juil 192015
 

Lucia Sanchez Saornil, poétesse, anarchiste et féministe Guillaume Goutte, Paris, Éditions du Monde Libertaire, mars 2011.

La « Femme » dans la guerre et dans la révolution : Mujeres Libres 1936
Lucia Sanchez Saornil

Ce texte n’est pas une traduction R&B mais a été sauvé du site disparu Increvables Anarchistes

Antécédents :

Depuis notre plus jeune âge, nous souffrions en regardant les visages, prématurément vieillis des femmes de notre peuple. La rébellion naissante, mais profondément justifiée, nous poussait à rechercher la cause de ces rides profondes qui marquaient les fronts mais bien souvent les joues.
Déjà, nous séparions les femmes en classes sociales, nonobstant, nous découvrions, sauf en de rares exceptions, une condition commune à toutes l’ignorance et l’esclavage.

L’ignorance se couvrait dans les classes privilégiées d’un vernis de connaissances superflues. On y dissimulait l’esclavage sous un sourire de condescendance on une révérence galante. Parfois, cet esclavage-là nous paraissait plus triste, il n’attaquait pas directement la chair mais étouffait l’esprit dans de fausses louanges. C’est ainsi que nous nous prîmes à rêver d’émancipation féminine.
Nous avons connu diverses organisations nées autour de ce rêve. Les unes ont prétendu établir une compétition stupide quant à l’attribution des capacités intellectuelles ou physiques entre les deux sexes. D’autres, s’accrochant au sens traditionnel de la féminité, prétendaient que l’émancipation féminine se trouvait dans le renforcement de ce sens traditionnel et centrait toute la vie et tout le droit de la femme autour de la maternité, élevant cette fonction animale jusqu’à des sommets de sublimation incompréhensibles.
Aucune ne nous satisfit. La plus en avance visait le droit politique, suivant à dessein le mauvais chemin qui mérite bien de s’appeler masculin, En suivant ces sentiers rebattus, on prétendait enfermer la femme dans les mêmes cases qui emprisonnaient les hommes depuis des siècles. En prônant leur émancipation, elles ne trouvaient pas d’autre chemin que celui de l’esclavage avec des conceptions identiques à celles qui avaient creusé, depuis des siècles, le sillon de l’esclavage masculin et donc, de l’esclavage de l’humanité tout entière.
Nous avons décidé d’ouvrir de nouvelles voies conformes au droit immanent à tout individu. Rompre avec tous les traditionalismes, exalter les valeurs propres à la femme, cultiver ce qui, dans l’esprit et le tempérament, la différencie de l’autre sexe, extraire d’elle cette individualité très particulière destinée à être le complément nécessaire pour l’édification du monde futur.

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Nous étions un nombre réduit de compagnes.

Militantes dans le camp anarchiste, nous prétendions porter sur nos épaules cette gigantesque entreprise mais nous n’avions pas l’audace de vouloir la mener à bout. Ce début nous paraissait déjà un pas de géant sur la voie de réalisations que d’autres pourraient prendre en charge, d’autres plus fortes ou plus compétentes que nous.Nous comprîmes que pour développer nos plans, le plus urgent était d’avoir un organe de propagande qui systématiserait, autant que possible, la divulgation de nos idées.
Au mois de mai 1936, naquit la revue Mujeres Libres. Le choix de ces deux mots n’était pas un pur hasard. Nous voulions donner au mot » mujeres » (femmes) un contenu maintes fois nié. En l’associant à l’adjectif » libres » nous nous définissions comme absolument indépendantes de toute secte ou groupe politique, cherchant la revendication d’un concept – mujer libre (femme libre) – qui jusqu’à présent était connoté d’interprétations équivoques qui rabaissaient la condition de la femme en même temps qu’elles prostituaient le concept de liberté, comme si les deux termes étaient incompatibles.

Nos intentions se virent couronner du meilleur succès. La revue réveilla un intérêt dans le monde féminin et nos idées furent accueillies comme l’unique espoir de salut pour des milliers de femmes.

Comment naquit Mujeres Libres. Ses caractéristiques

Nous commençâmes à prévoir le deuxième volet de notre projet. Une compagne du groupe se chargea d’une tournée de conférences qui se déroulèrent dans plusieurs athénées libertaires, et alors que nous annoncions la création de groupes culturels qui devaient être le fondement de l’action future, le soulèvement militaire qui plongea l’Espagne dans une lutte sans quartier, fit irruption.
On aurait pu croire que cet événement allait ruiner tous nos plans quand, au contraire -mais par des chemins différents- il donnait une impulsion plus forte à notre action et plus favorable à notre propagande.

C’était inouï, la guerre lançait les femmes dans la rue. Les conditions uniques, sans précédent, dans lesquelles le mouvement eut lieu, arrachaient les hommes du foyer, salis laisser le temps de les retenir au jeu d’un sentimentalisme désormais dépassé. L’effondrement de tous les ressorts de l’État, de tous les subterfuges de l’autorité, laissait les femmes livrées à leurs propres forces et contraintes à résoudre elles-mêmes le problème gigantesque de leur propre existence.
Un individu, ces jours-là, était comme un bouchon flottant sur les vagues de la mer sociale déchaînée, exposé à tout moment à être avalé par la tourmente. Il se formait précipitamment des agrégats humains et des collectivités. La sauvegarde de l’intérêt individuel dépendait de la sauvegarde l’intérêt collectif. Les femmes n’hésitèrent pas un instant à suivre ce chemin : ce que ne faisait pas la conscience, l’intuition le faisait. Le problème social arrivait à elles par le biais du problème individuel, face à face, en pleine rue, les murs de contention de l’antique foyer enfin rompus.
Instantanément, deux vertus immanentes à la femme, qu’elle ignorait sous sa forme sociale, se développèrent : la solidarité et l’émulation. Bientôt nous commençâmes à extraire de ces nouvelles conditions toits les avantages qui favorisaient notre objectif. En accord avec elles, nous entamâmes un nouveau plan d’action. Il devait en même temps apporter de l’aide à l’antifascisme et à la cause de l’émancipation féminine, partie intégrante de la Révolution.
C’est ainsi que naquit Mujeres Libres.

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Sa caractéristique la plus intéressante est celle des Sections de Travail. En un mois, nous atteignîmes le chiffre de trois mille affiliées. Mais disons en quoi consistent ces sections.
Nous avons regroupé les femmes selon trois critères : leurs connaissances, leurs aptitudes ou leur vocation, le premier critère étant souvent absent. Elles forment des sections en relation avec les activités sociales liées à la guerre ou plus nécessaires pour le déroulement normal de la vie à l’arrière, comme : les Transports, la Santé, la Métallurgie, le Commerce et les Bureaux, l’Habillement, les Services Publics et la Brigade mobile.
Les noms de chaque section disent clairement l’activité qu’elles embrassent. Seule la Brigade mobile est formée des compagnes qui n’ont pas su expliciter leurs préférences pour une tâche et qui se sont regroupées sous cette dénomination, disposées à répondre aux besoins de n’importe quelle activité non prévue par nos sections.

Nous avons créé ces groupes avec l’approbation directe de la CNT, en qui nous avons trouvé, à la Fédération Locale de Madrid, un appui ferme et efficace. Ces groupes ont un caractère prévisionnel et se préparent en se formant professionnellement, en attendant qu’arrive l’heure -puisse-t-elle ne jamais arriver !- où la guerre, appelant au front les bras masculins, rendra leur concours nécessaire sur les lieux de travail.
Pour faire partie de nos sections il faut être bénévole et solidaire de la cause antifasciste. Nous ne cacherons pas, qu’au début, nous avons dû nous défendre péniblement des interprétations tordues que les uns ou les autres donnaient de notre labeur. D’aucuns soutenaient que nous voulions créer un organisme syndical féminin pour établir des revendications échevelées, d’autres confondaient notre Groupe avec une simple Agence pour l’Emploi chargée de résoudre exclusivement les problèmes économiques des femmes.

