oct 192015
 
1268-46

Non-fides.fr

Dans les prétendues sciences de la vie, le darwinisme, même intégré et modifié aujourd’hui par le mendélisme et ses avatars – à commencer par le mythe du génome comme programme de constitution de la vie – joue toujours le rôle de clé de voûte. Encore aujourd’hui, ses apologistes affirment qu’il aurait porté des coups mortels au créationnisme, d’origine monothéiste, et permis de poser enfin la question de l’évolution de la vie, de la vie humaine en particulier, de façon objective, débarrassé de tous les miasmes subjectifs d’antan.

PDF - 343.6 ko

Le bref recueil de citations qui suit montre que l’accueil que reçut le darwinisme dès le milieu du XIXe siècle, en pleine période de montée du scientisme, fut rien moins qu’apologétique, y compris du côté de ceux et de celles qui entamaient alors, même de façon limitée, la critique du monde du capital en gestation. En réalité, le darwinisme ne peut pas être opposé à ce qui est présenté comme des « dérives » et des « extrapolations » réactionnaires, nommées par convention darwinisme social. Les prétendues sciences naturelles sont toujours des sciences sociales dans la mesure où les individus qui les créent et les propagent sont partie intégrante du monde de la domination et qu’ils en partagent, à quelques exceptions près, l’idéologie. Darwin n’y fit pas exception et dès l’introduction de la célèbre « Origine des espèces » il affirme sans plus de façon, à propos de sa thèse relative à la « sélection naturelle »et à « l’adaptation au milieu », comme source de l’évolution et de la transformation des espèces : « « Aussi, comme il naît plus d’individus qu’il n’en peut vivre, il doit y avoir, dans chaque cas, lutte pour l’existence, soit avec un autre individu de la même espèce, soit avec des individus d’espèces différentes, soit avec les conditions physiques de la vie. C’est la doctrine de Malthus appliquée avec une intensité beaucoup plus considérable à tout le règne animal et à tout le règne végétal, car il n’y a là ni production artificielle d’alimentation, ni restriction apportée au mariage par la prudence. Bien que quelques espèces se multiplient aujourd’hui plus ou moins rapidement, il ne peut en être de même pour toutes, car le monde ne pourrait plus les contenir. »

Fondateur du « socialisme » aux prétentions scientistes, et hostile à « l’utopisme », Mars ne pouvait manquer de souligner, en 1860, que « l’ouvrage de Darwin est extrêmement important et me sert pour ancrer la lutte des classes dans la science naturelle. » Engels, dans son discours sur la tombe de Marx, en 1883, alla même jusqu’à le comparer à Darwin : « De même que Darwin a découvert la loi du développement de la nature organique, de même Marx a découvert la loi du développement de l’histoire humaine. »

Mais, dans leurs correspondances, les deux célèbres barbus du communisme autoritaire firent preuve de plus de réserve. Comme critique, même partiel, des idéologues de l’économie et de l’Etat de leur époque, Marx soulignait : « Il est curieux de voir comment Darwin retrouve chez les bêtes et les végétaux sa société anglaise avec la division du travail, la concurrence, l’ouverture de nouveaux marchés, les inventions et la lutte pour la vie de Malthus. C’est le “bellum omnium contre omnes” (la guerre de tous contre tous) de Hobbes, et cela fait penser à la phénoménologie de Hegel, où la société bourgeoise figure sous le nom de “règne animal intellectuel”, tandis que chez Darwin, c’est le règne animal qui fait figure de société bourgeoise. » [1]

Engels affirmera plus tard des choses analogues : « Toute la doctrine darwinienne de la lutte pour la vie n’est que la transposition pure et simple de la société dans la nature vivante de la doctrine de Hobbes, la guerre de tous contre tous, et de la thèse de la concurrence, chère aux économistes, associée à l’idéologie malthusienne de la population. Après avoir réalisé ce tour de passe-passe, on transpose les mêmes théories cette fois de la nature organique dans l’histoire humaine, en prétendant que l’on a fait la preuve de leur validité en tant que lois éternelles de la société humaine. Le caractère puéril de cette façon de procéder saute aux yeux, il n’est pas besoin de perdre son temps à en parler. » [2]

