LE POLE NUCLEAIRE AU TEMPS DU MOX
En 1977, l’opposition menée par des antimilitaristes (insoumis et objecteurs de conscience) contre l’implantation de l’usine FBFC (franco-belge de fabrication de combustible) de Romans-sur-Isère n’a pas réussi à s’opposer à sa mise en fonction. Ces opposants étaient encore marqués par la manifestation de Malville de 1977. Les professionnels de l’écologie contre la FBFC avaient phagocyté toute la discussion et avaient laissé ces opposants radicaux affronter directement la police qui protégeait le site. Cette courte bataille a eu lieu en présence du député Georges Fillioud député depuis 1967, réélu continûment jusqu’en 1981, charge à laquelle il ajouta celle de maire de Romans de 1977 à 1983.
Avec deux propagandistes de l’énergie renouvelable1 et les écologistes évoqués plus haut, ce même Georges Fillioud était en tête de la manifestation contre l’implantation de la centrale nucléaire de Cruas-Meysse en 1978, démarrée en 1984. Les radicaux avaient été propulsés en queue du cortège où l’un d’eux a été arrêté avec des explosifs dans sa voiture.
L’usine FBFC s’est faite oublier derrière l’écran de fumée que constitue le tissu associatif de Romans- sur-Isère. Bien des choses ont changé depuis 1981 à Romans. Georges Fillioud, maire de Romans et proche de Mitterrand a aidé à récolter les taxes de l’usine nucléaire FBFC.
La situation de l’emploi de la ville est marquée par l’effondrement de l’industrie de la chaussure, les ouvriers organisés d’une façon autonome se sont retrouvés sans base de discussion avec la population, le fatalisme et la révolution technologique dont Grenoble était l’emblème régional, était plus au centre des discussions qu’une bataille autonome pour la défense d’un emploi. Quelle tristesse quand on sait que cette région romanaise avait été un lieu de refuge pour Marius Jacob, que cette ville rebelle accueillit Louise Michel conformément à sa réputation traditionnellement acquise de ville ouverte qui recevait les condamnés et les bannis des villes environnantes comme Valence!
Toujours est-il la mafia nucléariste a conquis cette ville. Elle a constitué une technocratie tout en établissant une atmosphère d’irréversibilité. En 2008, l’usine s’est illustrée par une forte pollution à l’uranium suite à la rupture d’un tuyau d’évacuation. Ce fut l’occasion d’apprendre que les déchets liquides de l’usine sont rejetés, après « traitement » dans une station d’épuration, directement dans l’Isère2 Des émetteurs de radioactivité alpha (de l’uranium en quasi-totalité) se retrouvent donc dans le fleuve. L’association planet’aiire qui se présente sous le label écologiste a alors invité, dans une petite salle municipale du centre-ville, le directeur de l’usine FBFC et du personnel de l’usine pour un débat citoyen avec, en vedette américaine, Roland Desbordes président de la CRIIRAD3 par ailleurs membre du Plan Local d’Information. Le débat se focalisait sur des détails techniques et se fondait uniquement sur la peur des citoyens présents dans la salle. La volonté de l’association était que les gens présents s’impliquent dans l’économie sociale et solidaire et dans les énergies renouvelables en prenant en compte le risque nucléaire. Cette discussion s’était déroulée loin des habitations du quartier qui jouxte l’usine FBFC. Après cela « L’ouvrier a repris son labeur il a, de nouveau, courbé ses reins sur la tâche quotidienne. Aujourd’hui comme hier, l’esclave prépare la pâtée de son maître »4