Rien ne nous a fait hésiter, rien ne nous a fait dévier de nos objectifs. Parfois, nous butions contre la résistance passive de secteurs, comme les Trams et le Métro. Peu importe, nous insistions. Rien ne fera diminuer notre détermination.

Actuellement, notre Groupe a sa personnalité bien définie et elle compte sur un respectable noyau de compagnes qui, autour le notre travail, se sont forgé une conscience révolutionnaire et agissent avec un haut degré de responsabilité.

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En plein travail

Les Sections étant constituées, quelques-unes unes ont commencé à recevoir leur instruction professionnelle, d’autres, bientôt la recevront. Entre les premières, se distinguent les Transports, et c’est une satisfaction de constater l’intérêt et l’enthousiasme que le syndicat unique de cette industrie a mis à soutenir notre idée. Dans le syndicat lui-même, sous la responsabilité des compagnons Esteban Ventura, José Garrido et Claudio Montilla, fonctionne une école théorique et pratique d’automobiles. Quarante jeunes femmes y reçoivent la formation et je ne sais qu’admirer le plus, si c’est l’attention passionnée des élèves ou l’intérêt qu’y portent les enseignants. Le Syndicat des Transports a montré en cela une vision claire de la situation. L’activité révolutionnaire des syndicats offre différents aspects, mais il se peut que l’on puisse citer entre les plus éminentes, cette activité particulière du syndicat des Transports, dont certains refuseront peut-être de reconnaître l’importance. Dans quelques jours commenceront aussi les cours pratiques pour les compagnes de la Section Santé aidées également par le syndicat de ce secteur.

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Par des démarches directes du Groupe, un grand nombre de compagnes travaille déjà pour la cause antifasciste, les unes sur des postes rétribués, d’autres généreusement comme bénévoles.
Il est particulièrement émouvant de constater l’abîme que les femmes elles-mêmes ont ouvert entre leur vie d’hier et celle d’aujourd’hui. De constater avec quelle ardeur elles se donnent à la cause commune, quels désirs de se surpasser s’allument en elles chaque jour. Quelles énergiques protestations avons-nous entendu s’élever devant les décisions d’évacuation des femmes !
C’est normal, les organismes officiels, habitués à un déroulement mécanique ne peuvent pas tenir compte des profondes transformations psychologiques qui s’opèrent au sein des individus. S’en tenant au vieux concept de la galanterie protectionniste, s’arrêtant à la traditionnelle faiblesse féminine, ils prétendent éloigner la femme des zones dangereuses alors qu’elle a elle-même conquis l’honneur d’être en première ligne. Et la femme madrilène, qui a même su prendre sa place dans les tranchées, mérite moins que toute autre cette humiliation.
Que l’on procure toute sorte de facilités à celles qui veulent s’éloigner de Madrid, niais que l’on n’oblige pas celles qui, avec les mêmes droits que les hommes, veulent dédier leur vie à l’écrasement du fascisme et à l’édification révolutionnaire.
Nous avons dépassé involontairement l’objet de ce travail…

Nous donnerons sommairement quelques nouvelles de notre Groupe. À sa tête est un comité responsable de trois compagnes se charge de l’administration et des questions de conseil, culture et propagande. Sous son contrôle, fonctionnent des sous-comités dont les compétences exclusives sont les suivantes : le travail, la solidarité en faveur de Mujeres Libres, et le soutien moral au front. Des précisions pour ces deux derniers sous-comités, le premier étant éloquent :

Notre groupe n’a aucun apport financier régulier. Il ne peut demander de contribution monétaire aux compagnes qui offrent leurs bras généreusement, alors que parfois elles n’ont même pas de quoi assurer leur subsistance. La commission Solidarité se charge de négocier auprès des syndicats, athénées, et autres, des dons ou subventions pour permettre le développement de notre Groupe. La Commission de Soutien Moral, nouvellement créée, tente d’acquérir par les mêmes moyens les articles qui adoucissent les peines de nos combattants et qu’elle se propose de collecter, par les actions adéquates, et de distribuer elle-même sur les fronts.
Voici les principales caractéristiques de notre Groupe.

Les projets de plus ample envergure comme les groupes culturels et les liberatorios de la prostitution, dont nous ne vous parlerons pas ici pour ne pas rallonger l’article, sont restés relégués, à cause de la guerre, sur un second plan. Nous espérons que les circonstances nous permettront de les développer bientôt.

Nous ne voulons pas finir sans souligner ici, une fois de plus, l’aide généreuse que nous avons rencontrée dans tous les éléments de la CNT.

Lucia Sanchez Saornil. Secrétaire du Groupe Mujeres Libres
CNT numéro 531, Madrid, 30 janvier 1937.

( Document fournit par Antonia Fontanillas)
Extraits du livre : Mujeres Libres Editions du Monde Libertaire. 2000

juil 192015
 

Commentaire de Miguel Amorós sur l’actualité électorale récente en Espagne [1]

Podemos : « Le temps politique a connu une accélération. Ceux d’en bas se sont sentis réinvestis et la notion de caste est devenue un sujet courant de conversation. Nous avons inséré dans le discours des mots que tout le monde comprend, nous avons converti la douleur et la souffrance en un problème politique. » [2]

Les giménologues, premier juin 2015.

« La peste citoyenne
La classe moyenne et ses angoisses

Que l’économie et la politique marchent main dans la main est une chose connue. La conséquence logique d’une telle relation est que la politique réelle se doit d’être fondamentalement économique : à l’économie de marché correspond une politique de marché. Les forces qui dirigent le marché mondial, dirigent de facto la politique des États, à l’extérieur aussi bien qu’à l’intérieur, ainsi qu’au niveau local. La réalité est la suivante : la croissance économique est la condition nécessaire et suffisante pour la stabilité sociale et politique du capitalisme. En son sein, le système de partis évolue selon le rythme du développement. Lorsque la croissance est importante, le système tend vers le bipartisme. Lorsqu’elle ralentit ou entre en récession, comme si elle obéissait à un mécanisme homéostatique, le panorama politique se diversifie.

Le capital, qui est une relation sociale initialement basée sur l’exploitation du travail, s’est approprié toutes les activités humaines, envahissant toutes les sphères : culture, science, art, vie quotidienne, loisirs, politique… Que le moindre recoin de la société soit envahi par la marchandise signifie que tous les aspects de la vie fonctionnent selon des directives marchandes ou, ce qui revient au même, que toute activité humaine est gouvernée par la logique capitaliste. Dans une société-marché ayant de telles caractéristiques, il n’y a pas de classes au sens classique du terme (mondes séparés qui s’affrontent), mais plutôt une masse plastique où la classe capitaliste - la bourgeoisie - s’est transformée en strate exécutive sans titre de propriété, tandis que son idéologie s’est universalisée. Ses valeurs dirigent toutes les conduites sans exception. Cette forme particulière de déclassement général ne se traduit pas par une inégalité sociale diminuée, bien au contraire, elle est beaucoup plus accentuée, mais même avec l’aiguillon de la pénurie, l’inégalité est perçue de façon moins intense et donc n’entraîne pas de conflits. Le mode de vie bourgeois a inondé la société, annulant la volonté de changement radical. Les salariés ne veulent pas d’un autre style de vie, ni d’une autre société, tout au plus souhaitent-ils une meilleure position sociale avec un pouvoir d’achat accru. L’antagonisme violent se déplace dans les marges : la contradiction majeure est moins dans l’exploitation que dans l’exclusion. Les protagonistes du drame historique et social ne sont plus les exploités du marché, mais les expulsés et ceux qui refusent d’y entrer : ceux qui se situent hors du « système » en tant qu’ennemis.