Il est au contraire nécessaire de perdre du temps pour « en parler » car le tour de passe-passe » en question est au centre même des procédés que la science, à titre d’idéologie propre au capital et à l’Etat moderne, utilise pour naturaliser le social et, donc, le présenter comme indépassable. En d’autres termes, quoi qu’en disent les scientistes d’hier et d’aujourd’hui, parmi lesquels nous pouvons aussi ranger des libertaires comme Kropotkine, le succès de Darwin et de ses successeurs ne résulte pas de sa capacité à analyser de façon rigoureuse et sans préjugés l’évolution des espèces, mais de son aptitude à reprendre et à amplifier, à justifier même grâce à l’aura de la science, l’idéologie du capital moderne en gestation à l’époque victorienne.
Cette idéologie, Flora Tristan l’avait déjà stigmatisée dès la fin des années 1830 : « En songeant aux doctrines de messieurs les économistes anglais, leurs maximes me parurent écrites avec du sang ! “Si le peuple souffre, il doit considérer que la cause de ses souffrances ne peut être attribuée qu’à lui ; le remède dépend de lui et de nul autre ; la société n’y peut rien ; lorsque le salaire de l’ouvrier est insuffisant pour entretenir sa famille, c’est le signe manifeste que le pays n’a pas besoin de nouveaux citoyens, pas plus que le roi de nouveaux sujets.” Ces paroles sont de Malthus. Et il n’est pas le seul à penser ainsi. Ricardo et toute l’école des économistes anglais professent les mêmes principes. Ainsi, lord Brougham, l’un des plus forcenés de ces anthropophages modernes, a proféré à la chambre des Lords les paroles suivantes avec la froideur du mathématicien qui fait des démonstrations au tableau : “Puisqu’on ne peut réussir à porter les subsistances au niveau des besoins de la population, il faut donc s’efforcer de faire descendre la population au niveau des subsistances.” Ainsi, en Angleterre, les moralistes, les économistes, les hommes d’État, dont les paroles sont écoutées par les classes possédantes, n’indiquent d’autre moyen pour sauver le peuple de la misère que de lui prescrire le jeûne, de lui interdire le mariage et de jeter dans les égouts les enfants nouveau-nés. Selon eux, le mariage ne doit être permis qu’aux gens aisés, et il ne doit exister aucun hospice pour les enfants abandonnés. » [3]

« Pas besoin de gouvernement pour maintenir cet équilibre ; il est rétabli par la faim qui tenaille les uns, la rareté de la nourriture pour les autres. Hobbes a soutenu que des despotes est nécessaire parce que les êtres humains ressemblent à des bêtes ; Townsend, prédécesseur de Malthus et hostile à la loi sur les pauvres, insiste sur le fait qu’ils sont réellement des bêtes et que pour cette raison précisément, on n’a besoin que du minimum de gouvernement. De ce point de vue nouveau, on peut considérer la société comme consistant en deux races : les propriétaires et les travailleurs. Le nombre de ces derniers est limité par la quantité de nourriture ; et, aussi longtemps que la propriété sera sauve, la faim les poussera à travailler. Aucun magistrat n’est nécessaire, car la faim impose une meilleure discipline que le magistrat. » [4]

En réalité, ce que les apologistes de la science nomment pompeusement la « révolution darwinienne » est née en Angleterre à la même époque que « la révolution industrielle et elle en constitue l’une des principales justification : la prétendue sélection naturelle n’est que la véridique sélection sociale propre au capital moderne. Contre la hiérarchie traditionnelle défendue encore en partie par l’aristocratie et les docteurs de l’Eglise anglicane, le mécanisme de la sélection naturelle sanctionne et justifie celui de la méritocratie bourgeoise, en gestation à l’époque victorienne, qui prétend que la domination sociale et politique n’est que le produit de la compétition sans merci entre individus prétendument égaux pour s’adapter à la société ou crever. Rien d’étonnant donc que, dans les « années sans pardon » que nous subissons, le darwinisme et ses avatars aient le vent en poupe.

Les défenseurs actuels du darwinisme tentent de gommer les côtés les plus indéfendables des thèses de leur maître à penser, à commencer par ses thèses racistes et sexistes, déjà présentes de façon équivoque dans « l’Origine des espèces », en 1951, et, plus tard, explicites dans « La descendance de l’homme », en 1871, où il développe ses conceptions de l’évolution de « l’espèce humaine » Les deux couvertures, l’originale et la récente, révèlent le travail de « toilettage » effectué par les éditeurs d’aujourd’hui. Dans la deuxième, la suite du titre « Au moyen de la sélection naturelle, sur la préservation des races favorisées dans le combat pour la vie » a disparu. Remarquable, non ?