Nous avons appris dernièrement que la FBFC se « félicitait » de produire le combustible nucléaire pour les deux réacteurs EPR en construction de Taishan, en Chine5. Le directeur de la production parlait certainement avec l’aval de Luc Oursel, l’actuel président d’Areva qui déclarait lors de l’inauguration en juillet 2012 d’un pôle de Recherche et développement du Mox à Codolet (site nucléaire de Marcoule, Gard): « En fait, après Fukushima, il n’y a pas eu d’hiver nucléaire » L’usine FBFC cachée au milieu de la zone industrielle de Romans à proximité d’une usine de ravioles fournit des assemblages de combustibles nucléaire destinés à la plupart des centrales nucléaires française. Si l’usine FBFC ne fabrique que des assemblages d’uranium enrichi, ces assemblages, s’enorgueillit le directeur de la production, sont confectionnés en zirconium. Le zirconium est issu d’un minérai exploité en Australie et en Afrique du Sud mais tout prochainement au Sénégal. À l’état minéral, ce métal, l’un des plus anciens de la croûte terrestre, le zircon6 qui n’est pas radioactif en lui-même, contient fréquemment des traces de thorium et d’uranium radioactifs. À l’état métallique, il est utilisé comme gaine pour les crayons d’uranium pour sa capacité présumée à contenir l’irradiation pendant 2000 ans et après usage il n’est pas séparé du combustible, cette faculté fait qu’il est aussi utilisé comme verre pour abriter le plutonium, rôle qu’il remplit tant qu’il ne présente aucune fissure. Lorsque le zirconium est soumis à une température trop élevée dans l’eau, sa capacité à isoler l’hydrogène est susceptible de produire une explosion au contact de l’oxygène aérien à température ambiante. Arnie Gundersen ou Murray Miles, des experts, ont avancé que ce processus expliquait les explosions des unités 1, 2 et 4 des 12, 14 et 15 mars 2011 dans le documentaire Fukushima un an après : Enquête sur une supercatastrophe nucléaire7.
Les villages sénégalais proches des lieux d’extraction sont Doiogo, Mboro, Fass Boye, Lompoul, Darou Khoudouss,et Diokoul Diawrigne, il s’agit d’une bande d’environ 4 km sur 100 qui longe l’océan atlantique et débute 50 km au nord de Dakar. La question des conditions de l’extraction du minerai ne sera évidemment pas abordée au salon du livre de Romans, en novembre 2008, salon sponsorisé entre autres par Areva et qui choisit pour thème l’Afrique noire. C’est peut-être un signe des soucis humanitaires et de la conception de la protection de l’enfance vus par la technocratie de la FBFC.
L’industrie nucléaire appartient à l’ère post carbone définit au sommet de Copenhague. Le capitalisme industriel qui se connecte dans la région Rhône Alpes veut allier (exemple l’association atout Tricastin8) le nucléaire avec toutes les industries et même renouveler son expérience (chauffage urbain de Pierrelatte alimentés par les réacteurs de Georges Besse I donc pourquoi pas le chauffage urbain de Montélimar9 9avec les vieilles centrales).
La FBFC, dotée de trois sites, a pour particularité d’assurer deux activités non radioactives : la fabrication de la totalité des grilles de maintien des crayons de combustibles et la fabrication des composants pour assemblages Melox, c’est-à-dire de combustibles produit à base de plutonium, le combustible dit « Mox ». Mais l’activité de production de combustible a été transférée de Pierrelatte à Romans et Dessel (en Belgique). L’usine de Pierrelatte ne manipule plus d’uranium depuis 1999. Nous déduisons donc des informations transmises par la FBFC que ce sont les deux autres usines d’assemblages qui effectuent ce travail.
Par ailleurs, la communication d’Areva a annoncé un nouvel investissement de 24 millions d’euros à Chusclan (à proximité du site nucléaire de Marcoule) avec l’installation d’une nouvelle unité de dosage primaire, Cette unité doit démarrer au second trimestre 2014. Elle a été conçue pour Astrid10 et MELOX. Cette filiale du Groupe AREVA, leader mondial de la fabrication de combustibles MOX, organise son monde autour d’elle, par exemple avec l’Association TEKHIN11. L’état a relancé la filière des surgénérateurs (réacteurs fonctionnant au plutonium tels phénix et superphénix) via Astrid (Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration ) qui est en train de se construire à Marcoule. Pour mémoire cette filière avait été officiellement abandonnée en 1998 par Dominique Voynet alors ministre de l’environnement et de l’aménagement du territoire. Celle-ci avait en contrepartie signé les accords autorisant l’extension de l’usine MELOX à Marcoule ainsi qu’autorisé l’exploitation du laboratoire d’enfouissement de Bure (Meuse).