La société de masse est une société uniformisée, mais fortement hiérarchisée. L’élite dirigeante n’est pas formée par une classe de propriétaires ou de rentiers, mais par une véritable classe de gestionnaires. Le pouvoir dérive donc de la fonction, non de la propriété. Le pouvoir de décision se concentre tout en haut de la hiérarchie sociale ; la dépossession, sous forme d’emploi précaire et d’exclusion, se concentre dans la partie la plus basse. Les couches intermédiaires, enfermées dans leur vie privée, ne sentent ni ne souffrent, simplement elles consentent. Cependant, quand la crise économique les atteint, elle les tire vers le bas. Alors, ces strates appelées classes moyennes par les sociologues sortent de cet immobilisme qui est la base du système des partis, contaminent les mouvements sociaux et prennent des initiatives politiques qui se concrétisent par l’apparition de nouveaux partis. L’objectif n’est évidemment pas l’émancipation du prolétariat, ni une société libre de producteurs libres, ni le socialisme. L’objectif est bien plus prosaïque puisqu’il s’agit uniquement de venir au secours de la classe moyenne, c’est-à-dire d’enrayer sa déprolétarisation par la voie politico-administrative.

L’expansion du capitalisme, sur le plan géographique et social, entraîna l’expansion de secteurs salariés liés à la rationalisation du processus de production, à la tertiarisation de l’économie, à la professionnalisation de la vie publique et à la bureaucratisation étatique : fonctionnaires, conseillers, experts, techniciens, employés, journalistes, professions libérales, etc., dont le statut reposait sur la préparation académique, et non sur la propriété de leurs moyens de travail. La social-démocratie allemande classique avait vu dans ces nouvelles « classes moyennes » un facteur de stabilité qui rendait possible une politique réformiste, modérée et graduelle, et il est clair, un siècle plus tard, que leur expansion a permis que le processus de globalisation atteigne sa limite sans trop de difficultés. La croissance exponentielle du nombre d’étudiants a été le signe le plus éloquent de leur prospérité, alors que le chômage des diplômés a été l’indicateur le plus clair de la dévalorisation des études et, en conséquence, le thermomètre de leur soudaine prolétarisation. Leur réponse à cette dégradation n’adopte évidemment pas des traits anticapitalistes, totalement étrangers à sa nature. Elle se concrétise dans une modification modérée de la scène politique qui ravive le réformisme d’antan, centriste ou social-démocrate, appelé pompeusement « assaut contre les institutions ».

La classe moyenne, qui se trouve au centre de la fausse conscience moderne, ne peut donc pas se contempler en tant que telle, selon elle, sa condition est générale. Elle voit tout selon sa propre optique particulière exacerbée par la crise, ses intérêts sont ceux de toute la société. Sociologiquement, tout le monde appartient à la classe moyenne, ses idéologues s’expriment dans le langage en papier mâché de Negri, Gramsci, Foucault, Deleuze, Derrida, Baudrillard, Bourdieu, Zizek, Mouffe, etc. Selon eux, le « grand événement », la faillite du régime capitaliste, est une chose qui n’arrivera jamais. La révolution est un mythe auquel il vaut mieux renoncer en faveur d’une contestation réaliste qui fomente la participation citoyenne à travers les réseaux sociaux, c’est-à-dire la rabâchée « dialectique de contre-pouvoir », mais qui ne doit pas stimuler le changement révolutionnaire. Politiquement, tout le monde est citoyen, donc membre d’une communauté électrovirtuelle d’électeurs et en conséquence, doit se passionner pour les élections et les nouvelles technologies. Crétinisme idéologique postmoderne d’un côté, crétinisme parlementaire technologiquement assisté de l’autre, mais crétinisme qui croit au pouvoir. Sa conception du monde l’empêche de contempler les conflits sociaux comme lutte des classes, pour elle, ceux-là sont un simple problème de redistribution, une question d’ajustement budgétaire dont la solution est du ressort de l’État, et qui, par conséquent, dépend de l’hégémonie politique des formations qui la représentent. La classe moyenne postmoderne reconstruit son identité politique en opposition, non pas au capitalisme, mais à la « caste », en d’autres termes, à l’oligarchie politique corrompue qui a fait de l’État son patrimoine. Les autres protagonistes de la corruption, banquiers, entrepreneurs et syndicalistes, restent au second plan. La classe moyenne est une classe couarde, tenaillée par la peur, ce qui fait qu’elle cherche à se faire des amis plutôt que des ennemis, mais avant tout elle cherche à ne pas déséquilibrer les marchés, l’ambition et la vanité apparaîtront avec la sécurité et le calme que dispensent le pacte politique et la croissance. En se constituant sujet politique, son ardeur de classe se consume en entier devant la perspective du parlementarisme, la bataille électorale est la seule qu’elle pense livrer, et celle-ci se déroule dans les medias et dans les urnes. Dans ses schémas il n’y a pas de place pour la confrontation directe avec ce qui est à l’origine de sa peur et de ses angoisses - le pouvoir de la « caste » - puisqu’elle ne souhaite que rétablir son statut d’avant 2008, réforme qui passe par une réappropriation des institutions, non par leur liquidation.
Le concept de « citoyenneté » offre un succédané identitaire là où la communauté ouvrière a été détruite par le capital. La citoyenneté est la qualité du citoyen, un être doté du droit de vote dont les adversaires semblent n’être ni le capital, ni l’État, mais plutôt les vieux partis majoritaires et la corruption, les grands obstacles au sauvetage administratif de la classe moyenne reléguée. L’idéologie citoyenniste, à l’avant-garde du recul social, n’est pas une variante rénovée de l’ouvriérisme stalinoïde, il s’agit plutôt de la version postmoderne du radicalisme bourgeois. Elle ne se reconnaît même pas dans l’anticapitalisme, qu’elle considère périmé, mais plutôt dans le libéralisme social plus ou moins populiste. C’est ainsi parce qu’elle a pris comme point de départ la vie dégradée des classes moyennes et ses aspirations réelles, même si elle s’appuie sur les masses en voie d’exclusion, trop désorientées pour agir de façon autonome et sur les mouvements sociaux, trop faibles pour croire possible, et encore moins désirable, une réorganisation de la société civile en marge de l’économie et de l’État. Sur ce point, le citoyennisme est le fils putatif du néostalinisme raté et de la social-démocratie bloquée. Le programme citoyenniste est un programme de parvenus, très malléable et politiquement correct jusqu’à la nausée, un programme idéal pour arrivistes frustrés et aventuriers politiques au chômage. Les principes n’ont pas d’importance, sa stratégie est consciemment opportuniste, avec des objectifs uniquement à court terme, parfaitement compatibles avec des pactes qui le jour précédant les élections, auraient été considérés comme contre nature.

