
D’abord une remarque concernant le titre de ce billet. L’hebdomadaire Charlie hebdo s’est toujours distingué par un mauvais goût transgressif assumé, se moquant de toutes espèces de victimes : le général de Gaulle (dans une formule célèbre qui est à l’origine de mon titre : « Bal tragique à Colombey : un mort »), mais aussi les victimes d’un incendie dans une discothèque ou des enfants dans un car scolaire.
Les gens qui seraient choqués (c’est leur droit) manifestent leur allergie à ce qu’a toujours été Charlie hebdo (c’est encore leur droit). Ils seront bien aimables de nous épargner le couplet ému sur Charlie hebdo comme incarnation de la liberté d’expression.
Ensuite, et ça n’est pas contradictoire, ma pensée va évidemment à tous les proches des victimes et aux blessé(e)s. À destination des crétins (je sais qu’il y en a) ricanant que je n’ai sans doute pas les mêmes pensées compatissantes l’égard des Palestinien(ne)s lorsqu’ils et elles meurent sous les bombes israéliennes, j’ajoute que si, j’ai les mêmes, et que je récuse absolument l’argument sous-jacent selon lequel assassiner les dessinateurs de Charlie hebdo pourrait se parer en quoi que ce soit de l’argument d’une solidarité avec la Palestine.
Pour qui travaillent les assassins ? La question est formulée de manière rhétorique, que je dois corriger aussitôt. Peu m’importent si ces assassins sont payés ou non, et par qui. Peu m’importe encore ce qu’ils croient faire. Ce qui m’intéresse, c’est ce que produit leur geste.
Les assassins fournissent à l’État une incarnation presque caricaturale du terrorisme. Leur geste entraîne immédiatement la réactivation de mesures de type Vigipirate, mais ce qui est plus grave, il fournit un argument facile pour justifier le récent renforcement des lois dites « antiterroristes », et le suivant, qui ne saurait tarder.
Ce faisant, les assassins renforcent l’État et nuisent à toutes les forces de contestation que les textes « antiterroristes » permettent de surveiller et de réprimer. Ils rendent plus difficile la critique du système. On peut parier qu’ils s’en moquent
Par ailleurs, les assassins se font les attachés de presse bénévoles — à la stratégie certes un peu agressive — du récent livre de Michel Houellebecq, Soumission. Ils rendent également un grand service à des gens comme Zemmour, prochain invité d’Alain Finkielkraut, le 10 janvier, dans son émission de France-Culture « Répliques ».
Il va de soi que les trois personnages ci-dessus mentionnés condamneront fermement, et sincèrement, le massacre commis à Charlie hebdo. Ce qu’ils croient n’a pas plus d’intérêt que ce que croient les assassins. Je m’intéresse à ce qu’ils font. Tous trois répandent, avec des différences voire des divergences personnelles, le mythe d’une défaite de la société française devant un Islam conquérant. Le mythe allant jusqu’au délire d’un prétendu « grand remplacement », affirmé par le misérable Renaud Camus, qui a cessé (?) de compter les juifs à France culture pour compter les musulmans partout (c’est-à-dire probablement dans sa cervelle malade, les « arabes »).
Lequel Camus est protégé par Finkielkraut, qui estime bon et utile de lui donner la parole sur l’un des rares médias où il n’intervient pas déjà, pour des raisons qu’il faudrait une longue psychanalyse pour élucider (il semble que pour ces pauvres gens, le seul choix possible est celui du fantasme idéologique auquel se « soumettre », comme dit Houellebecq).
« Prêche tragique ». C’est suggérer qu’il est légitime d’établir une relation entre les assassins et leur religion. Ces gens tuent au nom de « dieu ». Je ne suis pas spécialiste de « dieu », mais il me semble que ça doit avoir un rapport avec « lui », non ? Je sais que certains vont se vanter de « l’ »avoir eu au téléphone et que non, il condamne l’attentat (tout ça est du déjà vu). On en est réduit à choisir entre différents frappadingues (et oui, comme n’importe qui, en situation, je préfère ceux qui n’ont pas de mitraillette à la main).
Ici, certain(e)s se récrieront contre l’invitation faite aux musulman(e)s de manifester leur réprobation envers les actes commis par des gens supposés adorer le même « dieu » qu’eux. C’est pousser l’hospitalité laïque jusqu’à la niaiserie. Si demain un crétin se réclamant de l’anarchisme posait une bombe dans une mosquée, par exemple (contre toute religion et pour le droit au blasphème) ou dans un restaurant chic (contre les « bourgeois », cela s’est vu à la période dite de la « propagande par le fait »), je me sentirais, en tant qu’anarchiste révolutionnaire, tenu d’exprimer ma condamnation et mon analyse des faits. Je jugerais parfaitement légitime d’être interpellé, en privé et en public, sur cette question. Je ne vois pas pourquoi d’autres ne seraient pas requis de la même manière.