Détruire la toile de tarentule des nucléocrates prendra du temps et ne peut se limiter à la seule dénonciation des nucléocrates et des cogestionaires. La société civile est déterminée par le stade de développement atteint par le capitalisme12 L’usine d’enrichissement Georges Besse II et celle de conversion Commurhex II au Tricastin (elle couvre une superficie de 650 hectares sur trois communes, deux départements et deux régions ) ont déjà été inaugurées avec l’acceptation de la dite société civile et tout va bien, les associations de contrôle veillent…
Or « Mesurer la radioactivité n’est pas un acte antinucléaire. Si certaines mesures peuvent montrer la présence de rayonnements radioactifs là où ils sont niés ou volontairement sous-évalués par les nucléocrates, ces révélations ne dépassent pas le registre de l’information. Prendre connaissance de la morbidité de ce processus de production énergétique sans s’en remettre aux autorités, en quelque sorte librement, par exemple en achetant un dosimètre à la Criirad, ne contribue qu’à se faire une image du danger. [...]Il ne faut pas quitter des yeux les causes, les moyens et les mobiles qui orientent la nucléarisation du monde. L’innovation et la liberté de créer desquelles se réclament les ministres au motif de la démocratie n’est que la perpétuation de la dynamique soumettant l’ensemble des aspects de l’existence à la production exponentielle de marchandises. »13 Il faut montrer la convergence entre les luttes contre les lignes de train à grande vitesse en Val Susa et au pays Basque, contre une centrale à gaz dans le Finistère, contre un barrage au Portugal, contre le nucléaire ou les lignes THT dans le Cotentin, à chaque fois, c’est un même front qui prend corps localement. Tout comme à Notre Dame des Landes, ou avec le doublement de la THT nord Pas de calais et celle du projet Penly, ou encore avec celle du stockage de déchets de Bure.
Au sein du pôle nucléaire, la FBFC et Areva ont eu la possibilité de tumoriser la ville de Romans sur Isère en créant des lieux citoyens et leur cortège de pacification, avec les partis politiques de gauche et les accompagnateurs du désastre en cours.
« Aujourd’hui comme hier il s’agit pour nous de saisir les possibilités de remettre publiquement en discussion l’exploitation du nucléaire. Mais n’étant pas des martyrs, nous ne nous enchaînerons pas en réseaux de citoyens. Nous n’offrirons pas le spectacle d’un enchaînement volontaire immobile reposant sur l’espoir sidérant que sa présence passive [et massive] occasionnerait une prise de conscience généralisée. »14
Nous sommes toujours plus dépossédés de notre santé et de nos vies par des techniciens (au service de l’économie numérique) et par l’Etat. Quel bonheur de vivre au Japon, dans la société la plus technologique au monde ou les administrateurs du désastre en cours à la suite de la catastrophe de Fukushima ont la possibilité d’appliquer le programme Ethos déjà évalué à Tchernobyl. Ici aussi en France, le citoyen réclame protection et contrôle en permanence (pics de pollution, zones SEVESO, rayons de soleils devenus dangereux par le trou de la couche d’ozone…), pour le nucléaire la CRIIRAD, avec ses balises (parfois payées par les collectivités locales et donc les taxes des entreprises du nucléaire : bonjour l’indépendance), analyse l’air et parfois l’eau pour déterminer si les doses de radioactivité dépassent la mesure acceptable. « Ces mesures servent surtout à donner l’illusion qu’en respectant certaines règles on vivra en bonne santé »15. La tragédie de claude Dany16 est encore une illustration du progrès médical. Cette histoire médiatique est à mettre en parallèle avec l’époque du premier scandale médiatisé de l’entreposage de déchets radioactifs à c ôté des centrales du Tricastin. Un vieil ouvrier EDF, syndiqué comme il se doit, malade du cancer du poumon avait declaré en privé : « J’ai travaillé dans le limousin dans les mines d’Uranium avant d’arriver dans cette centrale, c’était pour l’indépendance énergétique de la France ». Il y a un point commun entre cet homme et Naoto Natsumura (« le dernier homme de fukushima ») présenté le 16 Mars dans le JDD. Ces hommes avaient tellement intégré en eux la bataille pour le progrès, la communauté pacifiée, qu’ils y ont sacrifié leur santé et leur vie.
