sept 252014
 
Pas_de_sushi_3

Nous relayons cette lettre ouverte d’un irradié non consentant à la rédaction de sciences et vie. Cette lettre répond sans, s’illusionner sur ses destinataires, au dossier « Accident nucléaire comment la France s’y prépare » du science et vie de septembre 2014. Bien évidemment, docilement soumis à son idéologie technophile, les auteurs du dossier relaie les prétentions nucléocratiques entrevues en Biélorussie et plus encore aujourd’hui au Japon à nous faire vivre une fois l’accident advenu un dosimètre autour du coup en zone contaminée. La tragédie de Fukushima a finit de faire basculer la stratégie communicationnelle des nucléaristes. Si la possibilité de l’accident n’est définitivement plus niée et qu’il est même devenu probable, il faut dorénavant nous apprendre à accepter de vivre au milieu des résidus radioactifs qui ne manqueront pas de peupler nos vies, et qui d’ailleurs dans une moindre « mesure » la peuplent déjà. Puisque de Biélorussie au Japon l’urgence est à sauver l’économie plus que les vies, « Science et vie morbide » nous prépare à vivre cette routine du désastre. Comme le souhaite la lettre ouverte aux auteurs du dossier : « je vous souhaite à tous de beaux cancers » que ne manqueront pas de soigner Areva médical qui vise à s’installer à Caen. L’économie a parfois des ressources qui semblent sans doute à tord inépuisables.

A
 la 
rédaction 
de
 Science
 et 
vie
Aux 
sieurs 
Vincent Nouyrigat 
et 
Frédéric
Pajak

Messieurs,
C’est 
avec 
un 
dégoût 
mêlé
 de
 pitié 
que
 j’ai 
aperçu 
la
 une
 de 
votre 
magazine.
 Afin
 de
 connaître 
plus 
en 
détail 
l’étendue 
de 
ce
 désastre
 culturel 
et 
politique 
– 
en 
attendant
 la
 catastrophe 
radiologique
 annoncée
–
je 
me 
suis 
forcé
 à 
lire 
cette
 chose.
Je 
sais 
depuis 
longtemps 
que 
le 
monde 
radioactif
 dans
lequel 
les
 experts 
de 
la
 question 
entendent 
nous
 faire 
vivre 
se
 déploie 
inlassablement
 depuis 
Los
Alamos, 
en
 dépit 
de 
tout. 
Je 
sais
 aussi
 que 
l’Etat,
 en 
France,
est 
actionnaire 
majoritaire
 de 
l’industrie
 nucléaire,
 y
 compris
 et
 surtout
 de
 l’armement,
 dont
 les
 réacteurs
 fabriquent,
 entre
 autres, 
le 
plutonium 
et 
autres 
saletés 
qui 
lui
 sont 
nécessaires. 
Je 
sais 
aussi
 que 
les
 Français,
en 
dépit 
de 
la 
terreur 
qu’une
 industrie
 de 
la 
radioactivité 
suscite 
chez
 tout
 humain 
un 
peu 
conscient 
de 
la 
vie 
et 
des
 enjeux,
 sont 
fiers
 comme 
des 
coqs
 de 
leur
 «
savoir
faire
»
 nucléaire
 et
 de 
leur 
armement. 
Ils 
pourront
 toujours
 venir 
pleurnicher,
 le
 moment 
venu,
 sur 
leurs 
cancers 
et 
leurs 
beaux 
terroirs
 détruits
 avec 
le 
même
 savoir‐ faire.
Quelques 
mois 
avant 
Fukushima, 
Science 
et 
vie
 (juillet
2010)
 nous 
expliquait
 que 
«
la 
vie 
reprend 
le
 dessus
» 
à
 Tchernobyl.
 On
 y 
causait 
bio diversité 
et 
génomique
 de
 bazar,
on 
traitait
 sur 
le 
même 
plan 
incendies
 de 
forêts 
et 
irradiation 
des
 territoires, 
la
 vie 
humaine 
et
 sociale 
était 
a 
peu 
près
 absente 
des 
doctes 
réflexions 
des
 pacificateurs
 mis 
a 
contribution.
 Aujourd’hui
 dans 
un 
prétendu
 «
après 
Fukushima
» 
—
 comme 
si
 l’affaire 
était
 réglée 
— 
les 
industriels 
de 
la
 radioactivité 
ont
 décidé 
de 
changer
 leur
 missile 
d’épaule.
 Depuis 
le 
temps 
que 
les
 Verts 
et
 autres 
citoyens 
avides 
de 
transparence
 et
 de
 consommation
 dans 
le
 confort 
hurlent 
à
 la
 désinformation,
 à 
l’omerta,
les 
radieux
 experts
 font
 amende
 honorable
:
 la
 catastrophe
 est
 non
 seulement
 fort
 probable,
 imminente
 mais, 
surtout ,
elle 
est 
dans 
l’ordre 
des
 choses.
 Ils
 ont
 fini
 par 
admettre 
qu’on
 ne 
pouvait 
plus 
le
 cacher.
 Et, bien
 sûr, 
les
 «
acteurs
» du 
nucléaire 
et de 
la 
protection
 dite
 civile 
nous 
garantissent 
qu’ils
 sont 
prêts 
à
 gérer
 au 
mieux un
Fukushima 
français.
Autre
 nouveauté,
 non
 des
 moindres,
 les
 grands
 manitous
 de
 l’atome
 ne
 garantissent
 plus
 rien 
du
 tout, 
simplement 
qu’ils 
feront, 
au 
fond,
 ce 
qu’ils 
pourront.
C’est
 à 
dire 
pas 
grand‐chose
 si non 
nous
 confiner
 et
 organiser
 notre
 consentement 
à 
la
 vie 
en
 milieu 
irradié. 