Dans aucun programme citoyenniste ne figurent la socialisation des moyens pour la vie, l’autogestion généralisée, la suppression de la spécialisation politique, l’administration par les conseils, la propriété communale ou la distribution équilibrée de la population dans le territoire. Les partis et alliances citoyennistes ne proposent qu’une simple répartition des revenus afin d’élargir la base bourgeoise, ils luttent pour des budgets institutionnels qui freineraient les privatisations, élimineraient les coupes budgétaires et atténueraient la précarité du travail, que ce soit par la création de petites entreprises ou par la cooptation d’une majorité sous-employée de diplômés dans les tâches administratives, intentions qui ne sont pas rupturistes. Ils n’arrivent pas dans l’arène politique en tant que subversifs, mais comme animateurs, ils ne sont pas sérieux lorsqu’ils disent vouloir changer la Constitution de 1978. Ils n’ont pas encore mis un pied dans l’arène que déjà ils font étalage de réalisme et de modération, brandissant le drapeau monarchique et tendant la main à la « caste » vilipendée. Ils sont conscients qu’une fois consolidés comme organisations et en possession d’un capital médiatique suffisant, l’étape suivante sera une gestion de ce qui existe plus claire et efficace qu’auparavant. Aucune mesure déstabilisatrice ne leur convient, car les leaders citoyennistes doivent prouver que l’économie fonctionnera plus harmonieusement si ce sont eux qui sont aux commandes du vaisseau étatique. Forcément, ils doivent se présenter en espoirs de sauvetage pour l’économie, c’est pourquoi leur projet identifie progrès avec productivité et postes de travail. Il s’agit donc d’un projet productiviste qui cherche la croissance industrielle et technologique, créant des emplois, redistribuant les revenus et augmentant les exportations, soit en recourant à des réformes du système fiscal, soit en exploitant de façon intensive les ressources territoriales, tourisme inclus. Le moins important est que les emplois soient utiles socialement et répondent à des besoins authentiques. Le réalisme économique commande et complète le réalisme politique : rien ne doit rester en dehors du champ politique et rien en dehors du marché, tout pour le marché.
Le relatif essor du citoyennisme, avec ses variantes nationalistes, démontre la profondeur insuffisante de la crise économique. Loin d’éclairer les divisions sociales et les causes de l’oppression donnant lieu à une protestation consciente et organisée qui se proposerait la destruction du régime capitaliste, elle a permis à d’autres de les dissimuler grâce à une fausse opposition qui, loin de questionner le système de domination, le renforce. Une crise qui est donc restée à mi-chemin, sans déchaîner des forces radicales. Cependant, les crises vont continuer ; à long terme, leurs conséquences ne pourront pas se dissimuler derrière la question politique, et elles finiront par émerger comme question sociale. Tout dépendra du retour de la lutte sociale véritable, éloignée des médias et de la politique, parcourue d’initiatives nées dans les secteurs les plus déracinés parmi les masses, parmi ceux qui ont peu à perdre s’ils décident de couper les liens qui les rattachent au destin de la classe moyenne. Mais ces secteurs -potentiellement antisystème- paraissent aujourd’hui épuisés, sans force pour s’organiser de façon autonome, incapables de s’ériger en sujet indépendant, et c’est ainsi que le citoyennisme a le champ libre, frappant doucement à la porte des parlements et des mairies afin qu’on le laisse entrer. C’est la tragi-comédie de notre temps.

[Traduit et publié par le collectif de la revue Argelaga ; traduction revue par les Giménologues, avec accord de l’auteur le premier juin 2015].

juil 192015
 

Texte de Norbert Trenkle repris du site sur la théorie critique de la valeur palim-psao.

Comme toujours après un acte de terreur islamiste, le débat public a également tourné, après le massacre dans la rédaction de Charlie Hebdo et dans le supermarché juif à Paris, autour de la question de savoir ce que « l’islam » a en effet à voir avec cela. Toutefois, au niveau politique officiel et dans les mass media, cette question fut, cette fois, posée avec beaucoup moins d’agressivité que lors d’événements antérieurs. Le son de cloche dominant fut que la société ne devait pas se laisser diviser, et qu’aucun point de vue religieux ne saurait justifier la violence terroriste. Mais cela ressemblait plus à une manière de se rassurer. Car il est malheureusement assez clair que les actes monstrueux de Paris apportent de l’eau au moulin du fondamentalisme raciste et nationaliste qui se répand à travers toute l’Europe et qui affirme toujours plus bruyamment que l’islam serait, selon son essence, incompatible avec les valeurs de la « civilisation occidentale », et que donc les musulmans n’auraient plus rien à faire ici.

Face à cette conception ancrée jusque dans le prétendu cœur de la société, les appels à l’harmonie de la politique officielle semblent bien impuissants. Et cela ne tient pas seulement au fait que des attitudes racistes sont de toute façon largement sourdes aux arguments rationnels, mais également au cadre de référence du discours lui-même. Quand la politique gouvernementale et une grande partie des médias répondent au « choc des civilisations », propagé tout à fait ouvertement par Le Pen, Pegida et UKIP, par la revendication d’un « dialogue entre les cultures », ils reprennent tacitement à leur compte la définition du conflit de leurs adversaires. Tout comme les combattants pour la culture (Kulturkämpfer), ils partent de l’idée que cela résulterait du rapport entre différentes communautés religieuses et les « cultures » sur lesquelles elles se fondent. Les uns prétendent que l’islamisme en général et la terreur islamiste en particulier seraient inhérents à l’islam, pendant que les autres soutiennent qu’il s’agit là de la fausse interprétation d’une religion qui serait dans son « cœur profond » incompatible avec la violence et l’intolérance. Mais tous ceux qui s’engagent dans ce cadre de référence discursif sont déjà tombés, volontairement ou non, dans le piège du culturalisme[1].

Une confrontation sérieuse avec le phénomène du fondamentalisme islamique requiert un changement de point de vue et une critique conséquente des spéculations culturalistes. Pour aller à l’essentiel, vouloir expliquer l’islamisme à partir de l’islam est à peu près aussi insensé que tenter de faire dériver le national-socialisme de l’épopée des Nibelungen ou de l’Edda poétique. Évidemment, les islamistes fanatiques se réclament avec une insistance aussi provocante que lassante du Coran et du prophète, mais en réalité ils se moquent totalement des discussions et spéculations théologiques ; pour eux, l’islam, c’est ce qu’ils en font, c’est-à-dire exactement ce qui correspond à leur besoin identitaire et subjectif. Les récits religieux transmis ne sont rien d’autre pour eux que des chiffres et des codes culturels dont ils se servent pour consolider leur statut-sujet précaire. Les islamistes sont tout sauf des religieux traditionalistes qui auraient manqué le train de la modernité ou refuseraient de sauter dedans. Il s’agit bien plus d’individus tout à fait modernes, marqués par le capitalisme, qui en tant que tels cherchent un appui dans un collectif en apparence puissant, auquel ils puissent s’identifier.

Cette soif d’identification à un sujet collectif n’a rien de nouveau. Il fait partie de l’équipement de base constitutif de l’individu moderne formaté pour la société marchande et accompagne l’histoire de la modernisation depuis le début du XIXe siècle. Cela ne peut guère surprendre. Car la gageure de devoir se rendre socialement actif comme sujet particulier isolé, toujours soucieux de défendre ses intérêts privés et de ne considérer finalement les autres membres de la société que comme des instruments pour atteindre ce but, cette gageure engendre le besoin pressant de se fondre dans une communauté imaginaire, au sein de laquelle cet isolement et cette instrumentalisation réciproque seraient abolis en apparence. Cette identification à un grand sujet apaise en même temps le sentiment d’impuissance devant son propre rapport à la société, qui fait face à l’individu comme contrainte collective chosifiée, car cela offre la surface de projection idéale pour des fantasmes compensatoires de toute puissance. Si au cours de l’histoire de la constitution du capitalisme ce sont en premier lieu les grands sujets classiques comme la nation, le peuple et les classes qui se sont trouvés sur le devant de la scène, ce sont pourtant les communautés religieuses qui ont depuis bien trois décennies le vent en poupe – et certainement pas seulement dans l’espace estampillé islamique mais également sous la forme du fondamentalisme protestant, des sectes évangéliques en Amérique Latine et en Afrique ou du nationalisme hindou. Au macro niveau de la société, les causes de cette « mégatendance » globale se trouvent certainement dans le déclin des grandes religions séculières de l’époque bourgeoise, avant tout du socialisme et du nationalisme. Car dans la foulée de la mondialisation engluée dans la crise, soit l’État est largement privé de son pouvoir de contrepoids régulateur face aux impératifs du marché, soit – comme dans de nombreuses régions de l’ancien tiers monde – il a été complètement broyé, tandis que dans le même temps la croyance quasi religieuse dans le progrès qui régnait au début tout comme au moment culminant du capitalisme se voit démentie tous les jours par les catastrophes écologiques de plus en plus aigues ainsi que l’exclusion sociale grandissante.