Certes, comme je l’ai évoqué plus haut, ce type d’événement fait nécessairement le jeu de diverses formes de propagandes racistes. Vous en parlerez aux assassins, si la police ne les élimine pas sommairement.
Le renouveau religieux, qui plus est principalement dans une partie de la population française issue de l’immigration, donc victime de discriminations racistes, pose des problèmes stratégiques complexes pour les militant(e)s révolutionnaires athées. Je ne prétends pas fournir dans ces notes rapides des réponses efficientes.
Il est frappant de constater combien ces adversaires mortels (du point de vue des islamistes au moins) partagent certaines réactions archaïques, parfois transformées en positions « philosophiques », comme la misogynie. Les djihadistes et Zemmour se font grosso modo la même idée de « la femme ». Finkielkraut, lui n’est pas d’accord, il a promis de le dire à Zemmour, mais il voit dans les soirées de Strauss-Kahn avec des prostituées la preuve « qu’il aime les femmes », et il s’excuse de prononcer le mot « vagin » à l’antenne…
Dans un récent article de Médiapart (payant), « L’idéologie meurtrière promue par Zemmour », Edwy Plenel souligne un point commun des contempteurs du « déclin français » devant un « péril musulman » : ils font remonter son origine à la Révolution française, aux Lumières et à la théorie du droit naturel. Remarquable contresens des imbéciles pour qui la première République instaurant la laïcité aurait jeté les bases d’une société perméable à la religion… Or les islamistes eux-aussi condamnent le droit naturel, mais cette fois comme un symbole de l’Occident impérialiste, et non plus comme la source de son déclin !
La Révolution française a posé beaucoup des questions qui se posent encore à nous aujourd’hui. Notamment en ce qui concerne la laïcité et la lutte contre les superstitions religieuses : ce qui est légitime, et plus encore ce qui est efficace dans ce domaine. Il nous faut, il nous faudra continuer d’y réfléchir, sous le feu croisé — au sens propre hélas — des fanatiques religieux de tous bords (souvenons-nous de l’attentat contre un cinéma du quartier latin projetant un film jugé « anti-chrétien »), des propagandistes néo-vichyssois et racistes, et des flics démocrates.
Un mot pour clore ces notes : ça n’est pas la première fois dans l’histoire de ce pays qu’insulter une prétendue « divinité » mène à la mort, mais en effet il y avait longtemps que cela n’était pas arrivé.
On nous avait rappelé récemment — hommage à Rémi Fraisse ! — que manifester aussi peut être mortel (cela pourrait inciter certains politiques à davantage de retenue dans leurs larmoiements).
Bref, être humain(e), debout et sans dieu est aussi mortel que la vie elle-même. Cela fera sans doute un peu plus peur à celles et ceux qui n’osaient plus manifester par crainte des balles de caoutchouc.
Je les comprends, mais je manifeste. Sans dieu ni maître. Plus encore : contre tous les dieux, tous les maîtres, et leurs répugnants nervis: violeurs, exciseurs, assassins.
Sans avoir le moins du monde le goût du martyr, force est de constater que l’on ne saurait vivre sans prendre le risque de mourir. Autant que ce soit dans la dignité.
Ça faisait longtemps que Charlie Hebdo ne faisait plus rire, aujourd’hui il fait pleurer
Texte d’analyse à chaud après l’assassinat de 12 personnes lors de l’attentat qui a visé les locaux de Charlie Hebdo le mercredi 7 janvier. Lu sur le site Quartiers libres.
Il est minuit moins le quart dans le siècle. Nous sommes à un point de bascule historique sur l’islamophobie et le déchaînement du racisme en France et plus largement en Europe. La lecture simplifiée à l’extrême par les médias de cette journée du 7 janviers 2015 va se résumer et s’imprimer dans de nombreux cerveaux « par l’attaque meurtrière contre un journal « de Gauche » par des Musulmans. Cela va déstabiliser et retourner des positionnements politiques. La Peur, la colère, la tétanie, l’incompréhension, la panique morale vont chez certains laisser largement place à la Haine.
Au-delà des paramètres d’opportunité militaire qui ont pu justifier le choix de ce journal par ce commando cette attaque correspond à une logique et à une vision politique des tak-taks : précipiter l’affrontement et la radicalisation de fractions importantes de la population. Charlie Hebdo bénéficie d’un capital symbolique encore important à gauche : il est encore considéré comme antiraciste et incarnant la liberté d’expression par de nombreuse personnes. Ce n’est pas Minute ou le Figaro qui ont été visés.
