre et de se développer dans de nouvelles régions, en posant un nouveau défi à l’armée et aux forces de sécurité du régime.

Les expériences de décembre 2011 et de janvier 2012 montrent qu’une grève coordonnée par les CLC et d’autres groupes populaires pourrait impliquer les puissants groupes de travailleurs des raffineries, des ports, des usines, des bureaux, des mines, des chemins de fer, des aéroports, des écoles et des hôpitaux. Une telle action pourrait paralyser l’économie et fracturer le régime, tout en donnant de nouvelles possibilités à l’opposition armée de s’étendre et de soutenir le mouvement populaire.

Pour cela, il est nécessaire de reconstruire les organisations populaires, en particulier dans les universités et sur les lieux de travail, ce qui commence à se faire.11

Che Guevara a bien expliqué que pour renverser le régime et s’emparer du pouvoir, la guerre de guérilla doit être soutenue par les paysans et les travailleurs.

Le combat en cours concerne toutes les couches de la société. Comme nous l’avons dit, nous soutenons la résistance armée, mais celle-ci ne peut suffire. Le mouvement populaire est l’élément clé pour la poursuite et la victoire de la révolution. Mouvement populaire et résistance armée doivent s’unir et se coordonner pour réaliser les objectifs de la révolution syrienne. Aucune aide de l’extérieur ne viendra changer les règles. La solution est en Syrie, entre les mains des Syriens.

1. Khalil Hasbah est un militant révolutionnaire syrien. Son texte nous a été transmis au début de l’été. Logiquement, il ne rend donc pas compte des derniers développements de la situation – mais en revanche, aide à les comprendre. Le titre et les intertitres sont de TEAN La Revue. Traduit de l’anglais par Jean-Philippe Divès. Les notes qui suivent sont celles de l’auteur, qui à travers elles se réfère à ses sources – en anglais et dans un cas (note 10) en arabe.

2. http://syrianncb.org/2012/05/17/haytham-manna-we-are-not-against-the-state-but-against-the-regime/

3.?Pour notre position sur ce sujet, voir notre lettre ouverte à la Stop the War Coalition (Grande-Bretagne)?: http://syriafreedomforever.wordpress.com/2012/05/24/open-letter-to-the-stop-the-war-coalition-stwc-or-real-solidarity-is-needed/.

4. http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/middleeast/syria/9342471/Syrian-activists-announce-new-leadership.html.

5. Pour plus d’information, voir cet article?:

http://syriafreedomforever.wordpress.com/2012/05/20/syria-one-year-after-the-beginning-of-the-revolution-part-i/

6. http://world.time.com/2012/06/22/opening-the-weapons-tap-syrias-rebels-await-fresh-and-free-ammo/

7. http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/middleeast/syria/9342471/Syrian-activists-announce-new-leadership.html

8. http://www.understandingwar.org/sites/default/files/Syrias_MaturingInsurgency_21June2012.pdf

9. http://www.hrw.org/news/2012/03/20/syria-armed-opposition-groups-committing-abuses

10. http://www.alquds.co.uk/index.asp?fname=data%5C2012%5C06%5C06-18%5C18qpt899.htm

11. Pour plus d’informations, voir http://syriafreedomforever.wordpress.com/2012/06/26/the-student-movement-in-syria-and-its-role-in-the-revolution/

 

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