Face à cela, la fuite dans des fantasmes religieux d’au-delà apparaît à beaucoup de gens comme une issue praticable ; mais cela n’a absolument rien à voir avec un prétendu retour à des formes traditionnelles de la religiosité, même si c’est souvent interprété de cette manière. Nous avons plutôt affaire à un phénomène tout à fait moderne, que l’on peut qualifier de « religionnisme », justement parce qu’il prend la place des grands « ismes » qui ont marqué et déterminé l’ère bourgeoise[2]. Ce caractère fondamentalement moderne s’exprime précisément aussi dans le rapport des individus aux offres d’identité correspondantes. Leur appartenance à une communauté religionniste se définit uniquement à travers l’acte de volonté personnel des individus – celui-ci peut aussi avoir été effectué de manière pas forcément consciente ni rationnelle. C’est précisément à travers cet acte que les individus se manifestent comme sujets de volonté modernes. Ils ne naissent pas dans un univers présupposé de valeurs traditionnelles et religieuses déterminées, de convictions et de pratiques qu’ils s’approprient ensuite naturellement ; ils doivent plutôt se déterminer en faveur ou contre une offre d’identité précise – ou alors se refuser à cette contrainte à l’identification.

Face à la terreur islamiste, il faut donc se poser la question, non pas de ce que cela à voir avec « l’islam », mais de savoir pourquoi, parmi tous les religionnismes qui ont éclos et grandi au cours des dernières décennies, l’islamisme a pris la forme particulièrement agressive face aux dites valeurs occidentales et pourquoi il a fait émerger une aile terroriste aussi puissante. On ne pourra trouver une réponse à cette question que si nous l’arrachons au ciel des spéculations théologiques fumeuses pour la ramener sur le terrain de l’analyse et de la critique sociale, et si nous étudions de plus près les conditions politiques et sociales spécifiques qui ont favorisé la naissance et le déploiement de l’islamisme.

Une de ces conditions fondamentales est celle du projet de modernisation de rattrapage capitaliste de grandes parties du Proche et Moyen-Orient, un projet auquel, après la Seconde Guerre mondiale, sous les auspices des luttes de libération nationale, du socialisme et du panarabisme, étaient liés dans un premier temps de grands espoirs, pour échouer au plus tard avec l’entrée en crise de l’économie mondiale dans les années 1970. Dans d’autres régions du monde également (surtout dans de grandes parties de l’Afrique et de l’Amérique Latine), cet échec a laissé place à un vide idéologique et identitaire, qui a été en partie comblé de manière religionniste (surtout sous la forme de sectes évangéliques). Dans les pays marqués par l’islam, par contre, une forme spécifique du religionnisme s’est développée, qui fut en mesure, sur le fond de son exigence universaliste (rapport à l’Oumma globale), de nouer un lien social très fort, et à se substituer aux désavouées religions d’ici-bas du nationalisme et du socialisme. En lien avec cela, il y avait également la promesse d’un renouvellement de l’État, par-delà les formes décomposées des régimes laïcistes discrédités et le tracé de leurs frontières nationales, une promesse qui se fondait en outre sur le fondement juridique prétendument d’origine divine de la charia (qui peut être interprétée, toutefois, de manière tout à fait arbitraire). Ce trait politique et universaliste de l’islamisme lui conféra une force d’attraction, une capacité à opérer la synthèse et une efficacité que ne possédaient pas les religionnismes des autres parties du monde[3].

En plus, l’islamisme possédait, face à ces autres religionnismes, l’énorme avantage idéologique de pouvoir être mobilisé contre « l’Occident », et de ne pas seulement se consolider à travers la construction d’une représentation collective de l’ennemi, mais en outre de recueillir l’héritage du nationalisme et du socialisme, ainsi que de l’anti-impérialisme. Au niveau idéologique, c’est un avantage concurrentiel que ne possèdent pas par exemple les sectes évangéliques en Amérique Latine ou en Afrique, pas seulement parce que celles-ci ont été largement créées par des prédicateurs venant des États-Unis et d’Europe, mais en outre parce qu’elles se définissent précisément comme appartenant à ladite « communauté chrétienne mondiale ». L’islamisme, par contre, dans sa construction identitaire, put revenir aisément à la précédente hostilité ouverte historique entre « Couchant » et « Levant », qui joua un rôle constitutif lors de la formation de « l’Occident » et représenta, et représente toujours, une surface de projection idéale pour définir une identité collective en se distinguant de cet « autre ». Ce qui aggrava encore les choses, c’est qu’en « Occident » également cette confrontation culturaliste fut reprise avec enthousiasme, en partie pour « expliquer » la faillite de la modernisation de rattrapage, qui ne devait évidemment rien avoir affaire avec la logique interne du grandiose système capitaliste mondial qui, dans la foulée de son procès de crise fondamental, déclare « superflues » des régions entières du globe et leurs populations ; en partie, également, par simple besoin idéologique, après la fin de la guerre froide, d’affirmer sa propre identité collective à travers l’invention d’un nouvel ennemi mondial[4]. Ce n’est pas un hasard si la parution de l’écrit incendiaire paradigmatique de Samuel Huntington portant le titre programmatique du « Choc des civilisations » se situa dans les premières années qui suivirent l’effondrement dudit socialisme réel, qui constituait lui-même un maillon central dans le procès de faillite de la modernisation de rattrapage capitaliste (on peut d’ailleurs constater que sur le territoire de l’ancienne Union Soviétique les religionnismes, tant islamiste que russe-orthodoxe, se sont vivement épanouis).

Cette hostilité ouverte identitaire s’est vue encore renforcée par le fait que de nombreuses régions du globe habitées par des musulmans ont été particulièrement touchées par la guerre et la violence, parce qu’elles se trouvaient et se trouvent encore au centre d’intérêts géostratégiques. Cela affecta naturellement tout d’abord les réserves pétrolières, mais également, durant la guerre froide, la lutte des grandes puissances pour leurs zones d’influence, comme dans le cas de l’Afghanistan, qui a été littéralement broyé par le conflit Est-Ouest et qui est devenu par la suite l’un des points névralgiques de l’islamisme militant. S’ajouta à cela le conflit israélo-palestinien, qui a été chargé, au sein du monde arabe et de l’idéologie anti-impérialiste, d’une énorme signification symbolique largement au-delà de son véritable caractère de problème territorial limité et relativement mineur, et transformé en une surface de projection du ressentiment antisémite, dont l’islamisme recueillit également l’héritage. Sur cette question précise, on voit encore une fois très clairement que l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam traditionnel, qui, lui, ne connaissait ni antisémitisme ni antijudaïsme ; celui-là est plutôt un produit importé de « l’Occident éclairé » qui n’a pu s’implanter dans ledit espace musulman que dans la foulée de la modernisation de rattrapage capitaliste[5].

Les guerres et les guerres civiles incessantes au Proche et Moyen Orient, liées à des interventions correspondantes des grandes puissances, n’ont pas seulement contribué à déstabiliser profondément toute la région et à détruire les conditions d’un développement capitaliste et d’une intégration au sein du marché mondial à peu près cohérents, préparant ainsi le terrain pour la force de conviction des promesses de salut islamistes, mais ont en outre conduit en même temps à la brutalisation de générations, surtout de jeunes hommes, qui ont été socialisés dans un état, parfois ouvert, parfois larvé de guerre permanente, et ont intériorisé la disposition à la violence qui l’accompagne. Et cela fournit en fin de compte le cadre pour la création de personnages héroïques mythifiés, auxquels de jeunes hommes, surtout (et pas seulement en provenance des régions en question), purent et peuvent s’identifier. Comme Ben Laden avait déjà été largement fêté comme un nouveau Che Guevarra, l’État Islamique a perfectionné la mise en scène médiatique et l’héroïsation de ses atrocités. L’islamisme militant a réussi ainsi à acquérir le statut d’une culture de contestation radicale, ce qui lui fournit une énorme affluence d’adeptes venant de toute la planète, prêts à se sacrifier[6].