La « sauvegarde de la vie sur terre », les machines pour le bien être de tous ont trouvé chez Jeremy Rifkin17 un pasteur apologiste. Ce lobbyiste travaille actuellement avec le Nord-Pas de Calais pour transformer toute l’économie de la région18.. La théorie de Rifkin consiste à utiliser la technologie d’internet pour organiser un réseau horizontal et « autogéré » de production d’énergie. L’une des mailles de ce réseau est le nouveau compteur électrique « intelligent » appuyé par Rifkin soutenu notamment par de nombreux élus verts. Lors de son discours du 9 juillet 2013, Jean Marc Ayrault, se basant sur la loi NOME19, a annoncé le déploiement par EDF de compteurs électriques baptisés linky et fabriqués par la multinationale Cap gémini20, leader mondial du compteur électrique « intelligent ». Cap gémini gère également par un accord d’Octobre 2013 avec Areva l’informatique des centrales françaises a trois exceptions près. Cet outil qui permet a EDF d’avoir un accès direct et permanent à l a consommation électrique de chaque foyer. Outre le fait que ce compteur soit un outil de surveillance supplémentaire, linky est également vendu pour que chaque foyer puisse mieux maîtriser sa consommation d’énergie en y ayant également un accès direct. Ce dispositif d’optimisation pour EDF, par la collecte des données en temps réel, fait de chaque citoyen un petit soldat de la production électrique nationale : le rêve de « l’autogestionnaire » Rifkin se réalise, notre cauchemar ne fait que commencer.
« Les structures économiques et technologiques d’une société sont beaucoup plus importantes que ses politiques dans la détermination de l’homme ordinaire. »21 Sous couvert de nous faciliter la vie, la technologie fait de nous ses esclaves inconscients. Tout le monde semble avoir oublié un petit détail : c’est justement nous, par notre refus de se poser les questions entre nous, les vampirisés, atomisés (par les notions d’accomplissement personnel, de progrès, de bien commun, de bonheur) qui sommes responsables de l’existence de ces folies. L’objectif n’est pas de mieux administrer où d’autogérer un monde de merde mais bien de le détruire. Parlons clair, seuls des individus associés s’autorisant des « pensées dangereuses » peuvent briser l’Etat nucléaire avant qu’il ne nous brise.
Des individus associés
lelabo
31 Mars 2014.
1 Haroun Tazieff (géothermie), Alain Bombard (hydrolienne)
2 De la même manière, en 1974 à Grenoble les effluents radioactifs de l’usine Paul‐Langevin en passant par les égoûts avaient abouti dans la nappe phréatique et enfin dans l’Isère http://www.dissident‐ media.org/infonucleaire/pdf_nucleaire/fuite_grenobl e.pdf
3 Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité.
4 On peut trouver cette phrase dan le livre Albert Libertad et que crève le vieux monde chez Mutines Séditions
5 La récente visite en France du président Xi Jinping aura certainement réjouit les dirigeants de FBFC.
6 http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2670p058- 059.xml0/
7 http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedd ed&v=qwJRBxK7k5Y
8 http://atout-tricastin.fr/actualite club d’entreprise créé en 1993
9
Le
Monde
du
30
novembre
10 http://www.reporterre.net/spip.php.article5571
11
http://www.tekhin.fr/fr/presentation .
L’objectif de ce projet est de fédérer un ensemble de compétences universitaires et industrielle
12 Contribution a la critique de l’économie politique in l’idéologie allemande de Marx.
13 Association contre le nucléaire et son monde : clôture de débat, 3 février 2014., http://www.non-fides.fr/?Cloture- de-debat
14 La clé plutôt que la chaîne, ACNM Mars 2012
15 OCL : Fukushima, on n’oublie pas.
16 Le pionnier du cœur artificiel (JDD du 16/03/2013).
17 Conseiller de plusieurs chefs d’Etat et de l’Union européenne.
18 Journal La brique Mars/Mai 2014
19 http://fr.wikipedia.org/wiki/March%C3%A9_de_l’%C3 %A9lectricit%C3%A9_en_France
20 Cap gemini est présidée par Paul Hermelin, représentant spécial de la France pour la relation économique avec l’Inde en Janvier 2013. Areva a négocié de nombreux contrats avec l’inde.
21 Théodore Kaczinsky : La société industrielle et son avenir