Ce
 que 
tout 
observateur,
 même 
négligent,
 sait
 de 
longue 
date.
 Mais
 cet
 aveu 
seul
 suffirait
 à 
l’enterrement 
du 
nucléaire.
Ce 
changement 
d’attitude
 dont
 vous 
faites 
état
 dans 
votre
 dossier
 marque
 un
 achèvement
 dans 
l’habituation 
à 
l’horreur.
 Plutôt
 sexy
 pour
 une 
époque 
placée,
 paraît‐il,
 sous
 le 
signe
 de
 la 
rationalité 
et 
de 
la
«
science
» 
:
 vie 
assistée

 par 
ordinateur,
 OGM,

 surveillance
 tous
 azimuts,
 guerre
 spatiale,
 climatique,
 pillages
 hystériques
 des
 ressources 
etc.
 Après 
tout 
il
 est 
logique 
d’accepter
 enfin
 officiellement 
que 
l’industrie
 atomique 
est
 contre 
la 
vie 
puis que 
la 
majorité
 semble 
impuissante 
face 
aux 
armes 
à
 déchets
 «
appauvris
», 
au 
calvaire 
des 
mineurs 
d’uranium 
au
Niger 
et
 ailleurs
 ou
 au
 spectacle 
d’enfants‐balises 
japonais 
élevés
 avec
 des 
dosimètres.
Vous 
me 
rétorquerez
 que
 vous 
ne 
faites 
là 
que 
votre 
travail
 de 
journalistes
 et,
 assurément,
 votre
 dossier
 est
 exhaustif.
 Vous
 jouez
 même
 avec
 quelques
 petites
 transgressions
 nécessaires,
 comme
 