C’est là que se révèle clairement, encore une fois, le caractère hautement moderne, et en aucune façon religieux et traditionnel, attaché à ce mouvement. Il fournit le matériau pour une construction identitaire de démarcation d’individus de part en part formatés par le capital (surtout de jeunes hommes, mais pas seulement), qui n’ont souvent pas le moindre lien familial ou culturel avec l’islam, et qui se dressent de manière régressive à travers leur « conversion » contre leur entourage. Mais, malgré le nombre important de ces « convertis », ce sont toujours des jeunes migrants avec des liens familiaux dans ledit arc de crise islamique qui constituent les groupes les plus nombreux du soutien islamiste dans les pays capitalistes du centre. Mais cela ne tient pas au fait qu’ils seraient issus d’une certaine tradition religieuse, qu’ils redécouvriraient maintenant, car cela s’explique le plus souvent par une réaction contre l’exclusion sociale et raciste[7]. Cela ne signifie pas qu’il s’agisse principalement de marginaux sans avenir qui n’auraient de toute façon plus rien à perdre. L’exclusion se déroule souvent de manière beaucoup plus subtile et elle est surtout ressentie comme particulièrement humiliante par ceux-là mêmes qui possèdent absolument les qualités personnelles pour une réussite sociale comme d’habitude définie dans la concurrence, mais n’en butent pas moins de manière renouvelée sur des barrières non directement visibles, érigées par la société majoritaire, et qui réclament beaucoup d’efforts pour être renversées. La situation est similaire dans les pays du Proche et du Moyen-Orient, où ce sont souvent les classes moyennes dépitées qui s’orientent vers l’islamisme, parce que leurs espoirs de réussite sociale ont été brisés. Ce qui est déterminant, alors, ce n’est pas le fait de savoir si quelqu’un se trouve dans une situation de « pauvreté objective », mais le sentiment subjectif de faire partie des perdants ou de se voir menacé de relégation sociale. Et ces peurs, que le système de concurrence capitaliste produit de toute manière en permanence, sont tout particulièrement attisées dans le contexte du procès de crise globale.

En ce sens, il existe un point commun fondamental entre les fanatiques islamistes et leurs adversaires militants de Pegida et du Front National. Dans les deux cas, la force motrice est l’impulsion régressive d’évacuer la pression sociale produite par la crise à travers la discrimination d’un ennemi imaginaire[8]. Face à cela, on s’égare complètement en en appelant à une compréhension « interculturelle » ou « interreligieuse » ; car on n’a pas affaire ici à un conflit entre différentes « cultures », mais à une polarisation agressive entre diverses identités collectives régressives au sein même du système capitaliste mondial, une confrontation qui devient elle-même un facteur de la crise globale, en ce sens qu’elle engendre une sorte d’état de guerre permanent. Il est également vain, dans cette situation, de mettre en avant les valeurs républicaines ou démocratiques de liberté et d’égalité. Ces valeurs ont perdu depuis longtemps leur force de rayonnement parce que l’exclusion sociale et raciste, la monétarisation de tous les domaines de la vie et les incessantes campagnes étatiques de contrôle, y compris dans les démocraties occidentales, les ont vidées de leur contenu. Il est bien plutôt indispensable de trouver une nouvelle orientation émancipatrice qui vise le dépassement de la logique capitaliste et de sa subjectivité devenue insensée.

Norbert Trenkle, 2015 (traduction de l’allemand par Paul Braun

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 Posted by on 19 juillet 2015 at 16 h 54 min  Actualité Internationale, Contre les religions, Guerres / Conflits armés  Commentaires fermés
juil 192015
 

Deux textes repris du site sur la théorie critique de la valeur palim-psao. Ce sont des résumés de textes de Thomasz Konicz sur l’Etat islamique.

Etat islamique Inc.

Résumé de deux textes de Thomasz Konicz

par

Les Amis de Némésis

Un nouveau membre du groupe Exit ! vient de publier deux articles très intéressants sur l’Etat islamique. L’auteur s’appelle Tomasz Konicz, il est journaliste indépendant d’origine polonaise. Nous ne doutons pas que, compte tenu des nombreux relais du groupe Exit ! en France, ces articles feront rapidement l’objet d’une traduction exhaustive, mais en attendant, nous pensons utile de donner une idée à nos lecteurs de l’approche qui y est développée. Ce qui suit est donc une traduction condensée de ces deux textes très redondants (on pourrait qualifier cela de « résumé épuratoire »…).

Le premier article est intitulé « Domaine d’activité : la barbarie » (« Geschäftsfeld : Barbarei »). Il s’agit d’un article de 12 pages, publié en janvier 2015 sur le blog personnel de Tomasz Konicz[1]. Le second a été publié le 01.10.2014 sur le site d’Exit ! et est intitulé « Globalisierte Barbarei – ein Versuch, das Phänomen ‘‘Islamischer Staat’’ zu begreifen » (« La barbarie globalisée – une tentative de comprendre le phénomène ‘‘Etat islamique’’ »)[2].

Thomasz Konicz, « Domaine d’activité : la barbarie »

Commençons par le premier article. Selon la presse britannique (Telegraph et Financial Times), l’EI agit comme une « entreprise multinationale » et vise à « vendre la terreur », avec un degré de précision comparable à la comptabilité tenue par des groupes industriels. En effet, l’EI établit tous les ans un bilan détaillé (une brochure sur papier glacé) recensant les progrès accomplis dans sa campagne de terreur. La directrice du thinktank américain Institute for the Study of War, Jessica Lewis, a par exemple déclaré au Telegraph : « ils ont un business plan et leur activité primaire consiste dans l’expansion par la conquête »[3]. Les deux quotidiens britanniques se réfèrent à une analyse de l’Institute for the Study of War, lequel s’intéresse de très près aux bilans annuels de l’EI, nommés « al-Naba », établis pour les exercices 2012 et 2013[4]. Comme il est coutumier pour une entreprise, le bilan est essentiellement une présentation chiffrée. Des représentations infographiques professionnelles, en tout point comparables aux présentations circularisées par les départements de relations publiques des groupes industriels occidentaux, illustrent les progrès militaires accomplis par l’EI. Le lecteur intéressé pourra ainsi apprendre qu’au cours de l’exercice 2013 (année comptable allant de novembre 2012 à novembre 2013) le nombre des actions militaires entreprises en Iraq se monte à 7681, dont 1083 assassinats, 607 attaques au mortier, 1015 attaques à l’explosif contre des bâtiments et des lieux de prière d’ « infidèles », 537 explosions de voitures et 238 attentats-suicide (plus précisément 160 avec des gilets-suicide, 78 avec des véhicules). La précision baisse lorsqu’il s’agit de recenser les « chiites expulsés » et les « infidèles convertis » (pour chaque catégorie, « plus de 100 »). S’agissant de l’équipement militaire de l’EI, on peut apprendre qu’en 2013 celui-ci disposait de 887 bazookas, 359 mortiers et de 633 armes de poing[5]. Les commentateurs de l’Institute for the Study of War pensent que la publication de ces bilans sert à démontrer l’efficacité de l’EI et de trouver de nouveaux sponsors financiers. Ici comme dans le business en général, il faut préserver la bonne humeur des actionnaires en présentant de bons résultats. Ces actionnaires seraient de façon prépondérante de riches hommes d’affaires issus des despotismes du Golfe, habitués aux brochures sur papier glacé qui leur parlent de pétrole en particulier ou d’énergie en général.