[Notes de Julius pour la discussion à La Discordia - Sociobiologie : quand la science justifie la domination sociale, Mercredi 28 octobre 2015 à 19h.]

 

Nous ajoutons un petit extrait de texte sur Herbert Spencer, influent intellectuel de la fin du 19ème siècle et qui a popularisé le darwinisme social - il est vrai présenté comme une dérive réactionnaire, alors que c’est bien le darwinisme et les principes de base des sciences de la vie qui posent question :

Ce penseur hégémonique du début de la seconde moitié du 19ème siècle va être à l’origine du courant de pensée que l’on nomme aujourd’hui « darwinisme social ». Pour Spencer, la société est un organisme et évolue comme tel. Il établit donc une analogie entre l’organisme biologique et les sociétés humaines. Selon lui, l’humanité suit un processus de civilisation, c’est-à-dire de croissance, de différenciation, de spécialisation fonctionnelle et de complexité croissante, qui serait de manière inhérente positif. « Pour Spencer, rappelle Salvador Juan, le progrès de l’humanité s’inscrit dans le cours global de l’évolution qui concerne aussi bien la géologie que la biologie ; il le fonde donc sur la nature » (2006, page 85). Ce qui va permettre ce perfectionnement de l’humanité qui est « la lutte pour l’existence » et l’adaptation. L’adaptation, dans un sens lamarckien[1], est la règle fondamentale de survie dans un milieu concurrentiel entre individus. Ceux qui sont les moins adaptés doivent donc être exclus au nom du processus de civilisation qui conduit l’humanité de la barbarie (à l’origine) vers le raffinement des sociétés occidentales. C’est donc une vision téléologique de l’histoire. C’est au nom de ce principe que Spencer va s’opposer aux mesures sociales de solidarité et d’assistance – ce que de nombreux libéraux réitèreront par la suite, comme Pareto par exemple. Il s’inspirera de la théorie darwinienne s’appliquant aux organismes vivants pour développer son principe de la « survie du plus apte », qui structure selon lui les sociétés humaines.

Spencer va faire des notions de civilisation et d’adaptation des synonymes, et donner un caractère moral au fait de jouer le jeu de la « lutte pour l’existence » pour le profit de l’humanité dans son ensemble :

« La pauvreté des incapables, la détresse qui frappe les imprudents, la famine des oisifs, et cette élimination des faibles par les forts, qui laissent tant d’individus dans la détresse et la misère, sont les décrets d’une providence prévoyante et bienveillante. Il peut sembler dur que les veuves et les orphelins soient réduits à lutter pour la vie et la mort. Cependant, lorsque nous les considérons, non séparément, mais en rapport avec les intérêts de l’humanité universelle, l’on se rend compte que cette fatalité sévère est dispensatrice des bienfaits les plus élevés – ces mêmes bienfaits qui mènent rapidement à leur tombe les enfants de parents malades, et choisissent les faibles d’esprit, les intempérants et les affaiblis comme victimes d’une épidémie (Spencer dans Statique sociale)[2]. »

Dès lors, l’altruisme et la solidarité sont des obstacles à l’évolution providentielle de l’humanité. La vie collective repose sur la compétition et la lutte qui doivent mener à la survivance des plus aptes, ce qui doit conduire au progrès de la civilisation. Les rapports à l’autre sont seulement conflictuels, et la confiance est à ce moment là dévalorisée.

[1] L’adaptation, selon Lamarck, est une adaptation par l’action du milieu qui donne une acquisition ou une perte d’habitudes transmis de génération en génération (hérédité). La nature a un pouvoir créateur et conduit à la perfectibilité de l’espèce. L’évolution est orientée par la Providence.

[2] H.Spencer, Statique sociale, 1851, cité dans « Le darwinisme social », D.Becquemont, Le XIXème siècle. Science, politique et tradition, I.Poutrin (directrice), Berger-Levrault, 1995, page 97.

A voir aussi les ouvrages d’André Pichot (La société pure, de Darwin à Hitler et Aux origines des théories raciales, de la Bible à Darwin), qui critique le darwinisme dans la génétique et la biologie moléculaire aujourd’hui.

anonyme a publié 448 articles