 cette
 remise
 en
 question
 du
 modèle
 prédictif
 probabiliste 

officiel
 qui 
voulait
 nous 
faire 
croire,
 à 
l’aide
 d’une 
équation 
à 
deux
 sous,
 que
 l’éventualité
 d’une
 catastrophe
 était
 presque
 nulle.
 Ou
 les
 questions
 sinistres
 et
 évidemment 
sans 
réponse
 que 
vous 
posez
 ici
 et
l à,
 afin 
de 
montrer
 qu’on
 ne 
vous 
la
 fait
 pas.
Vous
 donnez 
la
 parole 
à
 une
 horde
 d’experts
 et 
contre‐experts,
 illustres
 ou 
non
;
 personne 
ne 
pourra
 vous 
accuser
 de
 ne 
pas 
être 
objectifs. 
Vous
 roulez 
même 
un
 peu 
les
 mécaniques
 en
 évoquant
 des
 «
questions
 que
 jusqu’ici
 personne
 n’avait
 osé
 poser
».
 Comme 
si 
avant 
vous 
personne
 ne 
s’était 
jamais 
inquiété
 de
 rien,
 mais 
la 
mémoire
 historique
 n’est
 pas
 ce
 qui
 vous
 étouffe.
 Des
 décennies
 de
 mouvements
 antiguerre,
 antibombe,
 antinucléaire,
 une
 longue
 série
 de
 désastres
 civils
 avec
 leur
 cortège
 de
 médecins 
et 
de 
chercheurs,
sans 
parler
 de 
la 
Guerre
 froide 
et
 de
 ses 
centaines
 de 
tirs
 nucléaires 
qu’il
 était 
convenu 
d’appeler
 «
essais
», 
tout
 cela 
n’est
 rien 
en 
regard
 de 
votre
 sotte 
prétention 
journalistique
 à 
révéler… 
ce
 que 
vos
 donneurs 
d’ordre
 consentent 
à
 révéler.
 Ce
 qui, 
au 
passage, 
rejette 
dans 
les
 ténèbres 
toute 
révélation
 antérieure,
 éclipsée
 par
 votre 
génie 
d’enquêteurs.
Mais 
la
 réalité 
est 
bien 
plus 
sordide 
:
 vous 
êtes 
salariés, 
aux
 ordres,
 vous 
n’avez
 de 
liberté
 de 
parole 
que
 celle
 consentie
 par
 vos
 donneurs 
d’ordre 
via
 votre 
rédaction.
 N’ayant 
pas
 cette 
limitation,
 j’ai 
ici
 le 
mauvais
 goût
 de
 ne
 parler
 qu’en 
mon 
propre
 nom
 et
 celui
 de
 tout
 humain
 qui
 n’en
 peut
 plus
 de
 ce
 monde
 où
 seule
 la
 marchandise
 conditionne 
la 
vie
 et 
la
 mort,
où 
la 
soumission 
à
 tous 
les 
diktats 
morbides 
de 
l’économie,
 aux 
impératifs
 de 
la 
guerre 
pour 
l’énergie, 
l’organisation 
de 
la 
peur 
et 
de 
la 
haine 
sont
 de
 règle.
Votre
 dossier
 est
 donc
 destiné
 à
 nous
 faire
 accepter
 l’inacceptable,
 puisque
 Jacques 
Repussart 
de 
l’IRSN
 l’a 
dit
:
 «
il 
faut 
imaginer 
l’inimaginable
».
 Ceux
 qui
 posaient
 encore
 récemment 
aux 
maîtres
 de 
l’atome 
ont 
enfin 
compris 
qu’il
 leur 
fallait
 avouer
 une
 bonne
 fois
 pour 
toutes 
:
 qu’ils 
nous 
tiennent 
tous 
en
 otages,
 pro 
comme 
anti, 
au 
nom
 du
 «
progrès
» 
technique 
dont
 on 
nous
 rebat 
les 
oreilles
 et
 qui
 est
 désormais 
le
 seul 
horizon
 qui
 fasse
 sens
 pour 
une
 société qui
 n’en 
a
 plus. 
Que
 nous
 avons 
intérêt 
à
 filer
 doux 
et 
à
 accepter
 avec 
reconnaissance 
notre
 rôle 
de 
victimes 
consentantes,
puisque 
la
 majorité 
à
 déjà
 tout
 accepté 
au
 nom
 de
 la
 mythique 
indépendance 
énergétique.

Je 
vous 
souhaite 
à 
tous 
de 
beaux
 cancers.
Un 
irradié 
non 
consentant.
Saclay
 le 
14
 septembre 
2014
.

Une version est disponible dans la partie bibliothèque :

https://sous-la-cendre.info/?dl_id=325

CRAN a publié 53 articles

Nous nous sommes organisé-e-s en collectif depuis 2007. Nous sommes principalement caennai-se-s. Pour certain-e-s d’entre-nous la lutte anti-nucléaire n’est pas nouvelle. Nous étions un certain nombre par exemple à organiser un espace autonome avec la coordination contre la société nucléaire au sein du Village Alternatif Autogéré et Anti-Nucléaire d’avril 2006 à Cherbourg. Nous nous sommes réuni-e-s autour d’un projet commun contre le nucléaire et la société dans laquelle il se développe. Pour affirmer notre refus du nucléaire et de ses désastres quotidiens de la Biélorussie à Cherbourg. Pour dénoncer la prolifération de l’armement nucléaire et le développement de la société de contrôle social et policier qui lui sont intimement liés. Pour s’opposer à la dictature de son armada d’experts et l’expropriation de nos propres vies qui s’y déploient. Également pour remettre en lumière le lien entre nucléaire et capitalisme et insister sur la nécessité de rompre avec la notion de développement fut-il durable… Nous nous sommes réuni-e-s également autour de pratiques communes : l’action directe contre les nucléocrates et leurs entreprises de destruction du vivant, le refus des logiques électoralistes et du fétichisme organisationnel (politique ou syndical), la réappropriation de l’histoire de la lutte antinucléaire, à travers la réédition de textes anciens ou plus récents, l’échange d’infos et d’analyses sur la question du nucléaire.
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