Un expert allemand, Michael Lüders, mentionne la position très ambivalente de l’Arabie saoudite vis-à-vis de l’EI. Le régime saoudien ne soutient pas directement l’EI mais le laisse faire par des personnalités richissimes de son pays. Les proportions sont mal connues. Et d’autres Etats du Golfe agissent de même. Tous ces financiers voient en l’EI un rempart contre le chiisme et notamment contre l’Iran. Une partie des fortunes réalisées dans le pétrole, servant à maintenir le délire automobile dans les pays occidentaux, part ainsi dans les coffres des milices terroristes agissant dans les périphéries décomposées de l’Arabie. L’argent du pétrole se reconvertit en têtes coupées ou en gorges tranchées, en populations exilées, en mains coupées, en terrorisme se présentant comme un exercice de vertu, en bâtiments, églises et mosquées dynamitées, en femmes violées et en enfants réduits à l’esclavage. Les investissements effectués par les théocraties despotiques du Golfe ont été rentables si l’on considère la prise de Mossoul et l’occupation de larges parties de l’Iraq et de la Syrie. L’EI est devenu l’organisation terroriste la plus riche au monde. Rien qu’en se saisissant de la banque centrale de Mossoul, l’EI s’est enrichi d’environ 425 millions de dollars US. Si l’on ajoute à cela des actifs de l’ordre de 875 millions de dollars US ainsi que diverses saisies par occupation militaire, la fortune de cette organisation doit s’élever à environ 2 milliards de dollars US. L’EI pratique une politique de pillage dans toute la région du Tigre et de l’Euphrate, qui était un berceau de la civilisation. Les miliciens explorent les musées et les sites archéologiques pour en extraire des objets de valeur, qu’ils commercialisent ensuite au marché noir, créant des revenus de douzaines de millions de dollars. Le pillage d’un seul site de fouilles en Syrie est censé avoir rapporté 36 millions de dollars US. Mais l’EI contrôle essentiellement des gisements de pétrole en Syrie et en Iraq, offrant de substantiels revenus. La criminalité organisée prospère dans ces régions, les mafieux n’étant après tout que des entrepreneurs agissant sur un terrain illégal (stupéfiants, armes, contrats d’assassinat, kidnapping, trafic d’humains, etc., commerces auxquels il faut ajouter la perception d’ « impôts » de protection, les braquages de banques et le blanchiment d’argent). La frontière entre criminels mafieux et islamistes est inexistante. La revue Foreign Policy a établi que les revenus des activités criminelles dépassaient désormais les autres sources financières. Les réserves en numéraires résultant des activités mafieuses seraient de l’ordre de 500 millions de dollars US. Le New York Times a parlé de la « commercialisation » des réseaux terroristes islamistes comme ayant pris naissance avec le trafic d’héroïne des talibans.

Al-Qaida au Maghreb, Boko Haram au Nigéria ou les milices somaliennes Al-Shabbaab sont des entreprises de plus en plus rentables. Cette orientation de milices intégristes vers l’accumulation de profit a conféré à ces organismes « une nouvelle vie », un pôle d’attraction pour des pauvres du monde entier. Il est devenu possible d’acquérir de toutes pièces une véritable armée. En Ukraine, un milicien gagne 1000 USD par mois. Au Proche-Orient, compte tenu du degré de misère existant, ce salaire tombe à 600 USD par mois. Un revenu de 425 millions USD peut donc garantir à l’EI une année d’activité avec 60.000 combattants. La formation de ceux-ci pose de moins en moins de problème puisque à la longue, des régiments entiers de mercenaires expérimentés affluent d’autres pays vers un Etat islamique doté de ressources pléthoriques. Pour de nombreux jeunes marginalisés dans la région, la seule perspective pour échapper à la misère et à la faim est de « faire carrière » dans les rangs de l’EI. On a entendu parler de jeunes banlieusards d’Istanbul rejoignant l’EI pour 400 USD par mois. Les combattants de l’EI sont considérés comme riches, et la perspective de conduire une BMW X5 est souvent plus attrayante que d’aller au paradis d’Allah. Plus d’un tiers des combattants a été recruté à l’extérieur des pays en guerre. Un terroriste arrêté au Kurdistan syriaque a dépeint un flux permanent de djihadistes en provenance du monde entier, recruté à travers une vaste campagne de publicité (« beaucoup d’anglais, des gens venant d’Asie, d’Europe et d’Amérique »).

L’EI constitue pour ainsi dire un produit collatéral barbare de la globalisation capitaliste en crise. Il ne s’agit plus d’un mouvement insurrectionnel autochtone, traditionnaliste et émanant de tribus locales, mais d’une armée d’occupation globalisée, qui se déploie dans les régions socialement, économiquement et politiquement effondrées. C’est pourquoi l’EI ne massacre pas que des « infidèles » mais aussi des sunnites qui refusent cette occupation. L’EI a par exemple intégralement exterminé un groupement sunnite d’environ 700 personnes en Syrie orientale à la mi-août 2014 parce que les meneurs de cette tribu avaient refusé de se soumettre au nouveau califat. L’auteur reconnaît à l’EI une structure de commandement efficace, une organisation militaire performante, un talent certain dans sa politique de relations publiques (la gestion en direct de la terreur), de réels succès dans le recrutement, le sens du lean management (le commandement des groupes intégrés localement est conservé). L’auteur croit reconnaître une différence entre les grands groupes industriels qui déploient leur activité (et les destructions qui s’y rapportent) pour produire du profit tandis que l’EI accumule du capital en vue des destructions, et il voit dans cette originalité de l’EI « le devenir-manifeste de la tendance autodestructive inhérente au capitalisme »[6]. Konicz retient que l’objectif de l’EI est de supprimer tous les « infidèles » de la même façon que les nazis entendaient supprimer les « sous-hommes non aryens » (juifs, bolchéviques, slaves, tziganes, homosexuels) et que les deux organisations utilisent les moyens les plus modernes et l’efficacité industrielle pour parvenir à ces fins archaïques[7]. Selon Konicz, « l’industrie terroriste mise en place par l’EI reflète l’irrationalité de crise de la socialisation capitaliste »[8]. Selon Al Jazeera, le succès de l’EI engendre désormais des phénomènes mimétiques en Asie du Sud-Est (aux Philippines avec Abou Sayyaf). Au Nigéria et au Cameroun le groupe Boko Haram veut instaurer un califat africain et occupe un territoire de la taille de l’Irlande.

Le développement des armées terroristes apporte la preuve irréfutable de l’échec des guerres menées par les Occidentaux « contre le terrorisme ». Ces guerres ne suppriment pas leur ennemi mais le multiplient. Tous ces mercenaires, venus des pays les plus divers, ne peuvent généralement plus rentrer dans leur pays d’origine et considèrent la « guerre sainte » comme leur nouvelle patrie. Le réservoir au recrutement est immense, dans toutes les zones déshéritées du tiers monde mais aussi des pays occidentaux. Une étude de l’Office de protection de la constitution a établi sur la base des 400 islamistes actifs provenant d’Allemagne que la majorité des convertis au djihad étaient des individus marginalisés, parmi eux seuls 12 % avaient une activité professionnelle stable, la plupart vivait de niveaux de revenu minima. Seulement 6 % d’entre eux avaient connu une formation professionnelle, et 2 % avaient fait des études supérieures. Un tiers d’entre eux avaient un casier judiciaire, généralement lié à la petite criminalité habituelle dans les ghettos. Dans 23 % des cas seulement, les parents de ces individus étaient tenants d’un islam fondamentaliste. L’exemple le plus emblématique est celui de Denis Cuspert, ancien petit malfrat de banlieue devenu rappeur puis combattant d’Allah, enfin membre des sphères dirigeantes de l’EI. Le recrutement des djihadistes ne se fait pas dans les milieux les plus traditionalistes de l’Islam mais parmi des délinquants qui ne se souciaient pas spécialement de religion, et dont la « conversion » a eu lieu dans un grand remue-ménage émotionnel, dû au fait qu’ils ne se sentaient aucunement faire partie de la société occidentale et se découvraient tout d’un coup une identité collective. La vocation djihadiste apparaît comme le répondant désastreux de la politique d’exclusion qui frappe les populations immigrées.