Les tak-tak savent que si la digue antiraciste de gauche saute, alors c’est toute l’Europe qui bascule dans le déchaînement d’une violence raciste symbolique et physique dont les musulmans sont les premières proies. Dans ce scenario les guerriers tak-taks qui se fantasment en défenseurs de l’Islam espèrent que les populations musulmanes alors violemment opprimées viendront trouver protection derrière eux. Un peu comme les sionistes toujours prêts a instrumentaliser les vagues d’antisémitisme pour justifier l’existence de l’état d’Israël en refuge des populations juives opprimées, les tak-taks ont besoin de l’oppression de l’Islam pour conquérir les cœurs des croyants.
Ne soyons pas hypocrites, Charlie Hebdo n’est pas un ami politique. Depuis des années, il a basculé dans le camp de la pensée dominante et participe au développement d’une islamophobie de gauche. Pourtant personne ne peut ni ne doit se réjouir de l’exécution de ses journalistes. Rien ne peut justifier cet acte dans le contexte actuel de la France. Mais cette attaque ne doit pas faire taire non plus les critiques à l’encontre de Charlie Hebdo et de la presse en général sur sa ligne rédactionnelle et humoristique islamophobe.
Aujourd’hui, porter la guerre dans la salle de presse de Charlie hebdo c’est comme poser une bombe à la gare de Bologne. C’est un acte de terreur pour désorienter.
Cette attaque, c’est un verrou qui est mis en place pour nous bloquer entre le marteau des takfirs et l’enclume du néo-libéralisme.
Sur cet acte, complotisme et islamophobie vont prospérer. L’attaque contre Charlie Hebdo permet la prise en otage de millions de personnes de confession musulmane en France et en Europe.
Les seuls gagnants de cette attaque sont les réactionnaires de tous bords, islamophobes en tête. En face, les tak-taks qui veulent le repli sur elle d’une communauté musulmane hétérogène se frottent les mains. Cette attaque, c’est un verrou qui est mis en place pour nous bloquer entre le marteau des takfirs et l’enclume du néo-libéralisme.
Les multiples sensibilités présentes dans les quartiers vont faire face à la sommation de choisir l’embrigadement à la Cause nationale ou la marginalisation et la criminalisation.
Les conditions permettant l’arrivée d’une telle catastrophe étaient réunies, nous le craignions.
Le PS a liquidé durant des années toute opposition à gauche, et surtout celle qui tentait de se construire dans les quartiers populaires. Cela a contribué à laisser le terrain libre à ce qui peut se faire de pire en matière de nihilisme. Parce qu’au delà de la ligne réactionnaire, ce qui marque ce genre d’action c’est l’impasse politique économique et sociale dans laquelle l’Europe se retrouve à chaque crise économique. Le nihilisme d’une partie des nôtres prospère sur la misère que sèment les gouvernements capitalistes en Europe.
Ce qui s’est passé ce 7 janvier, c’est la possibilité offerte par les tak-taks à ceux qui nous oppriment de couper des liens de solidarité et de détruire une communauté de destin entre croyants et non croyants. C’est la possibilité de condamner à l’avance n’importe qui en fonction de sa croyance ou de son faciès.
Les analyses biaisées servant de propagande aux pires réactionnaires, les appels à l’ordre républicain, à l’unité nationale, à la laïcité, à la liberté d’expression, à la démocratie parlementaire comme rempart face à la barbarie de l’ennemi intérieur nous tombent dessus comme une déferlante. Dans ce contexte la ritournelle sur « l’angélisme » dont la « gauche coupable » a fait preuve envers l’immigration et les Musulman.e.s risque de faire basculer bien des personnes raisonnables dans le camp de la haine de l’autre.
La population vivant en France se retrouve coincée dans ce contexte de crise économique entre l’enclume néolibérale qui ne donne pas de solution autre qu’individuelle et le marteau réactionnaire qui met les origines culturelles ou biologiques des classes populaires en compétition. La seule chose à faire est de tenir la ligne qui permette de nous sortir de ce piège : se battre collectivement pour la justice économique et sociale. Pris entre le marteau et l’enclume nous devons stopper le forgeron. Dans cette période sombre nous devons nous inspirer de ce qui se passe ailleurs dans le monde comme au Kurdistan coincé entre l’impérialisme occidental et les réactionnaires de Daesh. Ici comme ailleurs, nous avons la possibilité de créer les conditions de notre libération.