Le racisme et l’islamisme se font face comme deux phénomènes symétriques (particulièrement en France, avec la montée du FN). L’islamisme n’est qu’une « modification religieusement masquée de l’extrémisme de droite, une sorte de fascisme clérical postmoderne et globalisé. » La « race » y est remplacée par « les infidèles ». Le pouvoir d’attraction identitaire de ce genre d’extrémisme est grand dans les périodes où tout part en morceaux, on cherche à retourner vers un passé idéalisé (et complètement falsifié). La « civilisation occidentale » ne peut être le remède puisque c’est d’elle qu’exsudent en temps de crise tant l’extrémisme de droite que l’islamisme. De plus, c’est l’Occident qui a monté de toutes pièces le fondamentalisme islamique militarisé contre les Soviétiques dans les années 1980 et en fait une pièce constante de sa géopolitique. Qu’aurait été Oussama Ben Laden sans la CIA ? L’Occident a pour allié le plus constant dans cette région du monde le régime saoudien, le régime fondamentaliste le plus brutal de la planète, et toute lutte contre un djihadisme soutenu par Riyad évoque l’apprenti sorcier qui ne maîtrise plus les forces qu’il a déchainées.

Mais plus encore que les machinations des services saoudiens ou américains[9], c’est la crise dévastatrice qui fournit au djihad des milliers de jeunes gens sans perspective et acceptant le culte d’une mort sainte.

Thomasz Konicz, « La barbarie globalisée – une tentative de comprendre le phénomène ‘‘Etat islamique’’ »

Et maintenant le second article.

Une fois de plus, la Maison Blanche veut rassembler une coalition mondiale contre l’Axe du Mal. Trois années de guerre devaient suffire, et la première campagne inclut des frappes aériennes en Syrie, ainsi qu’un budget exceptionnel de 500 millions USD. Il s’agit à présent d’aider les « rebelles syriens modérés », après avoir aidé avec les monarchies du Golfe une opposition syrienne comprenant toute une série de milices islamistes, dont l’EI. Ces prétendus « modérés » sont en réalité eux-mêmes dirigés par des islamistes concurrents de l’EI, comme l’alliance baptisée Front Islamique, fortement liée au groupe djihadiste Al-Nosra. Ces groupes islamistes issus d’Al-Qaida essaient de se différencier de l’EI, qui les a défaits militairement, et s’entraînent désormais en Arabie saoudite. En résumé, l’Occident est à nouveau en train d’armer des islamistes contre d’autres islamistes, en espérant servir ainsi ses intérêts géostratégiques et abattre le régime d’elAssad. La radicalisation successive des groupes instrumentalisés n’est qu’une affaire de temps. La personnalité autoritaire est le profil commun entre le fascisme et l’islamisme. Dans les deux cas, il s’agit de se soumettre à un destin inamovible, atemporel, dans les deux cas la haine de celui qui ne se soumet pas (l’infidèle, le chômeur, le marginal, le librepenseur) exprime la souffrance de celui qui a décidé de se soumettre mais ne veut pas avouer que son fétichisme consenti le mutile, dans les deux cas (le lecteur est renvoyé à Psychologie de masse du fascisme de Wilhelm Reich). Les nombreuses et terribles exactions sexuelles au Proche-Orient en sont un exemple pesant. Une vie sexuelle libre y est aussi impossible que la fondation d’une famille tant la misère l’interdit. En même temps, l’imposition du voile et d’autres rituels aux femmes traduit l’échec complet des tentatives d’occidentalisation de ces pays. Rappel de la théorie de l’Abspaltung et du fait que la dégradation capitaliste de l’ordre patriarcal et agricole, qui avait pris des siècles en Europe, se présente brutalement dans les pays arabes et y engendre une peur terrible des femmes, et donc une haine décuplée contre elles. Les autres points sont identiques avec l’article précédent.

PS : Le lecteur français peut avoir une idée du bilan annuel de l’EI en lisant le lien suivant : http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140922.OBS9880/etat-islamique-le-bilancomptable-des-massacres.html

Origine de l’article : ici

 

Notes :

 

[3] [1. L’expansion par la conquête est une constante dans l’histoire, à commencer par la guerre menée par le Prophète aux débuts de l’Islam. De même, la guerre a toujours été une entreprise rationnelle et son succès dépend largement de cette qualité. Ce n’est donc pas en cela que l’EI se singularise forcément. Note des Amis de Némésis]

[4] [2. Samuel Laurent, dans son livre hâtivement concocté L’Etat islamique, s’étend à juste titre sur la présence massive de l’Etat islamique sur les réseaux sociaux, Twitter et Facebook, qui leur assure une visibilité mondiale, mais ne mentionne même pas la publication des bilans « al-Naba ». Note des Amis de Némésis]

[5] [3. Chiffres qui pour l’occasion semblent assez ridicules. Note des Amis de Némésis]

[6] [4. Cette différence semble moins évidente que cela : d’une part l’EI ne se livre à ses horribles destructions que pour mieux accumuler et dominer des pays à exploiter, tout comme l’avait fait le nazisme, et d’autre part sa mainmise sur les ressources (notamment pétrolières) peut très bien produire un return on equity, direct ou indirect, pour ses commanditaires et sponsors. Note des Amis de Némésis]

[7] [5. Ce qui est sûr, c’est que dans les deux cas, ces massacres génocidaires ont effectivement lieu et sont proclamés comme des objectifs supérieurs à tout le reste : les deux aspects paraissant du coup parfaitement cohérents ; il n’en reste pas moins que, 4 dans un cas comme dans l’autre, ces massacres répondent au souci de s’accaparer les richesses des étrangers ainsi dépossédés (les juifs étant considérés comme des étrangers de l’intérieur) et la « politique » nazie (ou islamiste) traduisant ainsi une « économie » de pillage. Note des Amis de Némésis]

[8] [6. La formule reste elliptique. Nous supposons qu’il s’agit d’une récession à l’échelle mondiale de la socialisation par le travail, à laquelle répondent des formes de socialisation barbares. Dans ce cas, la formule s’applique aussi bien aux pays condamnés à une guerre civile ininterrompue, comme l’Iraq, la Syrie, la Libye, le Liban, l’Afghanistan, le Yémen, et aux zones « de non-droit » dans les pays occidentaux. Note des Amis de Némésis]

[9] [7. Cette nouvelle armée en expansion permanente, prête à exécuter les basses œuvres un peu partout où ses chefs, connus ou cachés, lui disent d’aller semer la destruction, est dirigée comme on sait par un certain Abou Bakr al-Baghdadi, de son vrai nom Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri, natif de Samarra (d’autres sources disent Fallujah ou Diyala) en Iraq. Selon certaines sources (Samuel Laurent, op. cit., Seuil 2014, p. 121 à 124), qui sont contredites par d’autres, lui ainsi que l’Etat-Major qui l’entoure (une dizaine d’hommes), aurait été faits prisonniers par les Américains en 2004, en raison de nombreux crimes déjà commis à cette époque. Ce qui leur était reproché justifiait donc de très longues périodes de détention. Or, ces hommes auraient tous été libérés en bloc quelques mois plus tard, sans aucun motif visible. Donc, avec des motifs invisibles. De là à imaginer que se répète ici la politique secrète et absurde qui avait déjà présidé à la création d’Al-Qaida, il n’y a pas très loin : mettre en place des organisations criminelles pour les utiliser contre un ennemi commun (à l’époque les Soviétiques en Afghanistan, aujourd’hui les régimes iranien, iraquien et syrien) et pour s’assurer d’une main mise directe sur les champs pétrolifères. Laisser une armée de criminels détruire des pays entiers en se disant que le moment venu, on les remettra dans leur boîte. Pour d’autres sources, comme Wikipedia, les dates ne sont pas les mêmes – arrestation en 2005 et libération en 2009 – et il est avancé qu’al-Baghdadi aurait été arrêté par erreur, et donc relâché sans problème au bout de quatre ans. Note des Amis de Némésis